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CHAPITRE II

Le cérémonial. — Le palais et ses mœurs. — La terreur qu'il inspire. — Une citadelle dans la ville. — Ses dispositions intérieures. — Ressources du monarque. — Gomment étaient traités les ambassadeurs.

Après avoir dit ce que furent les instruments de l'organisation familiale et administrative des sultans, jetons un rapide coup d'œil à l'intérieur du palais. En prenant possession de Gonstantinople, le « Conquérant » crut devoir rassurer les vaincus en leur promettant un traitement favorable. Le fait est qu'il en garda quelquesuns à son service . Il leur confia le service des finances et du Kalem, car, à l'exception de l'organisme militaire, la bureaucratie turque dut se modeler sur l'administration byzantine. C'est ce qui explique qu'on ait fait usage du grec pendant les premiers temps pour la rédaction des traités avec les pays chrétiens. Le lechri-

fat ou « Livre des cérémonies » du sérail n'est que la codification d'usages aussi anciens que le sultanat ottoman. On en découvre la première trace dans les institutions de Mourad I". Tout y est réglementé : le rang, le costume, la paye, le système d'éducation qu'il convient de donner aux fonctionnaires du sérail. Il y prescrit le genre de cérémonies qui doivent présider aux audiences du souverain, aux séances des divans, aux actes religieux. Les dispositions législatives de Mohamed II et de Souléiman vinrent compléter cet antique cérémonial dont les principaux éléments furent empruntés à la cour de Byzance et au sérail des khalifes d'Egypte. Chez les Turcs comme chez les Byzantins, ce furent les mêmes dignités, les mêmes rites d'adoration, les mêmes acclamations et les mêmes distributions de vêtements d'honneur.

Jusqu'en i83i, le sérail de Top-Gapou garda, presque au complet, sa population de gardes, de dignitaires, d^eunuques, de nains et de muets, ceux-ci coiffés d'uscoufs brodés d'or épais, les autres de volumineux turbans dont les dimensions étaient proportionnées à l'importance de la dignité . Ils portaient des robes et des caftans

aux manches flottantes où, par respect, disparaissaient les mains. Costumes et turbans, jusqu'à la couleur et même la qualité de l'étoffe, étaient assujettis à des règles minutieuses. C'était un monde à part qui avait ses modes à lui, son langage et ses mœurs. Le silence monastique y était de rigueur et l'on n'y parlait que par gestes, à l'imitation des muets qui étaient chargés du service des audiences. Mystérieux, impénétrable, sanguinaire, le sérail restait jalousement fermé à tout étranger et les fonctionnaires eux-mêmes n'en approchaient qu'avec crainte. Je me souviens d'avoir lu, dans je ne sais plus quelle relation, qu'un noble vénitien fut surpris au moment où il dirigeait une longue vue sur le sérail de sa maison de Galata. La nouvelle s'en répandit dans le quartier, bientôt la foule assiégeait la maison et le vénitien était pendu à sa porte. Avec sa haute muraille crénelée qui l'isolait de la ville, le sérail avait mine de forteresse. Il avait son arsenal, Sainte- Irène, abondamment pourvu d'armes de toute espèce, une garnison qui se composait du corps des Ichoglans pour la garde des tours et d'une partie des portes concurremment avec les bal'

tadjis. hes bostandjis surveillaient les approches de la mer où deux batteries de grosses pièces, placées à la « Pointe » croisaient leurs feux avec les batteries de Top-Hané, d'une part, et celles du fanal de la tour de Léandre, de l'autre^ à l'entrée du port. Des incendies ont détruit les kiosques épars dans les jardins et sur les bords de la mer où ils recevaient directement les larges brises du Bosphore ; mais la partie essentielle du vieux sérail subsiste en entier sur le plateau de la première colline d'où il domine le port. Son entassement de coupoles, de minarets et de bâtiments, d'où montent des gerbes de tourelles et de croissants, émerge d'un bois épais qui recouvre les pentes de la colline où le cyprès se mêle au feuillage clair des ormes et des platanes. L'ensemble est délicieux de fraîcheur, et le voisinage de Sainte-Irène et de Sainte-Sophie donne à ce coin de la vieille cité un caractère des plus impressionnants.

