‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 9 sur 31 · XVI PREFACE · texte numérisé non relu

XVI PREFACE

autant d'autorité les Puissances du danger auquel elles s'exposeraient en pensant que la Turquie peut être régénérée, amenée par la persuasion à faire partie de la grande communauté des peuples dont l'idéal, est la justice. La crainte seule peut empêcher ce barbare de désobéir aux lois de l'humanité.

Le livre de M. Bertrand Bareilles est un ouvrage excellent. Je l'ai lu et relu avec avidité, retrouvant ce que je savais de l'Orient et bien d'autres choses encore que la diversité des milieux dans lesquels nous avons vécu lui et moi a permis à l'auteur de développer. Ce livre mérite d'être lu par les hommes auxquels les Puissances ont confié leurs intérêts en Turquie. Beaucoup de ces négociateurs pensent savoir tout ce que renferment ces pages : qu'ils les étudient cependant avec tout le soin qu'elles comportent et, jetant les yeux sur le passé, ils feront en bien des occasions leur mea culpa.

5 janvier 1917.

J. DE MoRGAIf.

Nombreux sont les Français qui ont visité la Turquie et écrit sur elle des pages prestigieuses de couleurs. Plus rares sont ceux qui y ont demeuré assez longtemps pour en connaître autre chose que les aspects extérieurs. Ainsi s'explique qu'elle ait pu se dérober à leurs regards et cacher ce qu'elle avait intérêt à ne point faire connaître. Gela lui a été d'autant plus facile que nous sommes naturellement portés à juger toute chose suivant nos habitudes naturelles d'esprit. On ignore que le Turc, élevé dans la dissimulation, tait aisément son secret et que sa pensée est un harem inviolable où il n'admet jamais l'étranger. C'est peut-être le privilège de la faiblesse consciente et organisée. Mais chez lui c'est de tradition. Jadis, au

sérail, personne n'y parlait s'il n'était interrogé. Aussi était-il peuplé de sourds et de muets. Ajoutons que l'amour du pittoresque dont nous sommes tourmentés et qui nous a fait voir la Turquie à travers ce prisme enchanteur qu'est l'Orient, a été une source féconde d'illusions. Au choc des réalités présentes, elles se brisent comme verre, surtout depuis que nous nous apercevons que les événements ne se présentent jamais suivant nos prévisions. La Turquie, on sait ce qu'elle a voulu qu'on la croie ; il serait enfin intéressant de savoir ce qu'elle est en réalité.

J'ai donc pensé que, dans les circonstances actuelles, il ne serait pas sans intérêt de fixer dans quelques pages le vrai caractère de ce peuple qui, à notre vive surprise, joue un rôle des plus sanglants dans cette guerre à mort. Le plus curieux, c'est qu'il peut disparaître au milieu des ruines qu'il a accumulées sans qu'on l'ail jamais bien compris. Certes, les faits que je rappelle ne sont pas tous inéçlits, mais les faits ne signifient pas grand'-

chose par eux- mômes si Ton n'approfondit les causes qui les déterminent. Ils ne prennent tout leur sens qu'à la condition qu'on ne les isole point d'un ensemble de phénomènes concordants. Ma prétention d'avoir découvert la Turquie serait d'autant moins justifiée que j'ai mis à contribution certains travaux qui lui ont été consacrés. Ce que je mets dans le mien, c'est une longue expérience des hommes et des choses, la vision directe des événements que je raconte et cela me permet d'interpréter de manière objective des faits que l'on croyait connaître. Plus qu'aucun homme au monde, le Turc vit dans le passé. Cela tient d'abord à son régime théocratique spécial, qui asservit à la fois le corps et l'âme, à ses vieilles institutions qui l'ont marqué d'une empreinte indélébile. Par ses aspirations et sa mentalité, il ne diffère guère de son ancêtre du xv^ siècle. L'aspect matériel des choses a pu changer autour de lui. Certains usages sont tombés en désuétude, la redingote s'est substituée au hirca de

soie, le fez de Mahmoud II au turban de Mahomed II ; son âme est restée farouchement asiatique. Aussi, avant d'expliquer la Turquie moderne et la raison de ses équivoques, de ses cruautés et de ses mystérieux coups d'État, j'ai jugé bon de résumer à grands traits l'essentiel de ses institutions. Cet examen constituera le sujet de la première partie de ce travail.

Il est dans l'histoire ottomane des faits essentiels sur lesquels on a un peu trop légèrement glissé, à mon sens. A côté des facteurs décisifs qu'ont été la religion et le khalifat, se placent les institutions si caractéristiques de Mahomed II concernant la maison impériale. L'examen du Kanoun-nameh est d'autant plus nécessaire qu'à y regarder de près l'Empire entier, dans son apparente complexité, n'a jamais été qu'un prolongement du sérail de Constanlinople.

Je commence donc par indiquer le but, ainsi que l'esprit des dispositions de ce premier monument législatif qui vise l'organi-

sation de la maison impériale, mais où s'est concrète l'Étal turc à partir du jour où les sultans choisirent pour capitale la ville de Constantin. On y verra que la législation de Mahomed II — qui s'est superposée aux rites introduits par le droit islamique, arbitrairement interprétés par les jurisconsultes de Stamboul — est l'affirmation de la plus impérieuse domination par le sabre qui se soit jamais manifestée en aucun temps et en aucun pays. En réalité, l'absolutisme des sultans est le fait prépondérant de l'histoire ottomane.

A cette première phase a succédé, au début du siècle dernier, ce qu'on a appelé l'ère des réformes. Elles eurent d'abord un caractère strictement militaire, car dans la pensée de Sélim III et de son successeur Mahmoud II, la création d'une armée nouvelle n'avait d'autre but que de rétablir le pouvoir impérial dans sa forme primitive. Il s'agissait de conjurer le mouvement d'indépendance administrative qui avait ^on principal point d'ap-

pui dans le corps des janissaires. Cette tentative, si elle n'aboutit pas entièrement au gré de leurs désirs, elle eut du moins l'avantage d'engager la Turquie dans la voie de la centralisation, qui fut le seul phénomène marquant de l'évolution de sa politique intérieure, sans doute parce qu'il était le seul qui répondît à son système de compression à l'intérieur et surtout au besoin de résister aux volontés de l'Europe. Autrement dit, cette période se caractérise par le conflit qu'elle révèle, d'une part, entre la conscience religieuse du peuple turc, soucieux, au surplus, de ne rien sacrilier de ses privilèges matériels, et, de l'autre, la nécessité de complaire au monde occidental, qu'il avait appris à craindre, et qui, en échange des services qu'il lui rendait, lui demandait de mettre ses institutions en harmonie avec le droit public universel. Plein d'un orgueil fanatique, en même temps que paresseux et jouisseur, le Turc ne pouvait consentir à reconnaître des droits d'égalité aux races qu'il exploitait et

dont l'asservissement aura été, jusqu'à celte heure tragique, la condition essentielle de son existence.

Toute l'histoire de ce qu'on a appelé improprement la Turquie moderne se résume dans cette curieuse lutte. Brusquement, elle devait unir dans le sang.

Paris, le 20 octobre igi6.

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