‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 12 sur 31 · LE RÉGIME ADMINISTRATIF. — DÉCADENCE DE LA TURQUIE · texte numérisé non relu

LE RÉGIME ADMINISTRATIF. — DÉCADENCE DE LA TURQUIE

Comment s'est accrue la puissance ottomane. — Un Étal théocratique avec décentralisation administrative. — Le régime variait d'un lieu à un autre. — Le raya n'était que toléré. — La quittance du percepteur. — Les hommes d'une même religion étaient égaux entre eux. — L'origine des privilèges patriarcaux. — La justice. — Le prix du sang. — Les bastonnades. — Initiation turque à la vie sédentaire. — Grandeur et décadence. — Rôle de la Russie. — La Question d'Orient remonte à Pierre le Grand.

Telle était la constitution de cet Étal formé à l'origine par une poignée de nomades turcs. Sa puissance s'étant graduellement accrue, soit par la voie du prosélytisme, soit par le système du recrutement, il trouva moyen de soumettre à son joug une dizaine de nations plus ou moins imprégnées de civilisation gréco-romaine. Toutes subirent les terribles effets de ce régime spécial

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OÙ la force brutale se substitua au droit naturel, et toules s'y trouvèrent séparément ligolées sous la dénoininalion flétrissante de raya. Le plus curieux, est que cet afflux d'éléments étrangers dont s'alimenta la classe conquérante, a donné à celle-ci, une double physionomie très tranchée. On distingue le Turc de race, venu d'Asie, propriétaire ou petit cullivaleur, simple et rude, dont le noyau est fixé en Anatolie, berceau de sa puissance. Puis, le Turc citadin, issu en partie de souche grecque, arménienne, albanaise, tcherkesse, slave, arabe, juive, franque. En possession des emplois et des charges, il vit de l'Etat dont il assume la direction des affaires, et, jusqu'en ces derniers temps, la conscription ne l'atteignait point. Etranger à la nation qui l'a adopté, il répudie l'appellation de Turc à laquelle il attache la signification d'homme grossier et brutal, pour s'intituler Oamanli. En réalité, dans cet empire, si profondément asiatique d'esprit et musulman de l'orme, il n'y a de Turc que le sultan, le descendant d'Osman ; puis le corps des ulémas, complaisants interprètes de la loi sacrée, attentifs à concilier les intérêts de la dynastie avec ceux de la religion qui est à la

base de tout le sjslè:uc et qui se recrute en grande partie parmi les Turcs d'Anatolie. Et c'est à la stabilité de ces deux pouvoirs, qui encadrent la société mixte et parasite dans laquelle le lien religieux tient lieu d'unité nationale, qu'est due la persistance de Tidée turque, au point qu'un latent esprit de nationalisme couve dans toutes les consciences, mais en réalité pour les bénéficiaires du régime actuel cette idée n'est qu'une raison sociale.

C'est grâce à ces emprunts opérés sur les populations asservies, que la puissance ottomane a pu s'accroître et se maintenir. Sans cet afflux qui Ta nourrie, vivifiée, le malthusianisme des harems et d'abominables vices l'auraient dissoute depuis longtemps. Il en était de méthodique comme le Devchiwmé, qui fut le système le plus radical de domination qu'ait inventé le génie oppresseur de l'Asie. Il tendait d'une part à affaiblir l'élément subjugué, à le maintenir dans un état de faiblesse telle qu'il en demeurât inoffensif. Si, en ces derniers temps, la Jeune- Turquie s'est déterminée à l'extermination finale c'est qu'elle a jugé, qu'en l'état actuel des choses, il constituait un bloc plus dangereux qu'u^

tile à son existence. Les conversions s'effectuaient suivant une proportion où l'on tenait compte du recrutement en même temps que de la nécessité de ne pas trop en multiplier le nombre, de crainte de voir tarir la source de l'impôt et de la main-d'œuvre, car une fois passé à l'Islam, le converti participait aux privilèges de la caste conquérante. Le ro/a était l'artisan, le commerçant, l'agriculteur, corvéable et taillable à merci. Rien ne lui appartenait en propre, pas même la famille . C'est dans la masse des peuples vaincus que le Turc barbare, dénué de tout, mais prompt k utiliser les aptitudes qui lui faisaient défaut, puisa, à pleines mains, non seulement les éléments de sa force, la science qui l'organisa, mais le travail qui l'a entretenue.

