‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les Turcs s'apprivoisent. — Sélim III veut réformer le corps des janissaires. — Les raisons invoquées. — Mahmoud réforme en massacrant. — Les Turcs n'éprouvaient aucun besoin d'être réformes. — Caractère de ce sultan. — Ses premiers officiers sont des esclaves grecs.

— Le vali d'Egypte Mehmed-Ali lui porte ombrage, — Défaite de Nezib et détresse ottomane. — Palmerston et Rechid-pacha entrent en scène. — La comédie de la charte de Gul-Hané. — Fermeture des Dardanelles, conséquences.

— Laduperie duCongrès deParis. — Mégalomanieet désordres.— La conférence de Constantinople. -- Midhat-pacha intervient. — La Comédie de la constitution de 1876.

Au seuil du xix® siècle, la Turquie enlre dans une phase nouvelle. Les causes en sont complexes, ou plutôt elles se compliqueront au fur et à mesure que se produiront des faits nouveaux. Jusqu'à Sélim III, la Turquie, repliée sur elle même et se suffisant, avait vécu en dehors de toute influence extérieure. Mais à ce moment

elle subit le contre-coup des événements qui bouleversent l'Europe. L'expédition des Français en Egypte, terre musulmane, l'a plongée dans l'inquiétude. Les témoignages de sympathie de Bonaparte, dont elle n'a cessé de suspecter les intentions depuis cette aventure, ne l'ont jamais rassurée, surtout après l'occupation de la Dalmatie, et c'est avec satisfaction qu'elle le voit disparaître de la scène du monde. Le danger se précise avec les insurrections serbe et grecque, suivies delà bataille de Navarin où, comme à Lépante, trois flottes coalisées détruisirent la sienne. Enfin la défaite de ses troupes de Jormation nouvelle (Nizam-Djedid) à la bataille de Nezib, livrait au pacha d'Egypte, Mehmed-Ali, non seulement le khalifat, mais l'Asie Mineure, dernier espoir du sultanat turc. L'Europe se porta à son secours. Si inattendue était cette intervention et si décisifs en furent les résultats, que les pachas en conçurent la plus vive surprise. Ils comprirent qu'il leur importait de se rapprocher de ce monde inconnu, dont ils s^étaient jusqu'alors tenus à l'écart ; qu'il y allait de leur salut. Aussi bien, déjà avant Nezib, des velléités de rapprochement s'étaient mani-

festées au sein du Divan. Cédant à la nécessité du moment, toujours à l'occasion de la brûlante question d'Egypte, Mahmoud II avait tenté de faire sortir son pays de l'isolement où le Congrès de Vienne l'avait relégué. Avant ces événements un Turc ne pouvait, sous peine de déchéance, entretenir des relations avec un infidèle, ni apprendre sa langue. Le premier interprète de la Porte était invariablement choisi parmi les grecs rayas du quartier du Phanar. Et cette dignité, qui faisait de lui comme une façon de ministre des Affaires étrangères, permettait à son chef, le Reis ul-Kitab, d'éviter le contact impur des représentants des puissances. Du monde européen, les membres du Divan ne savaient que ce que leur en avaient raconté les deux ou trois envoyés turcs qui, au cours du xviir siècle, avaient visité la France et la Russie. Une vieille tradition de la Porte, renouvelée des Vénitiens, voulait que tout ambassadeur écrivît sur les pays qu'il visitait une relation détaillée. LesTurcs,qui ne voyageaient guère, par principe, puisaient à cette source unique tout ce qu'ils voulaient savoir de l'étranger. A ce point de vue, le rapport de l'ambassadeur Mouhib

eflendi, accrédité auprès de Napoléon en i8o5, avait été des plus suggestifs. Au lieu d'imiter ses prédécesseurs, qui ne s'étaient attachés qu'à décrire le côté frivole de leur voyage, il se livre à une véritable enquête sur les conditions de la vie européenne, qui s'inspire d'idées positives. Ses lettres au Divan reflètent non seulement des soucis d'ordre diplomatique, mais le désir d'éclairer ses coreligionnaires en offrant à leurs méditations ce qu'il croit constituer la force du monde chrétien. Avec une discrétion contenue et qui se ressent de l'éducation du sérail, il fait entendre combien il serait avantageux de s'assimiler des procédés à l'aide desquels on pourrait reconstituer le pouvoir impérial sur des bases plus solides, et rendre à VEtat sublime sa puissance de domination. Il semble donc, que vers la fin du règne de Mahmoud, il y ait eu des esprits assez mûrs pour s'ouvrir aux suggestions européennes. Leur orgueil faisait trêve un instant.

