‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 14 sur 31 · I. Flistoire de l'Efflise arménienne · texte numérisé non relu

I. Flistoire de l'Efflise arménienne

l'eau bénite. Dans l'eau trempe une branche de basilic avec laquelle il asperge copieusement ses ouailles. Généralement le clergé oriental n'a ni la tenue, ni la haute culture du clergé français. L'instruction du prêtre marié est nulle, et l'évoque qui lui confère le diaconat se borne à exiger les connaissances liturgiques les plus indispensables. Kn ce qui concerne le recrutement du clergé ordinaire, on donne habituellement la préférence aux chantres et aux maîtres d'école ; mais le plus souvent les enfants succèdent à leur père dans la prêtrise. A noter qu'il est de rigueur que le mariage précède l'ordination. Une fois veuf, le prêtre ne peut se remarier qu'à la condition de quitter l'habit. Jusqu'en ces dernières années, le clergé célibataire était formé dans les monastères, mais des efforts ont été accomplis, non sans succès, pour élever son niveau moral et scientifique. Des séminaires ont été créés par toutes les communautés à l'instar des pays catholiques. Des lévites grecs vont étudier la théologie dans les universités d'Allemagne aux frais de généreux particuliers, quand les moyens leur font défaut. Par contre, faute de ressources, rien n'a été fait encore pont le clergé

des campap:nes dont la situation matérielle et morale n'a guère chanfçé depuis le moyen âge, et l'on peut penser que le régime turc n'a pas dû l'améliorer. Comme celui de la ville, il vit de l'autel, mais il ne lui est pas défendu de chercher dans les travaux des champs ou le commerce un supplément de ressources. Extérieurement, il ne diffère guère du paysan dont il partage l'existence, à cela près qu'il se laisse croître la barbe et les cheveux, comme il convient à l'oint du Seigneur. Son presbytère n'est qu'une masure où il élève sa famille. Ainsi, confondu dans la masse du peuple, et soumis au même régime d'oppression, le clergé n'a rien qui le distingue des autres classes de citoyens. En Orient, il n'y a et il n'y aura vraisemblablement jamais ni cléricaux ni anticléricaux. Le discrédit qui atteint l'un de ses membres ne rejaillit point sur le corps entier, encore moins sur la religion qu'on a coutume de placer au-dessus des hommes et surtout des faiblesses humaines. La politique pure n'y a point encore perverti les esprits, ni obscurci les notions du bon sens.

Getle organisation est commune à tous les rayas. Elle ne diffère d'une communauté à l'autre

que par des points de détail. On peut croire qu'elle a aidé h les former au régime d'autonomie par l'intérêt passionné qu'ils ont apporté à la discussion de leurs affaires. C'est ce qui explique que les peuples balkaniques aient montré dans la pratique du gouvernement plus d'aptitudes et de sens pratique que beaucoup de républiques américaines. Elevés dans l'adversité, ils ont acquis, avec le sens des intérêts nationaux celui des réalisations. On ne peut douter aussi que le magnifique esprit d'égalité qui règne dans tous les rangs des sociétés serbe, grecque et bulgare ne soit une conséquence de leur ancienne condition de raya où le rouleau de l'oppression avait nivelé les inégalités. Plus activement qu'en France et en Italie fleurit parmi eux le véritable esprit démocratique qui ne tient aucun compte des difîérences de classe.

Cependant tout cela n'a point empêché que ces pays, et notamment la Macédoine, jusqu'en ces derniers temps, n'aient été maintenus sous le joug turc, sous prétexte (ju'ils n'étaient pas suffisamment mûrs pour la liberté. En soutenant celte thèse, la diplomalic oubliait que les sujets de la Porle avaient produit des hommes tels

CONSTITUTION DES RAYAS lOÔ

que les Ooraïs, les Riglias Ferraios et les Karageorgevilch, alors que les Turcs n'avaient pour se recommander que des massacres. Elle ignorait qu'en Turquie les chrétiens possédaient, dès l'année 1842, un système complet d'école, tandis que leurs oppresseurs n'avaient que les écoles enfantines des mosquées où un hodja à turban enseignait à épeler le Coran. Elle oubliait que la nation arménienne s'était donnée une constitution dont l'idée fondamentale s'inspirait du dogme de la souveraineté populaire. Sait-on que cette charte, qu'elle n'arracha pas sans peine au gouvernement d'Abd-ul-Aziz, fut l'occasion de toutes les persécutions qu'elle essuya par la suite. C'est quelle se dressait devant l'anarchie ottomane comme un symbole d'émancipation et de liber té. Aussi le premier soin d'Abd-ul-Hamid fut-il d'en entraver l'exercice, en même temps qu'il mettait toutes sortes d'obstacles à l'instruction des Arméniens, soit en leur refusant l'autorisation d'ouvrir de nouvelles écoles, soit en défendant aux maîtres d'y enseigner sous prétexte qu'ils ne possédaient pas le diplôme de l'Etat. Pourtant ces vexations étaient jugées insuffisantes . Un futur jeune Turc, fort recher-

ché dans les salons de Péra, me disait un jour, bien avant les événements de 1908 : « Je pense que le gouvernement devrait fermer les écoles de chrétiens ; ils s'instruisent, alors que nous, raulsumans, nous continuons à croupir dans l'ignorance. Leurs écoles, on ne les rouvrirait qu'après que notre enseignement aurait été organisé. Ce serait le seul moyen de rétablir l'équilibre. Qu'en dites-vous? ». Je convins qu'il ne pouvait y en avoir de meilleur pour permettre à ses coreligionnaires de vivre en paix en se croisant bras et jambes.