Jusqu'à la destruction des janissaires (1826), la Turquie formait un Etat théocratique avec une décentralisation administrative. C'est là un système propre à 1 Islam, qui n'en a jamais connu d'autre, en raison du caractère particulariste des peuples arabes. Les principes de centralisation qui ont prévalu au sérail et qu'a fait triompher l'action énergique de Mahmoud II, s'expliquent d'abord par la volonté des sultans

d'établir sur tous leur autorité despotique, mais aussi par le souci de réunir en faisceau des forces que les nouvelles conditions politiques ne permettent plus de renouveler à volonté, afin de les opposer au péril européen et aux tentatives d'émancipation des rayas.

Gomme on le verra plus loin, les lois religieuses formaient l'élément fixe et invariable de la législation. Le reste n'était que lettre oiirfl, par suite révocable à volonté. Le sultan était maître de la vie et des biens de ses sujets. Toute proportion gardée, le conak du vali était modelé sur le sérail, et il exerçait dans les limites de sa province une autorité non moins absolue . Vers la fin, nombre de gouvernements étaient donnés à vie, et souvent le fils y succédait au père. Le vali avait sa garde privée, son armée, levait les impôts, disposait des finances locales. Il vendait tous les droits de sa charge, et il versait chaque année à la Porte une somme fixe. En Asie et en Europe, des enclaves de petites souverainetés, dont les bénéficiaires prenaient les titres ù'aga ou de dérébey, entravaient leur autorité. Ils habitaient des châteaux fortifiés où ils se renfermaient avec leur famille et leurs trésor s. Gepen-

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daiit.ce système n'avait rien d'uniforme. Les institutions variaient d'une région à une autre, suivant les conditions ou capitulations consenties à l'origine, et comme les Turcs étaient gens d'habitude, ils n'}^ changeaient jamais rien. Partout où les communautés étaient fortement retranchées dans des abris naturels, comme dans le Magne ou dans la montagneuse Thessalie, l'autorité faisait des concessions. On comptait cependant quelques districts privilégiés, comme l'Ile de Ghio qui relevait de la sultane Validé. Ses villages à mastic fournissaient la résine de ce nom avec laquelle les odalisques du sérail se parfumaient la bouche.

Athènes, alors simple bourgade gréco-turque, accrochée aux flancs de l'Acropole, et entourée d'une population rurale albanaise, n'était qu'un apanage du grand-eunuque, ce qui assurait à ses habitants un traitement de faveur relative. En considération de leur situation de peuple agricole, les Bulgares furent traités avec ménagement, car, seuls en Turquie, ils jouissaient du privilège de posséder des cloches. Mais en Syrie, le gouvernement n'était qu'un pur despotisme militaire. On n'avait presque rien changé

au régime égyptien établi depuis les Pharaons sur l'exploitation du Fellah. En Macédoine et en Bosnie, c'était le même servage au profit de la caste ralliée au conquérant par sa conversion à rislamisme. Mais tout le poids d'une tyrannie corrompue et avide retombait principalement sur le raya des villes, séjour des pachas et des agents de l'administration.

Cependant lorsqu'un pacha tondait de trop près ses administrés, et que des plaintes parvenaient au sérail, s'il manquait de protecteurs, un capidji lui était envoyé muni d'un firman de déposition . Souvent le Hatt impérial lui demandait la tète. Le concussionnaire, à la vue du chiffre sacré, s'inclinait dévotement devant la sentence. Après l'exécution, le Trésor s'emparait de ses biens. Mais il n'en revenait jamais rien aux victimes.