Ils s'apprivoisèrent au point que leurs hommes d'État se mirent à voyager, à solliciter les cabinets européens. Ils firent mine de transiger, voire de déférer à leurs conseils. Ils poussèrent même

la condescendance jusqu'à adhérer avec empressement à l'offre de mettre leurs institutions en harmonie avec le droit public européen. On inaugura solennellement une période nouvelle dite du tanzimat (i) ou des réformes, qui donneront lieu aux plus amères déceptions. Elle abusa en attendant deux ou trois générations de bénévoles diplomates qui s'obstinèrent à demander aux Turcs ce qu'ils ne pouvaient accorder.

C'est après Austerlitz qu'apparut cette nouvelle phase de l'Histoire ottomane. Gela commença par une tentative de Sélim III de réformer les janissaires. Il n'était que trop évident qu'on ne pouvait plus faire état sur cette milice pour protéger l'Empire contre une entreprise de l'ennemi, ni pour coopérer à l'œuvre de centralisation qui était dans le programme de la maison Impériale depuis Osman II. La nécessité d'arracher aux valis leurs privilèges s'imposait d'autant plus impérieusement qu'ils ne sortaient plus de Venderoun, c'est-à-dire de l'école des pages. Comme les souverains musulmans indé-

I . On a commis un grossier contre-sens en traduisant ce mot par réforme. Tanzimat signifie réglementation.

pendants, ils n'entretenaient avec le Khalife que les relations commandées par la religion, ce qui les obligeait à se porter à son secours dans toute guerre contre les infidèles. A peu d'exceptions près, ces valis étaient de véritablesbandits, grands verseurs de sang, titre envié qu'ils recherchaient comme pour mieux se rapprocher du Hounkiar de Stamboul. Paspan-Oglou, Djezzar pacha, Ali-Tépédélen n'étaient arrivés aux dignités que par l'assassinat, et ils ne s'y maintenaient que grâce à l'appui de leurs mercenaires albanais. De tout temps, l'Albanais s'est mis à la solde des usurpateurs et de toutes les tyrannies. Il convient d'ajouter cependant que la plupart des pachas gouverneurs ne cherchaient à se rendre indépendants que pour se soustraire à l'avidilé des gens du sérail dont le luxe était, comme de nos jours, entretenu par les largesses provinciales. Mais, contrairement à la croyance de certains historiens, il ne leur serait jamais venu à l'idée de méconnaître l'autorité du sultan, par scrupule de religion. D'ailleurs, pour une raison analogue, la masse des fidèles ne les aurait pas suivis. Pour avoir voulu seulement esquisser ce geste, le sceptique Ali pacha fut abandonné par

les siens. Le désir de mettre fin à celte situation anarchique pouvait donc paraître légitime, mais le prétexte invoqué dissimulait mal chez Sélim III, comme chez ses prédécesseurs, l'intention de ne travailler qu'au seul point de vue de l'intérêt dynastique. En organisant son nizam djedid, suivant le système français, il ne se laissait guider, à vrai dire, que par le désir de posséder un corps de troupe entièrement dévoué à sa personne et sur lequel il put s'appuyer pour imposer à tous sa volonté. Napoléon l'encourageait dans cette voie, séduit par la perspective d'une alliance avec une Turquie forte et régénérée. Des olïiciers de la grande armée présidaient à cette organisation. Déjà ils avaient formé quelques régiments qu'on avait logés sur le plateau qui domine la rive européenne du Bosphore ; mais le sultan, perdant toute mesure, s'avisa de vouloir étendre le système aux ortas des janissaires. Les ulémas et l'opinion publique résistèrent. Getle réforme indisposait tous les esprits, heurtait trop de préjugés, touchait à trop d'intérêts. L'échec était fatal. Déposé en 1806, Sélim III était étranglé deux ans après. Mfiis le projet n'était qu'ajourné. Mahmoud II

