‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 13 sur 31 · CONSTITUTION DES RAYAS. — EGLISES ORIENTALES · texte numérisé non relu

CONSTITUTION DES RAYAS. — EGLISES ORIENTALES

L'Islam ne reconnaît d'autres lois que celles qu'il puise dans le droit sacré. — La foi de l'Uléma. — Ce qu'il fît des peuples soumis. — Divisions des populations en communautés. — Le lien qui les lie au Sultan les laisse étrangères les unes aux autres. — La religion reste, en Orient, la force vivifiante de la Société. — Le prosélytisme y est impossible. — Le clergé n'y forme point une caste spéciale. — L'organisation en communautés a rendu les rayas propres à l'autonomie politique. — Bévues de la diplomatie. — La thèse du Jeune-Turc.

L'Empire ottoman n'a jamais été qu'une agrégation de communautés à base de religion. La plus importante est la communauté musulmane qui a établi sa domination sur les autres. 11 faut bien se pénétrer de cette vérité que l'Islam ne reconnaît d'autres lois que celles qu'il puise dans le droit sacré, et dont les prescriptions s'étendent à tous les actes de la vie publique et privée. Les sources qui l'alimentent sont au nombre de trois. La principale est le Coran, livre dicté par Dieu

à son élu Mahomet. La seconde est formée par les actes et les dicts de ce dernier.

Elle puise, en outre, quelques ressources dans le domaine de l'analogie. Toute doctrine, toute connaissance qui n'en découle point, est condamnable en principe. « Le soleil est là, me disait un uléma turc ; mais je ne crois à son existence que parce qu'elle m'est démontrée par les textes. Les yeux peuvent tromper. La foi n'induit jamais en erreur. » Qu'on y ajoute les coutumes (aadet), puis les ordres du pouvoir arbitraire (kanoun) et vous aurez là toutes les possibilités législatives du monde turc. A remarquer que le Kanoun n'a force exécutoire qu'après qu'il a été soumis à l'examen du Gheikh-ul-Islam seul juge, en sa qualité d'interprète de la loi sacrée, pour apprécier la validité d'un texte au point de vue doctrinal. Encore n'est-il accepté que sous bénéfice d'inventaire, et, par suite, indéfiniment révocable. Le Sultan peut d'autant moins enfreindre ces règles qu'il est par défini tion le gardien de la religion. On a vu plus haut que les fetvas qui le déposent sont toujours motivés par un manquement à la loi religieuse.

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Mais comme, d'autre part, l'islamisme est une religion de conquêtes, son fondateur a dû prévoir le cas où il soumettrait à sa domination des cultes différents. Enserré dans la logique inflexible de ses dogmes, l'alternative s'imposait ou de les convertir en masse pour les assimiler, ou bien de leur accorder une autonomie partielle. Les faits de l'histoire montrent que cette religion a, depuis les origines, appliqué l'un et l'autre syftème, suivant les cas prévus par la loi, et même suivant les circonstances, car elle ne défend pas de transiger momentanément avec un ennemi fort. Ainsi, primitivement, les idolâtres ont été convertis ou décimés en masse. Les Turcs, eux, ont islamisé, par mesure de prudence, une forte proportion de chrétiens bosniaques, albanais, lazes, grecs et arméniens. Le reste a été appelé à bénéficier des mesures libérales de la religion, sous la dénomination collective de rayas. Nous avons déjà dit que, vis-à-vis de l'Etat, ces derniers ont vécu sous le régime de la caution. Les patriarches, auxquels ils étaient soumis et, par délégation, les chefs religieux des provinces, répondaient des impôts et do leur fidélité. Groupés autour de leurs chefs,

ils formaient autant de communautés distinctes qu'il y avait de confessions reconnues par l'Etat en vertu de l'usage qui conférait aux peuples soumis non idolâtres la faculté de s'administrer d'après leurs principes de religion, sauf à acquitter divers impôts parmi lesquels il y avait lieu de distinguer celui de capitalion (kharadj). Le patriarche, qui reçoit l'investiture de la Porte, est leur chef légal. Devant son tribunal sont portées, comme nous l'avons dit plus haut, certaines affaires civiles, telles que l'administration cultuelle, l'instruction. Les autres ressortent de la compétence des tribunaux islamiques. En raison de son caractère théocratique, l'Etat exclut toute participation des chrétiens dans ses affaires. Ils ne peuvent être ni grand vizir, ni généraux, ni juges. Toutefois, ils peuvent remplir certains emplois subalternes et louer leurs connaissances techniques. D'aucune façon, et si haute que soit leur situation sociale, ils ne peuvent devenir les égaux du plus humble musulman. L'autorité des textes sacrés et le droit de conquête en font un dogme religieux et social.