Dans cette société, établie sur l'asservissement, l'autorité se montrait lyrannique à tous les degrés de la hiérarchie. Si, par l'inconsistance d'une organisation sociale encore rudimenlaire, l'individu était accidentellement libre, la collectivité ne cessait d'être foulée. Le raya n'était que toléré. Les chefs religieux auxquels il était

soumis répondaient de l'impôt et de sa fidélité. Tout acte de rébellion était suivi d'une arrestation de prêtres et de prélats auxquels on infligeait la bastonnade. Les groupements rayas étaient non seulement liés entre eux par la destinée d'un sort commun, mais aussi par le principe de la responsabilité mutuelle. Chacun devait individuellement répondre vis-à-vis des autorités de la conduite de son voisin et coreligionnaire, et le patriarche répondait pour tous. Cette solidarité pénale avait un caractère plus strict dans les agglomérations rurales. Le turcophile Urquhart s'émerveillait « de voir un Turc isolé exercer la plus cruelle tyrannie sur tout un village, dans le milieu duquel, lui tout seul, fumait sa pipe avec la plus parfaite indifférence, sans avoir à redouter aucune entreprise contre sa personne, sans qu'un seul individu essayât de se soustraire, par la fuite, à ses actions ou de résister à ses violences. »

Le raya ne pouvait ni bâtir de nouvelles églises, ni réparer celles dont on lui avait laissé la jouissance. Il ne pouvait faire fléchir les règlements qu'en prodiguant son or. Dans aucun cas, un chrétien ne pouvait frapper un

musulman. Si celui-ci tuait le chrétien, il en était quitte pour une rançon. Il ne pouvait ni monter à cheval dans les rues d'une ville, ni peindre sa maison en rouge, ni porter des vêtements de couleurs. Les Juifs étaient, en outre, condamnés à porter, suspendu au cou, un billot de bois. Tous payaient un impôt particulier et la quittance du percepteur portait ces mots significatifs, rachat de la tête.

L'orgueil et le fanatisme religieux formaient le fond de la caste élue. Cependant, en dehors des deux grandes divisions en peuple dominateur et en peuple dominé, qui les parquaient en des quartiers différents, les hommes d'une même communauté étaient égaux entre eux. Chez les uns, l'égalité était le résultat de la religion et d'un despotisme nivelateur; chez les autres, celui de l'esclavage. A Stamboul, chaque nation ou Milet dut se confiner dans un quartier distinct uniformément peint de couleurs grises. Le rouge pompéien et le jaune étaient réservés aux maisons des musulmans. Aux morts de ces derniers était jalousement réservée l'ombre des noirs cyprès et l'or des inscriptions. Les tombes

chrétiennes et juives n'avaient droit à aucune verdure et devaient être couchées à plat sur le sol.

Le Conquérant imagina d'opposer les Grecs et les Arméniens. Depuis Osman 1er, ceux-ci jouissaient de la confiance turque. Il s'empressa d'établir à Gonstantinople une colonie de marchands et d'artisans de cette nation auxquels il donna pour chef l'évèque de Brousse. Il les établit à dessein dans les quartiers où s'ouvraient les portes de la ville. C'est ainsi qu'on les retrouve encore en grand nombre à Goum-Capou, à Balat-Gapou. Par contre, les Grecs furent refoulés dans les quartiers intérieurs, loin des remparts. Le quartier du Phanar, où s'établit par ordre le siège de l'orthodoxie, se trouve enserré entre Balat peuplé de Juifs et Istavros habité par des Arméniens. Il est dominé par le quartier turc de la Sélimieh , perché au sommet de la colline. Très habilement, le Conquérant posait les fondements de la rivalité de races qui devait former le plus solide appui de la domination turque. Maîtres de tout et de tous, il fut chose aisée aux Turcs d'entretenir chez leurs sujets un antagonisme d'intérêts et de faveurs pour les accabler ou les

séduire à tour de rôle, suivant les nécessités du moment. Il faut avouer que la vanité et l'avarice des primats chrétiens n'ont que trop favorisé cette artificieuse politique, encore qu'il leur fut difficile de s'y soustraire complètement. En Turquie, plus qu'en aucun autre pays, les intérêts de la collectivité ont de tout temps été sacrifiés aux convenances personnelles.

Institutions et coutumes furent généralement respectées par le vainqueur, mais reçurent la forte empreinte d'une autorité brutale et primitive. Par un effet de ses propres principes, il avait reconnu à chaque chef de communauté le droit d'évoquer les questions touchant le mariage, le divorce et, en général, tout ce qui concerne le statut personnel qui, en Turquie, continue à être régi par la loi religieuse, qui ne cesse d'être considérée comme la base définitive du droit. C'est ce qu'on a appelé d'ailleurs très improprement privilèges. On oublie qu'en donnant certains droits aux rayas, Mahomed II se conformait à un usage ancien, par lequel les khalifes arabes autorisaient leurs sujets chrétiens à conserver leur juridiction pour celles de leurs institutions qui avaient un caractère religieux. A cet

iisajçc s'étaient é«^alciiient conformés les empereurs byzantins en reconnaissant aux musulmans, qui voyageaient ou trafiquaient dans les terres de leur domination, des privilèges analogues. Gonstantinople, dès le viii" siècle, avait son cadi et une mosquée.