le reprendra un peu plus tard dans des conditions favorables. Par la mort de tous les siens, il était resté seul représentant de la famille. Celte circonstance devait, à elle seule, sutlire à désarmer les janissaires, qui — à la vérité — se laissèrent un peu trop bénévolement massacrer; car s'il leur plaisait de se jouer de l'autorité de leurs souverains, ils n'en auraient à aucun prix voulu d'autre qu'un descendant de la maison d'Osman. Chose curieuse, ce fut au beau milieu de l'insurrection grecque, en 1826, qu'il organisa son massacre. Sans doute, il voulut profiter du mouvement d'impopularité qui, à ce moment, se prononçait contre eux par suite de leur incapacité à réduire les bandes grecques de la Morée. Les janissaires avaient abusé du/etva. A son tour, Mahmoud invoquera pour les exterminer la même autorité.

Il avait réussi à mettre le Cheikh-ul-Islam dans ses intérêts. Pour légitimer ses réformes et ménager l'opinion, il s'était fait délivrer un feiva qui s'appuyait sur ce texte du Coran : « la guerre est au plus fin. Combattez l'infidèle avec ses propres armes. » Les janissaires comptaient de nombreux partisans dans le peuple qui

voyaient en eux un précieux instrument de résistance contre l'oppression des gouvernants. C'est dans ce but qu'il s'introduisait dans ses rangs. La pensée directrice qui inspirait la politique de Mahmoud II se révéla à la série des mesures qu'il s'empressa d'appliquer dès qu'il eut fait place nette. Il centralisa le pouvoir dans ses mains et il créa de toutes pièces une armée dévouée à ses intérêts. N'ayant aucune idée des systèmes européens, il n'entra jamais dans ses calculs de réformer l'État selon nos idées. Et, si plus tard il substitua le costume européen aux robes flot' tantes, le fez au turban qui donnaient aux Turcs un si bel air de gravité, c'est qu'il entendait abolir jusqu'au moindre souvenir des janissaires. Les réformes qu'il imposa n'eurent en réalité qu'un caractère militaire et, s'il en rejaillit quelque chose sur l'administration, ce fut en raison de ses rapports avec l'armée. La plupart des pachas étaient disposés à le seconder par calcul ; puis, après l'assentiment des ulémas, par obéissance et scrupule de religion. Tous accueillirent la nouvelle avec joie. A Trébizonde, le consul Fontanier étant allé rendre visite au vali qui venait de lui annoncer le massacre des janis-

saires, il le trouva heureux de eel événement. « A présent, lui disait-il, on pourra faire ce qu'on voudra. » Ce pacha se trompait singulièrement.

Par ailleurs, la nation turque n'éprouvait aucun besoin d'être réformée. Il n'y avait que la religion qui comptât pour elle. Encore, à cette heure où plus d'une désillusion pèse sur son esprit, on n'est considéré et estimé à Stamboul qu'autant qu'on est bon musulman. On n'a jamais vu de Turcs libre-penseurs que sur nos boulevards. En 18*^7, les événements de Serbie et de Morée avaient à peine entamé sa croyance que le peuple raya avait été créé pour servir à ses plaisirs. Au surplus, le Turc de cette époque n'avait aucune idée précise de la position de son pays à l'égard de l'étranger qu'il méprisait à un point que le scepticisme européen ne saurait concevoir. Orgueilleux et oppresseur par atavisme, ignorant et fanatique, il se complaisait dans la magnificence de son padischah en qui il se plaisait à voir le symbole de la grandeur de sa religion. La croyance générale était que les rois chrétiens lui payaient tribut.