De sorte que les peuples chrétiens relevaient à la fois de l'autorité des sultans, en tant que

rayas et de leur patriarche, comme chrétiens. Outre les impôts payés au gouvernement, ils versaient des subsides à la caisse de la communauté à qui incombait la charge d'entretenir les fondations d'utilité publique. Par suite, Grecs, Arméniens, Juifs, Syriens, Latins, formaient autant de groupements séparés. Chacun vivait à l'écart des autres, sisolant dans une communauté religieuse qui avait son chef, sa langue, ses traditions, ses organes administratifs. Le lien qui les rattachait au sultan les laissait étrangers les uns aux autres. Parlant des langues différentes, ils ne se comprenaient pas entre eux, et la plupart n'entendaient même pas le turc. A noter que le système de centralisation inauguré par Mahmoud II a rendu ce lien plus étroit. Quant aux Albanais, ils forment deux groupements religieux distincts, sans appellation ethnique, qui les rattachaient l'un à la communauté grecque, l'autre à l'élément turc, en raison de sa conversion à l'islamisme. C'est également le cas des lazes chez qui cette religion a aboli la conscience nationale. D'autre part, les sultans n'avaient reconnu aux Juifs aucun droit politique.

En Orient, l'on n'est pas longtemps à s'apercevoir que la foi constitue la force vivifiante qui cimente la société. Religion et nationalité ne font qu'un tout inséparable. Les dénominations d'Eg-lise grecque, d'Eglise arménienne, répondent à des réalités sociales et historiques. Dans l'Eglise où elles se sont réfugiées, les diverses nationalités ont trouvé un centre de ralliement, l'arche où se sont conservées les traditions et la langue, les mœurs et la littérature. Le fidèle y pratique les principes de sa foi, plus ou moins ostensiblement. Et s'il se rencontre çà et là quelque esprit fort, ses convictions demeurent dans le secret de sa conscience et il ne cherche point à en faire parade. La libre-pensée n'y est pas encore considérée comme une marque supérieure de Tintelligence. On peut atïirmer que de longtemps on n'y verra pas des paysans incroyants et des ouvriers voltairiens . On n'y verra pas non plus beaucoup de conversions, et je pense que l'on a tort de s'alarmer, à ce sujet, dans les milieux parlementaires et universitaires français. « Quand renseignement est pratiqué par des missionnaires, disait M. Buisson, comment voulez-vous qu'ils s'abstiennent de prose-

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lytisme? Mais c'est leur raison d'èlrc, leur définition, leur devoir. »

Je réponds : mais c'est précisément parce que l'Orient est habité par des peuples à conscience religieuse que le prosélytisme y est impossible. Ces craintes ne sont pas justifiées et ne reposent, d'ailleurs, sur aucun fait observé. La vérité est que cette question, qui paraît avoir tourmenté plus d'un parmi nos hommes politiques, n'a jamais éveillé la moindre préoccupation chez les intéressés. Jamais, elle n'y fait l'objet des conversations ordinaires, sans doute à cause de la trop vive susceptibilité des opinions confessionnelles. Qu on le sache bien, l'Oriental ne se laisse entamer ni dans ses croyances ni dans ses préjugés. Le séculaire antagonisme des races, enchevêtrées les unes aux autres, leur a appris à s'isoler, à se défendre. C'est ce qui leur a permis de conserver le dépôt de leurs traditionsau milieu des invasions et des conquêtes, en dépit des persécutions ou des avantages qu'une conversion à la foi des vainqueurs aurait pu leur procurer. Entre elles, la religion a élevé des cloisons étanches que rien n'a pu briser.

A ces raisons morales, qui retiennent l'indigène dans le cercle des idées confessionnelles où il a été élevé, s'en joignent d'autres qui agissent non moins impérieusement sur lui. Gomme la foi et la nationalité ne font qu'un tout inséparable, le prosélyte ne peut passer d'une religion à l'autre qu'en brisant tout lien moral avec ceux de sa race ; il doit renoncer au même instant à ses amitiés, au milieu où il a été élevé. On voit que la transposition est trop complète pour qu'elle soit aisée à pratiquer. C'est ce qui explique la rareté des conversions dans ces pays où ont abondé autrefois les convertisseurs. Les protestants, notamment, en savent quelque chose. J'ai sur ce point les aveux d'un évèque anglican qui, depuis trente ans qu'il exerçait son apostolat à Gonstantinople, s'était spécialisé dans l'ingrate besogne de convertir les Juifs . « J'ai vu, me disait-il, tous mes néophytes, les uns après les autres, retourner à leurs erreurs, après s'être fait payer leurs conversions. » Lui-même, revenu de la sienne, semblait s'être consacré à l'éducation de ses neveux. Seuls, les Turcs convertissent, soit en employant la contrainte, soit autrement. Le musulman, lui, ne se convorlit

point, car il se trouve protégé contre toute tentative de ce genre, autant par la sincérité de ses convictions que par sa loi qui condamne l'apostasie à la peine de mort.