J'ouvre ici une parenthèse pour rappeler que les Jeunes Turcs, jouant sur les mots, se sont attaché à représenter ces privilèges comme incompatibles avec l'esprit de la constitution ; mais ils se sont bien gardé de dire que, sous leur régime constitutionnel, le chériat conservait la plénitude de son action législative et qull atteignait même les chrétiens, comme je le démontrerai plus loin. Pour apprécier toute l'importance de ce fait, il est bon de rappeler qu'en droit musulman tout litige doit être jugé sur témoignage et que les parties sont tenues de se présenter au prétoire du chéri accompagnées de deux témoins musulmans ; car dans aucun cas le témoignage du chrétien n'est admissible. Celui de la femme musulmane ne l'est qu'au civil. C'est toujours celui qui gagne le procès qui paie les frais, et la justice est d'autant plus expéditive que le juge est payé immédiatement

de SCS peines, après le prononcé de la senlence.

Mais voyons ce qu'élaif la police de ce peuple il y a à peine cent ans. Dans le cas d'un assassinat ou de mort accidentelle, le cadi ou Vimam du quartier se transportait sur les lieux pour dresser procès-verbal. On obligeait le maître de la maison, devant laquelle le meurtre avait été commis, à payer le prix du sang. S'il n'était pas en état de payer, l'on avait recours sur l'église ou sur le quartier dont les habitants étaient tenus pour responsables. L'autorité ne s'inquiétait jamais de rechercher les vrais coupables. D'autre part, lorsqu'un crime avait été commis sur un territoire, on n'était point justiciable de l'autorité voisine. Le cas échéant, le meurtrier était livré aux parents de la victime qui le mettaient à mort ou s'accordaient avec lui moyennant une somme d'argent.

Le Voévoda de Galata, à la tête de ses hommes, faisait des rondes la nuit et parcourait silencieusement les rues désertes. Deux heures après le coucher du soleil, il arrêtait tous les passants attardés qu'il rencontrait sans lanterne. Le hostandji bachi, qui était chargé de veiller sur le sérail, se promenait tantôt de jour, tantôt de nuit,

sur son caïque, armé d'un bâton, attentif à ce que, sur les deux rives du Bosphore, rien ne se passât de contraire à la religion et aux usages. Comme il avait droit de vie et de mort, son approche était fort redoutée. Ajoutons que les condamnations n'attachaient jamais à ceux qui les subissaient aucun caractère d'infamie. Les rayas faisaient graver une hache sur la tombe d'un membre de leur famille supplicié.

C'est Vistambol ejfendi, juge de Constantinople, qui était chargé de surveiller la bonne foi des boulangers, des bouchers, des épiciers. Il passait dans les rues pour vérifier les poids, accompagné d'un cortège d'estafiers férocement moustachus et débraillés. L'uQ portait la balance, l'autre les instruments de supplice. Le boulanger, pris en défaut, était cloué par l'oreille àla porte de sa boutique. Au boucher, l'on administrait le genre de bastonnade connu sous le nom de falaca. C'était un gros bâton auquel une corde était attachée par les deux bouts. On couchait le patient en lui passant les pieds dans la corde, puis on tournait l'instrument. Une fois immobilisé, on lui appliquait sur la plante des pieds le nombre de coups dont la générosité de Vlstam-

bol fffendi voulait le gratifier. Les janissaires jouissaient du privilège d'être bàtonnés sur le dos. En ce temps-là, tout le monde était plus ou moins bàtonné. Rappelons en passant que la bastonnade a été remise en honneur par un vote du Parlement issu de la Révolution de juillet