Il est certain que l'enseignement dans les écoles turques laissait à désirer ; mais la question d'argent n'y était pour rien, puisque le gouvernementprélevait sur toute lapopulation, y compris les chrétiens, un impôt spécial pour l'instruction publique. Mais de cet argent il en avait fait deux parts : l'une passait exclusivement aux écoles turques ; l'autre était distribuée aux nombreux espions du palais qui surveillaient ces mêmes écoles sous le nom d'inspecteurs scolaires. Les communautés rayas entretenaient leurs établissements avec le produit de leurs propres ressources.

CONSTITUTION DES RAYAS îll

Pendant les quelques années qui précédèrent la guerre de 1870,1a France jouit à Gonstantinople d'une autorité incontestable. Sa puissance s'était affirmée par deux faits qui avaient vivement impressionné l'âme ottomane : la prise de Sébastopol sous une pluie de bombes, et l'exemplaire répression des massacres du Liban. En 1868, M. Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique, suggéra à la Porte l'idée de créer des lycées mixtes, à base de langue française, où se rencontreraient toutes les races. Il y voyait le moyen le plus sur de préparer la fusion politique des éléments et de donner en même temps à l'administraticm des sujets aptes à remplir les fonctions publiques. Ali-pacha, grand vizir et Fuad-pacha ministre des Affaires étrangères, arrêtèrent avec M. Bourée, ambassadeur de France, les bases définitives sur lesquelles serait fondé l'établissement nouveau. Personne ne se dissimulait les difficultés d'une entreprise qui devait grouper sous un même toit et soumettre à une règle uniforme tant d'éléments divers. On se demandait comment on arriverait à faire vivre ensemble des jeunes gens de religion et de conditions difl'érentes, qu'une même

discipline devait placer sous le régime de l'égalité. A la question de nourriture et aux exigences des différents cultes qui prescrivent de longs carêmes, s'ajoutait la complication des fêtes et des jours fériés. Le vendredi est chômé par les musulmans, le samedi par les Israélites, le dimanche par les chrétiens. Gomment se retrouver dans ce dédale de mœurs, d'usages et de prétentions contradictoires ; qu'on ajoute à cela le mécontentement des Grecs qui se plaignaient de la part trop restreinte laite à leur langue. Or, tout se passa le plus régulièrement du monde. L'esprit de tolérance, qui était dans les habitudes des diverses nationalités qui s'ignorent mutuellement, fit son œuvre. Chacun pratiqua son culte sans même éveiller l'attention du camarade d'une autre religion.

Le lycée de Galata Serai fut aménagé pour recevoir neuf cents élèves. La direction desétudes et une notable partie de l'enseignement furent confiées à des professeurs français. On fit largement les choses. Une somme de 400.000 francs fut consacrée aux aménagements et à l'achat de collections scientifiques, et un crédit de 5oo.ooo francs fut alloué pour frais d'entretien. L'Etat y

institua i5o bourses qu'on répartit entre enfants des différentes confessions, tous sujets ottomans. On se conformait par là à un usage solidement élabli dans la société turque. Non seulement les écoles militaires, de médecine et de théologie y sont gratuites, mais les élèves y reçoivent une gratification mensuelle. Une école turque qui ne payerait pas ses élèves courrait grand risque de fermer ses portes. L'enseignement des langues turque, arabe et persane, suivi par tous les élèves, était confié à des professeurs musulmans. Mais la partie la plus considérable de l'enseignement : le français, l'histoire, la géographie, les mathématiques^ les sciences physiques et naturelles, était attribuée à un corps de professeurs français, les uns venus de France, les autres choisis sur les lieux même et joignant à la connaissance du français les langues en usage dans le pays. L'ouverture du lycée eut lieu le ic' septembre 1868, et dès les premiers jours il comptait 341 élèves, dont 147 musulmans ; un mois après, 4^0 élèves et à la fin de l'année 54o. L'année suivante, ce chiffre atteignait 540. C'était un succès.

Ce lycée devait servir de type à une série

d'élablissemenls que l'on devait créer successivement à Sniyrne, à Beyrouth et dans je ne sais plus quelle ville de Bulgarie ; mais ce projet était subordonné au succès de Galata Serai". Il n'était pas douteux. Pourtant Galata Serai devait déménager en 1871, en pleine prospérité, pour s'établir à Gul-Hané, dans un coin retiré de Stamboul. Du coup, le chiffre des élèves tombait instantanément à 400 élèves. Par la même occasion, des modifications étaient introduites aux bases du programme qui lui enlevaient toute valeur pédagogique. Les défaites de 18^1 étaient la seule cause de celte infortune. Naturellement il ne fut plus question de créer des établissements analogues dans les villes de province. En 1875, le lycée était enfin autorisé à réintégrer son ancien local de Péra, mais de franco-turc qu'il était au début, il prenait sous Abd-ul-Hamid une couleur franchement turco-française.

Galata Serai n'était plus, en ces derniers temps, qu'une annexe des établissements de Stamboul où quelques professeurs de français enseignaient leur langue.

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