Ce que les indigènes demandent à l'école étrangère, congréganiste ou laïque, c'est la langue française, dont ils ont un absolu besoin pour s'instruire d'abord, pour établir des relations utiles, pour évoluer ensuite dans le sens de leurs idées. 11 n'y a pas seulement là une question de sympathie pour notre langue, mais de rivalité économique et intellectuelle. L'exemple des Turcs et des Arméniens, qui, les premiers, ont fait dans leurs écoles une place à l'enseignement du français, a fini par émouvoir les Grecs qui ne voulaient pas de notre langue. Depuis la guerre de Grimée fermente en eux un esprit de rénovation qui les transforme non pas dans notre sens, mais suivant la tendance de leur esprit national. L'on dirait qu'à la lumière de notre génie ils apprennent à mieux se connaître. A vrai dire, nous ne leur fournissons que l'instrument. Cet instrument, ils le prennent où ils peuvent, sans préférence marquée. A Orla- Keuy, sur le Bosphore, fonctionne une école

de filles patronnée par l'Alliance Israélite. Or, son caractère confessionnel avéré n'empêche pas qu'elle ne soit fréquentée par une foule de jeunes filles chrétiennes. Le fait est significatif, car si les indigènes n'hésitent pas à fréquenter un établissement étranger, on ne les voit jamais aller à l'école de la communauté voisine. Je crois donc devoir avertir mes compatriotes que, quelle que puisse être la couleur de leur enseignement, ils ne feront jamais d'un Oriental ni un radical socialiste ni un catholique. Quand on vient de subir cinq siècles de domination turque, on a des façons de sentir et des aspirations qui n'ont rien à voir avec la mentalité de nos sous-préfectures.

Seuls, ceux qui ont vu les congrégations à l'œuvre peuvent porter un jugement impartial sur le travail qu'elles y accomplissent. On peut tenir pour certain que leur enseignement n'a jamais porté atteinte à l'intégrité des consciences religieuses ou nationales. Les événements ont prouvé au contraire que la culture qu'elles répandent depuis bientôt quatre-vingts ans, a communiqué plus de vigueur et de stabilité à l'âme levantine. Notre influence sur elle, interrompue par la poli-

tique, ne s'exerce plus que par la langue, les mœurs et les manières. Leur action eut élé sans doute plus eiïicace si l'élément turc s'y était soumis dans une plus forte proportion. Or, tel n'a point été le cas.

La première chose qui frappe lorsqu'on étudie ces diverses sociétés que des Eglises groupent et encadrent, c'est que le Clergé n'y forme point une caste séparée. On pourrait croire que, parce qu'elles sont gouvernées par des patriarches, elles vivent sous une domination cléricale. La vérité est que tous les actes de ces hauts dignitaires sont soumis à un contrôle national. Mais il y a mieux. L'administration de l'Eglise elle-même est aux mains des laïques. Dans chaque communauté, un comité composé de notables, et nommé par la paroisse, y gère tous ses biens. Chez les Arméniens, la participation laïque s'affirme avec éclat par l'élection des ministres du culte. De sorte que l'Eglise appartient autant aux fidèles, qu'à ces derniers. « En vertu de ce principe, écrit le patriarche Ormanian, sauf les actes sacramentaires, pour l'exercice desquels l'ordination est indispensable, rien ne se fait dans l'administration ecclésiastique sans le concours de l'élé-

ment laïque(i). » Le Clergé fait donc étroitement corps avec la nation et celle-ci dirige le temporel de l'Eglise à son gré. Le Clergé comprend deux classes : le prêtre célibataire et le prêtre marié. Le premier se consacre à la prédication et aux hautes fonctions sacerdotales. C'est parmi les prêtres célibataires que se recrute l'épiscopat. Les attributions du second embrassent tout ce qui a rapport à la direction spirituelle des âmes. Il bénit les mariages, baptise, enterre, confesse. Tous vivent d'aumônes et de donations. Gomme ils ont charge de famille, tout se paye à l'Église, voire la rémission des péchés. Ils se mettent à plusieurs pour enterrer le plus humble paroissien, et souvent dans le cortège figure un évêque, crosse à la main. Aux obsèques d'un financier de Galata, on a pu voir défiler tout l'épiscopat de l'Eparchie de Constantinople suivi d'un nombreux clergé.

La bénédiction mensuelle des maisons constitue également une source importante de revenus. Une étole passée autour du cou, le papas va de porte en porte, suivi d'un jeune garçon portant

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