Un accusé était bâtonné, pendu ou décapité séance tenante, mais il n'était jamais condamné à une longue détention, En Turquie, il y avait des bourreaux, mais point de geôliers. Peu après son arrestation, il savait à quoi s'en tenir sur le sort qui lui était réservé. La prison pour dette n'existait point, et seuls les chrétiens capturés sur mer ramaient sur les galères du grand seigneur. L'administration n'avait besoin ni de science ni d'instruction. Après la disparition des Kuprulis, les emplois publics furent vendus au plus olFrant. Comme tous les Tur(!s avaient une dose à peu près égale de savoir, les sultans appelèrent au pouvoir des bateliers, des cuisiniers et des porteurs d'eau. Leur choix était dicté parfois par les motifs les plus singuliers. C'est ce qui explique que jusqu'à Réchid pacha l'Empire ottoman — à qne ou deux exceptions près — n'ait pas eu \XTi

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seul homme d'Etat, je ne dis pas capable, mais simplement avouable. Il est vrai quoéles disgrâces qui s'attachaient à ces singuliers dignitaires n'étaient pas moins rapides que les voies par lesquelles ils y arrivaient.

Les valis d'autrefois, comme ceux de nos jours, voyageaient sans qu'il leur en coûtât un para. Ils vivaient sur le pays qu'ils traversaient, eux et leurs nombreuses escortes. Un gendarme faisait-il halte dans un village chrétien, il s'y comportait comme en pays conquis. Il arrêtait son cheval devant la meilleure maison et appelait à la porte. Le maître sortait, prenait labète, la promenait pour la rcfioidir. On lui servait le café, puis un repas, et il ne se remettait en route qu'après avoir' rempli son bissac. On pourrait écrire un curieux volume sur ces abus. Résumons-le eu ajoutant que l'administration a été l'instrument le plus redoutable de la tyrannie ottomane et que les réformes qui l'ont améliorée, grâce aux conseils des amis de la Turquie, n'ont eu d'autre effet que de la rendre plus dangereuse. Leur erreur a été de croire qu'en changeant de méthode et de costume, elle changerait d'esprit.

En principe, tout musulman était soldat. Aussitôt que le crieur public, précédé d'un tambour et d'un drapeau, annonçait qu'il y avait guerre déclarée avec un pays infidèle, chacun devait laisser là sa besogne pour aller se battre. Aussi les hommes étaient-ils obligés de s'habituer au port et au maniement des armes en temps de paix. Ils portaient tout un arsenal de poignards et de pistolets à leur ceinture qu'ils ne quittaient jamais. S'ils les enlevaient, ils avaient soin de les placer à portée de la main comme ils faisaient pendant la nuit. C'était la première chose qu'ils s'empressaient de sauver lorsque la maison prenait feu. Celte règle souffrait cependant quelques exceptions. Il était défendu aux princes de porter aucune arme, et les janissaires, en temps de paix, ne s'armaient que de longs bâtons.

Les voyages y étaient semés de périls, mais, aucune formalité administrative n'en venait accroître les embarras. Chez eux,lefirraaii remplaçait le passeport ; mais cette pièce n'était donnée qu'aux étrangers sur la demande de leurs ambassadeurs. Le flrman avait surtout pour but de les soustraire aux vexations des autorités provin-

ciales. L'indigène allait où bon lui semblait, à SCS risques et périls, pourvu qu'il ne sortît point des limites des terres musulmanes. En fait, il était pratiquement libre dans un pays dépourvu de liberléspolitiques. La justice ne se souciait pas de savoir comment il gouvernait sa maison. Esclave au dehors, il régnait en maître absolu sur les siens. Il est vrai que cette souveraineté était tempérée par un excellent cspritfamilial, dû en bonne partie à la réclusion de la femme et au respect traditionnel des enfants pour leurs parents. La sobriété naturelle des habitants faisait le reste.

Comme la propriété n'y avait aucune sécurité, les gens aisés mettaient en bijoux, en chevaux et en esclaves le plus gros de leur fortune liquide. Le harem était un asile inviolable où les femmes se trouvaient en sûreté avec les richesses dont elles se couvraient. Dans les appartements, ils n'avaient ni lits ni chaises. Le soir, ils étendaient au milieu de la pièce ou sur un divan des matelas et des couvertures qui leur servaient de lits. On les pliait le matin et on les cachait dans des placards appelés yukes. A quelques exceptions près, le Turc n'a pas renoncé à ces usages. On ne voit que très rarement des lits

dans les villes d'Anatolie et, dans plus d'une localité, on ne sait encore ce que c'est qu'un matelas. Hommes et femmes se roulent tout habillés sur des nattes ou des tapis. J'ajoute qu'ils ne s'en portent pas plus mal .