Le sérail comprend une succession de trois cours reliées par des portes fortifiées et pourvues de logements pour les gardiens. On pénètre dans la première par la Bab-Humaïoun, véritable édifice en marbre blanc qui s'ouvre sur la

muraille crénelée qui, de ce point, dévale à travers de pittoresques ruelles, vers la Marmara et, de Tautre, sur la Corne d'Or, où elle rejoignait jadis le rempart qui ceignait la ville en suivant le rivage. Puis, vient V Orta-Capou (la porte du milieu) où les ambassadeurs étaient reçus, où se faisaient les exécutions. Détail curieux, le cabinet qui leur servait d'attente, voisinait avec la pièce où se tenait l'exécuteur des hautes œuvres fonction qui n'était point une sinécure. C'était une de ces humiliations occultes, qui prenaient les formes les plus variées, et dont les abreuvaient l'orgueil et le fanatisme ottomans. Au milieu, une lugubre allée de grands cyprès noirs coupe en deux l'immense cour déserte. Des constructions basses s'élèvent sur les trois côtés, d'une sévère simplicité. A droite, derrière une rangée d'arcades,se dressent des coupoles bizarrement surmontées de colonnes doriques qui sont les cheminées des cuisines. A gauche, d'autres arcades masquent les écuries. En face et à leur suite, les bâtiments du harem forment un angle droit en retour, et la porte qui y donne accès est surmontée d'une tour carrée éclairée de hautes fenêtres cintrées. Le silence qui vous accueille

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donne à cet intérieur l'aspect d'une ville morte. Aucun écho n'y arrive du tumulte relatif des quartiers du port que l'on vient de traverser. Et les rares habitants qu'on y voit se glissant le long des murs, ont des attitudes recueillies. Au temps d'Abdul-Hamid, j'ai eu l'occasion de franchir une fois le seuil du harem et d'explorer les couloirs qui mènent dans cet asile impénétrable et mystérieux. Il y a là tout un labyrinthe de constructions qui se développent dans le sens de l'axe du palais, remontant à diverses époques et élevées en partie sur des voûtes byzantines. On y voit même une chapelle encore parée de ses mosaïques à fond d'or, qui a miraculeusement échappé à la destruction. Les couloirs, jusqu'à la naissance des voûtes, sont entièrement revêtus de faïences bleues-turquoises, et coupés de distance en distance de portes surmontées de crânes de lièvres que le temps a blanchies, et qui ont été accrochées là contre le mauvais œil. Rien, semble-t-il, n'y a changé depuis les temps les plus lointains. Ni les bancs vermoulus placés à l'entrée des portes basses et lambrissées de faïence bleue, ni les vieilles pendules poudreuses, avec une seule

aiguille au cadran de cuivre, ni les divans larges et massifs très bas sur les dalles mangées d'usure. Tout ce vétusté mobilier sert encore à des eunuques éthiopiens, vêtus de stamboulines noires, qui continuent à assurer le service du harem, jadis peuplé de centaines de houris, mais où ne vivent plus que quelques épouses de sultans décédés.

La rudesse des mœurs s'y révèle non seulement aux formes grossières du mobilier, au mélange disparate des bâtiments, isoles les uns des autres comme les tentes d'un campement, mais à l'exiguïté des pièces blanchies au lait de chaux, avec de rares fenêtres qui laissent glisser un jour de cave à travers l'épaisseur des murs. La même simplicité barbare se retrouve à VArz- Odassi, la salle d'audience, oii le Khalife, idole muette, comme la cour qui l'entourait, recevait une fois pour toute les ambassadeurs et, deux fois Fan, à l'occasion des baïrams, l'innombrable foule des pachas et des dignitaires, admis à baiser le pan de sa robe. La bâtisse est basse et percée de fenêtres garnies de lourds barreaux de fer. On y accède par une porte latérale, alors que le trône occupe l'angle opposé, confor-

mémenl au protocole qui voulait qu'on n'abordât point le monarque de face. C'est un énorme lit à baldaquin soutenu par quatre piliers recouverts de feuilles d'or semés de turquoises, tel que les représentent les vieilles miniatures persanes où se voient des sultans accroupis sur des coussins, le cimeterre couché sur les genoux. A côté, encastrée dans la muraille, se trouve la fontaine dont on ouvrait le robinet toutes les fois que des paroles confidentielles étaient échangées, afin que le bruit de l'eau, tombant sur la vasque sonore, n'en laissât rien arriver aux oreilles indiscrètes.

D'autres constructions d'un goût plus raffiné, œuvres légères d'artistes persans, corrige, il est vrai, cette première impression, telle la salle du divan, adossée au harem, en face de l'allée de cyprès. Sous le large auvent qui s'incline sur un portique empli d'ombre, reluit l'or vieilli d'une arabesque de bronze. De hautes fenêtres éclairent deux salles qui ont conservé sous des stucs Louis XV, s'écaillant par places, la grisaille d'une décoration primitive. Au niveau de la voùle, s'ouvre la fenêtre d'où les sultans assistaient, invisibles, derrière un rideau de soie

cramoisi, aux séances des vizirs. A citer également la merveille de goût et de légèreté qu'est le kiosque de Bagdad, qui s'élève sur l'une des terrasses de la troisième cour ; mais ce kiosque, digne d'illustrer les Mille et Une nuits, n'est qu'un trophée enlevé par les Turcs à la capitale des Khalifes Abassides.