C'est au contact des Arméniens, des Grecs, dea Lazesetdes Persans, que s'accomplit leur initiation àla vie civilisée. Du passé byzantin, les Turcs, surtout ceux des villes, ont gardé plus d'un souvenir qu'on retrouve dans les usages domestiques, à peine déformés par leur caractère spécial et les restrictions religieuses. C'est d'abord le vêtement et rhabitation ; ce sont des locutions et des formules de politesse dont leur langue est émaillée. La masse islamisée a gardé des superstitions, des proverbes, des talismans et plus d'un trait de caractère, comme la ruse, le goût de l'intrigue, les aptitudes bureaucratiques, héritage du passé national. L'Arménien a été l'un des facteurs de la force ottomane. Après avoir forgé l'épée des premiers janissaires, il a fondu les canons et fabriqué la poudre qui foudroyèrent les murs de Belgrade et de Rhodes. Sans l'industrie arménienne, les Turcs auraient probablement disparu comme les torrents dévastateurs que furenK

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leurs congénères tartares, mongols, kirghiz. Rappelons que pendant la période qui précéda la cliule de Constanlinople, les relations entre chrétiens et musulmans étaient plus étroites qu'elles ne le furent sous les Bayazet etlesSélim. Dans le principe, les turcs usèrent de ménagements par calcul, soit pour rassurer ceux qui encore restaient libres, soit pour tirer profit de leurs connaissances. Ils s'inspiraient, dans la mesure que le pouvaient faire de frustes barbares, de la conduite des Arabes à l'égard des populations raffinées de la Syrie, de l'Egypte et de l'Arménie. Conseillée par les confréries religieuses, cette politique fut habile, car on ne peut nier que l'empressement des chrétiens à accepter leur joug ne s'inspirât du sentiment de sécurité qu'ils y trouvaient et que leur débile gouvernement était incapable de leur assurer. Séparés des chrétiens, et à quelle distance ! les Turcs ont encore creusé l'abîme à mesure que grandissait leur puissance et que l'influence de l'uléma devenait prépondérante par l'établissement du khalifatà Constantinople. De leur côté, les rayas, éclairés par la science européenne, ne devenaient pas moins différents, et les deux élé-

ments ont évolué suivant la logique de leur situation respective.

« Venus du fond de l'Asie, les turcs se sont assimilés, écrit Léon Cahun, l'épargne intellectuelle de leurs voisins, ils s'en sont emparés à la hâte comme d'un butin dont ils voulaient tirer un profit immédiat. Les idées et les institutions des conquérants turcs et mongols étaient alors fixés pour résister à un contact même prolongé avec des peuples conquis, mais n'avaient pas pris une forme arrêtée pour les incorporer et les fondre avec elles de sorte que les Turcs et les Mongols adoptaient la civilisation des peuples auxquels ils se superposaient par la conquête et s'y adaptaient complètement eux-mêmes; ils vivaient en intrus dans les sociétés qu'ils avaient soumises, trop barbares pour les assimiler à la leur et pas assez pour se laisser assimiler par elles. »

Ce curieux phénomène d'adaptation partielle saute aux yeux quand on parcourt Stamboul. Au premier abord, elle frappe par son aspect asiatique caractérisé par les minarets, les bazars, les médressés et des hans massifs ; mais à la réflexion, l'on s'aperçoit qu'en dépit de ces éléments exotiques et de ciuq siècles d'occupation

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elle a conservé sa physionomie byzantine. En architecture, le style chrétien domine, soit dans les mosquées, soit dans l'habitation avec ses distributions en gynécées et sélamliks (i). Les vieilles églises ont été transformées en mosquées et) sur les fondations de celles qui ont disparu, d'autres édifices à peu près semblables ont été construits. Leurs périboles sont encore entourés de murs percés de fenêtres garnies de barreaux de bronze, et le cyprès mystique croît partout. Les fontaines anciennes ont été respectées, à peine déformées par les réparations successives qui ont petit à petit changé leur arcade cintrée en ogive seljoukide. Les hamams ou thermes romains utilisent encore une canalisation qui remonte aux Gomnènes. D'antiques institutions s'y perpétuent,jusqu'à l'organisation municipale qu'on retrouve dans la constitution àesesnafs, des veilleurs de nuit, des moukhtars dé quartiers. Les corporations de métiers occupeot invariablement les mêmes endroits de la ville, comme les selliers, les fondeurs en cuivre,

\ . Sélamlik n'est que la Iraduclion de salulatorîuin, salle de réception chez les Romains.

SI

les fabricants de rames, qui sont encore établis dans le quartier de kurektchiler, à Galata, qui est la traduclioA du nom de koparia.

Sous Sélim V^ le Féroce et son fils Suléiman le Législateur , l'Empire s'était élevé à un degré de puissance extraordinaire. On les vit arracher aux Mameluks les pays de langue arabe, Rhodes aux chevaliers, Chypre aux Vénitiens. Ils tinrent en échec le grand Empereur d'Occident, Charles- Quint, dont la vaste ambition menaçait de destruction l'œuvre de la monarchie française. Dans cette circonstance, l'Empire turc se révéla comme un élément précieux d'équilibre européen et la diplomatie française, que le sentiment d'un danger extérieur avait rendue peu scrupuleuse, s'attacha à cultiver son amitié. Mais avouons que ce fut au détriment de la civilisation méditerranéenne, de son commerce, de sa prospérité. Ce sont les corsaires de Stamboul, Khaireddine Barberousse et Torghut Reis, qui ont organisé le système de courses que les peuples latins ont patiemment supporté jusqu'à la Révolution. Les accords de i535 ont servi de base et plus souvent de prétexte à une politique sans but positif qui s'est perpétuée jusqu'à ce jour parce qu'elle

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était dans la tradition. '^i les enseignements de l'expérience, ni les rapports des consuls d'autrefois, pourtant si instructifs, si objectifs, si concluants, n'ont servi de rien.

Cependant, déjà au xvii* siècle, la belliqueuse activité des Turcs ne fait que décroître. Ils regorgent de bien-être. Le faste, qui s'est introduit dans leurs intérieurs meublés de tapis de perse, de nattes fines et de sophas moelleux, invite au repos. Les deux rives du Bosphore se couvrent de vastes >alis construits dans le goût persan et de jardins délicieux. Le tabac et le café entrent dans les besoins de la vie ottomane et la grisent d'une somnolente rêverie. On y ajoute le raki et l'opium, qui sont chantés par leurs poètes obscènes comme les éléments du monde des plaisirs. Vainement furent-ils condamnés par les légistes «comme les colonnes de la tente de la lubricité ». Les sultans, donnant l'exemple, prennent l'habitude de se confiner dans le sérail et d'abandonner à leurs vizirs la conduite des expéditions sur les frontières. Leur énergie ancestrale s'épuise dans les plaisirs débilitants du harem. Les enfants sont élevés par des eunuques qui ne les quittent jamais. L'usage s'introduit

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même d'enfermer dans les Caféfi, à l'avènement d'un successeur, les princes que le lacet a épargnés. Des influences non moins dissolvantes viennent fausser les institutions qui avaient fait la force de ce régime spécial, s'il est vrai que les États ne peuvent se maintenir que par ce qui leur a donné naissance. Les musulmans des villes, soucieux de faire bénéficier leurs enfants des avantages de toutes sortes attachés à la situation de janissaire, obtinrent qu'ils fussent inscrits dans le rôle des ortas. Cet abus s'accrut au point que les régiments ne comptèrent plus un seul enfant du tribut. Cet accroc à Tinstitution fondamentale de l'Empire entraîna d'autres abus comme l'usage de mettre aux enchères les eniplois et les gouvernements des provinces, si bien que les titulaires n'avaient rien de plus pressé que de se créer une situation indépendante ou de pressurer les populations pour rentrer dans leurs débours.