A l'extrémité de la sombre avenue de cyprès s'ouvre la Bab-Saadet (la porte de félicité) abritée d'un large auvent aux parois peintes de naïfs paysages. Elle est toujours gardée par ses eunuques blancs, des vieux à la peau parcheminée. Ils viennent d'une contrée de l'Anatolie qui, depuis les temps les plus lointains, n'a cessé de fournir aux palais de Gonstantinople des gardiens chargés de veiller aux reliques sacrées. Ils remplissaient cet office sous les empereurs chrétiens et, depuis, en changeant de religion, ils n'ont point changé de métier. C'est à eux qu'est contiée la garde du manteau et de l'étendard du prophète, ainsi que l'entretien de la salle où ces objets sont déposés. Ils sont en grande vénération, et j'ai vu plus d'un personnage de haute mar<|ae leur baiser dévotieusement la main.

La troisième cour renferme ce que le sérail contient de plus précieux, le trésor, les reliquaires et les quelques trophées, épargnés par le temps, provenant de la prise de Constantinople et enfouis dans les hypogées pour que nul ne les voie. Le trésor est renfermé dans une massive construction dont la façade est ornée de panoplies de vieilles armes. A côté, s'ouvrent sous un péristyle rappelant l'architecture des vieux médressés, les portes basses de Técole des hadémés ou pages, qui ne cesse de fonctionner depuis le xV siècle. A gauche, de l'autre côté de la cour, se groupe un amas de légères constructions rangées autour d'une terrasse pavée de marbre. Des bassins y reflètent dans leur eau trouble la frêle blancheur d'un minaret. Le jardin du harem est plus loin, ombragé de hauts cyprès . Dans ce coin du palais, à cause sans doute de la visite périodique qu'y fait le sultan, la pierre a été soigneusement passée au lait de chaux. Les allées sont sablées, les marbres frottés, les dorures des inscriptions et des tourahs rafraîchies, les grilles peintes au ripolin. Les Jeunes Turcs ont fait disparaître le merveilleux manuscrit persan, dont les lourds feuillets

illustrés de féeriques enluminures, étaient faits d'un métal martelé et qu'on admirait naguère dans l'exquise petite bibliothèque qui est au milieu de la cour. Non contents de l'avoir vidée de ses trésors, ils y ont annexé une hideuse baraque en bois qu'ils ont encombrée de bouquins ordinaires.

Tel qu'il est, ce palais offre cependant un intérêt puissant. Il symbolise à souhait le passé turcobyzantin avec ses usages et ses terribles souvenirs. II résume pour ainsi dire toute l'histoire de ce singulier Empire dont il a été l'àme et le modèle. C'est encore laque bat le cœur de la vieille Turquie. Les touristes, à cause du trésor qu'ils sont admis à visiter, n'y voient qu'une façon de musée. Erreur complète. Top-Gapou n'a pas cessé jusqu'à ce jour d'être le palais officiel de la dynastie, le vrai, et pour mieux marquer son caractère indélébile, il a gardé les éléments essentiels de son organisation primitive. L'école des Hadémés est chargée de perpétuer des titres, des coutumes et des traditions que l'on croyait abolis.

Cependant, on a peine à concevoir que Souleïman le magnifique et le voluptueux Ahmed III

qui envoya au Régent une ambassade pour étudier le plan de Marly, le jeu des eaux de Versailles et les feux d'artifices, aient pu s'accommoder d'une demeure aussi grossière ; mais une simple inspection des lieux fait naître la conviction que les descendants d'Ertogroul n'ont jamais cessé de rester fidèles à leurs ataviques instincts de Tatares nomades, qui, pour tout bagage, n'avaient qu'un cheval, un sabre et le thoug qui leur servait de signe de ralliement. Même à l'apogée de leur puissance, ils ont mis leur orgueil à étaler des armes enrichies de pierreries, des harnachements alourdis d'or, à posséder de purs sangs arabes, qu'ils logeaient à la porte de leur harem, comme autrefois à l'entrée de la tente, au temps de leur vie errante. Ils aimaient aussi à se parer d'étoffes à l'éclat chatoyant.Ces objets constituent d'ailleurs l'essentiel du trésor de Top-Gapou, avec quelques boisseaux remplis de diamants. Disposés sur des mannequins, on y voit les costumes portés par les souverains au dernier Sélamlik de leur règne. Aux turbans s'enroulent des tresses de toile blanche empanachées de prestigieuses aigrettes formées d'émeraudes et de diamants plats. Ainsi le con-

LE SÉRAIL t)E TOP-CAPOU f)l

quérant portait, la veille de sa mort, un manteau à fleur d'argent; son fils Bajazet, un habit à palmes d'or sur un fond pourpre ; Suléiman, le magnifique, un manteau d'argent à ramages cerise.

Renchérissant sur le luxe des Khalifes arabes, ils aimaient à s'entourer d'interminables cortèges composés de dignitaires et de serviteurs vêtus de soie et de brocart. C'était une invraisemblable débauche de clinquants, de dorures et de coiffures extravagantes. Les Turcs disaient à ce propos : « La richesse aux Indes, l'esprit en Europe, la pompe chez les Ottomans. » Ni dans le palais sacré des Bassileis, ni à Bagdad, ni au Caire, ni à Versailles, au temps du grand roi, l'on ne vit, au service d'un maître, pareille aflluence de parasites ou d'esclaves ; mais le côté vraiment original du Top-Capou, c'est qu'on n'y eût point trouvé un seul homme de race turque.

Bien que la loi du Devchurmé fût tombée en désuétude, dès le xvii* siècle, ce palais n'en reçut pas moins sa provision régulière d'esclaves. A aucun moment, et même jusqu'en ces derniers temps, les marchés de Gonstantinople n'ont cessé d'être plus ou moins abondamment pourvus de

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gibier humain. Les Barbaresques dans les mers du Midi et les Tatares dans les plaines du Nord, s'y employaient d'autant plus activement qu'ils vivaient de ce traftc. « Il est fort difficile, écrit Ricaut, de savoir le nombre des captifs que l'on y vend tous les ans ; mais, autant qu'on peut le connaître par le registre de la douane de Constantinople seulement, on y amène plus de 20.000 dont la plupart sont des femmes, des enfants, qui changent aisément de religion et deviennent Turcs par les belles promesses qu'on leur fait. » Pour nourrir, vêtir, équiper tout ce monde ; pour subvenir au luxe fabuleux du harem, il fallait beaucoup d'argent. En principe, l'on n'a jamais fait en Turquie de distinction entre le miri ou trésor public et le Khazné du sérail. Le sultan était maître de tout et n'échappait à son emprise que ce que la religion, la force, ou l'adresse parvenaient à lui soustraire. Ainsi, il ne pouvait toucher aux biens des mosquées, dit vakoufs, ni à un legs affecté à une œuvre d'utilité publique, pourvu qu'elle se rattachât à une pensée religieuse. Cependant voici un bref aperçu des ressources dont il disposait légitimement :

1° La vente des dignités et des emplois ; 2" le 10 0/0 sur les successions ; 3° les biens tombés en déshérence ; 4° le produit des amendes ; 5° la confiscation des biens des fonctionnaires mis à mort. On peut croire que les « Verseurs de sang », négligeaient rarement l'occasion d'aider à améliorer la recette . Le principe d'après lequel tout individu, par cela même qu'il appartenait à l'administration, était censé devenir la propriété du maître, survécut longtemps à l'organisation de Mahomet II.

De même que les autres peuples d'Orient, les Turcs n'avaient d'autres ressources régulières que celle que leur procurait l'impôt direct. Cependant, en i535, lorsqu'ils eurent consenti à la France la fameuse « Trêve marchande » qui déguisait une entente militaire et diplomatique, ils imposèrent un droit de douane de 3 0/0 sur les marchandises qui circulaient sous la protection de ses couleurs . Mais si la Porte témoigna de dispositions généreuses à l'égard de ses alliés chrétiens, elle voulut ignorer systématiquement les principes du droit public européen. Après toute déclaration de guerre, elle enfermait les ambassadeurs au château des Sept-Tours. On

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sait avec quel mépris des convenances les subalternes du sérail traitaient les envoyés des petits Etats chrétiens. Les représentants de Louis XIV et de Napoléon eux-mêmes ne furent pas toujours à l'abri des pires vexations. Beaucoup passaient inaperçues sous le déguisement hypocrite du protocole. Notons aussi que, si privilégié que fût en Turquie le sort des ressortissants français, les capitulations ne parvinrent pas cependant à les soustraire à l'ignominieux régime de la responsabilité mutuelle établie par la Porte sur ses sujets rayas. Ainsi s'explique la sévérité des règlements qui présidaient au choix des marchands appelés à trafiquer dans les Échelles du Levant. Des peines sévères étaient édictées contre ceux qui n'y conformaient point exactement leur conduite Leur nombre était non seulement limité au début, mais, avant de s'embarquer, chaque marchand devait se faire cautionner, caria faute d'un seul pouvait attirer de graves représailles sur le corps entier.

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