Miné dans son organisme, l'Empire se défendit assez mal contre la réaction de l'extérieur. Les succès d'un Suléiman et d'un Mourad IV furent bientôt balancés par les Sobiesky et les Montécuculli. Les victoires savantes d'un prince

Eugène brisèrent définilivement l'élan ottoman. On ne revit plus les Akindjls du renégat Mikhal bey, la lance au poing, mettre au pillage les plaines de la Save, ni les Tatares de Grimée, ces grands pourvoyeurs de femmes, pousser leurs périodiques incursions jusque dans la banlieue de L^emberg et de Vienne, Lépante, Tchechmé et Navarin anéantirent sa marine. Rien n'a pu arrêter sur la pente fatale le Turc ivre d'orgueil, prompt à repousser tout ce qui n'était pas luimême, farouchement attaché à la tradition, et les revers, loin d'en modifier l'esprit, n'ont fait qu'attiser son fanatisme.

Toutefois, si les premiers coups lui furent portés par la Maison d'Autriche, c'est à la Russie qu'elle doit sa ruine. C'est à cet Empire, fidèle dépositaire de l'héritage byzantin, qu'est du ce vaste mouvement qui, depuis cent ans, entraine l'Orient vers l'autonomie politique par la résurrection du passé ; mais c'est depuis le commencement du xviir siècle qu'il est devenu l'espoir des populations rayas. Il est indéniable que, sans Pierre le Grand et la politique d'expansion qu'il inaugura, la Turquie d'Europe ne serait aujourd'hui qu'une terre déserte ou entièrement isla-

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misée,ce qui revient au même. La vérité est que les premiers symptômes du réveil national des peuples des Balkans datent de son apparition sur les bords du Danube. C'est à cet homme extraordinaire que remonte la question d'Orient. Jusqu'à lui, Serbes, Grecs, Roumains, Bulgares vivaient résignés à supporter une domination que le droit public européen avait consacrée par des traités. Incontestablement, elle est à l'origine de leur renaissance nationale.

Vers la fin de ce même siècle, l'on s'attendait de ce côté-là à des événements décisifs. Par le traité de Kutchuk Kaïnardji (1774)' ^^ Turquie devenait une sorte de province, tandis que la Bukovine passait à l'Autriche.

La Grimée était annexée, ce qui mettait fin à la domination tartare sur le Danube et la mer Noire où elle s'affirma aussi néfaste que celle des Barbaresques dans la Méditerranée. Déjà, au congrès de Fokzan, la Russie avait proposé la paix aux Turcs, à la condition que la Moldo- Valachie et la Bessarabie fussent déclarées indépendantes sous la garantie des puissances. La conception d'un Empire chrétien, suivant la formule byzantine, allait recevoir un commence-

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ment d'exécution lorsque celles-ci s'opposèrent à cet arrangement qui, s'il avait abouti, eut rendu à la liberté ces pays quatre-vingts ans plus tôt. Cependant Catherine II réussit, moyennant promesses de compensations territoriales, à gagner Joseph II à son projet d'expulser les Turcs en Asie. Tout était prêt pour ce grand dessein, lorsqu'un événement imprévu, le manifeste de Brunswick, détermina l'Autriche à porter ses armes contre la France révolutionnaire. Catherine, de son côté, s'empressa de signer avec les Turcs le traité de Yassy (1792). Ce fut le salut de la Turquie. Désormais, reiionçant à sa marche vers le Sud, l'empire des tzars portera son activité vers d'autres domaines. Cependant on la verra conlinuer indéfiniment son action libératrice, à semer l'espoir, à éveiller dans les masses avilies des énergies insoupçonnées. Sans doute, ces nationalités ne se sont pas délivrées toutes seules. Elles ne l'auraient pu. La Russie a du les aider de son or, de ses armes et de son action diplomatique. Généreusement,elle a lutté pour les Serbes en 1807 ; puis, alliée aux Français et aux Anglais, pour les Grecs en 18.27. Enfin pour les Bulgares, les Monténé

grins et les Serbes en 1877. On sait comment elle en a été récompensée. Les craintes éveillées par ce qu'on a appelé le péril slave et la décadence de l'Empire ottoman, s'écroulant en dépit de toutes les interventions, n'ont pas cessé d'être jusqu'en ces derniers temps un sujet de préoccupation pour tous. C'est autour du problème qu'elle posait que s'est exercée la stérile sagacité de notre diplomatie durant le xix® siècle.

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