Mahmoud II n'avait pas non plus l'âme d'un humanitaire. Ses cruautés le classent parmi les

brutes les plus sinistres de la dynastie. Gomme ses prédécesseurs, il voulait être obéi dans le bien comme dans le mal. N'est-ce pas lui qui a inauguré le système des massacres en masse des chrétiens, avec l' arrière-pensée de s'emparer de leurs enfants pour en faire des soldats. J'ai toujours pensé que l'extermination de la population de rinoffensive Ghio n'eut point d'autre cause. Le fait est que les cadres de son nizam-djedid se composaient de jeunes Grecs provenant du sac de cette île infortunée, et que le soin de les instruire avait été confié à des officiers égyptiens. Ils opéraient secrètement dans un yali du Bosphore appartenant à Khosrew pacha.

Gependant ses préparatifs avaient un but précis, Depuis longtemps les armements du pacha d'Egypte ne laissaient pas de lui donner de vives inquiétudes, et il voulait se mettre en mesure de lutter à armes égales contre lui. Ge vassal, dont il copie les gestes et qu il soupçonne de vouloir restaurer le khalifat arabe, lui a fourni non seu lement les éléments de ses réformes, mais le moyen pratique de les appliquer. Ges réformes, que le pacha d'Egypte avait lui-même empruntées à la France, n'avaient en réalité qu'un

caractère slrictement militaire, et s'il en est rejailli quelque chose sur l'administration ce fut pour mieux l'avoir sous la main.

Le conflit longtemps prévu entre le sultan et son vali, finit par éclater. L'invasion de la Syrie par les Egyptiens déchaîna les hostilités, mais bientôt l'on apprenait à Constantinople que les nouvelles formations du sultan venaient d'être écrasées à Nezib (9 juillet iSSq). Les troupes de Mehmed-Ali marchaient sur la capitale où elles seraient vraisemblablement entrées sans difliculté, si les Russes n'avaient pris les devants. Dans l'affolement de la première heure, le divan avait fait appel à l'intervention du Tzar. Ayant pris la précaution de mourir la veille de la Défaite de son armée, Mahmoud ne sut jamais rien de ces désastres. Tout s'eifondrait donc à la fois, et le régime et les moyens par quoi on avait essayé de le raffermir. II est permis de douter que, livrée à elle-même, la Turquie eut pu, à ce moment, trouver dans ses propres ressources la force de se relever, La France, convertie alors à l'idée d'un Empire arabe, qui se serait substitué à la Turquie décrépite, était disposée à laisser faire. Mais le bon génie de l'Europe veillait sur

elle. La Russie, l'Angleterre et l'Autriche se portèrent à son secours, pensant qu'elles avaient intérêt à maintenir le statu <jrMo jusqu'au moment où il pourrait l'être au prolit de l'une ou de l'autre. Palmerston fut l'artisan de cet accord. Il fut habilement secondé par un jeune diplomate turc, Rechid-pacha,que Mahmoud avait, la veille de sa mort, rappelé de son ambassade à Londres et fait son ministre des Affaires étrangères. Le traité du i5 juillet, en arrachant la Syrie à Méhémet Ali pacha, amenait la chute de Thiers et une défaite diplomatique pour la France. Ebloui par ces résultats, Rechid méditera sur ce mot de Palmerston que la Turquie ne pouvait être sauvée que par la diplomatie. Gela signifiait qu'il fallait à tout prix gagner la confiance de l'Europe afin d'enrayer le mouvement séparatiste dont elle semblait avoir admis le principe depuis Navarin. On ne pouvait toutefois atteindre ce résultat qu'en donnant à tout le monde des gages de bonne volonté. Toute réflexion faite, il pensa que le mieux seraitde lui offrir une promesse solennelle, quelque chose qui ressemblât à une charte. Il avait assez cultivé la société européenne pour savoir quelle y est la puissance des mots

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el celle des clioses bien présentées. C'est à cet ordre de préoccupations qu'est due la théâtrale manifestation de Gul-Hané. Le Uatt-i-Chérif d'Abdul-Medjid y fut promulgué en présence des principaux corps de l'Etat et des représentants des puissances, et, pour que sa répercussion retentît au loin, salué par les batteries du Bosphore. La presse européenne accueillit avec enthousiasme la charte turque qui allait inaugurer la période du tanzimat, c'est-à-dire des réformes. Le curieux c'est qu'on n'a jamais su pourquoi, personne n'ayant songé à approfondir le sens de ce document. Cependant il n'était pas nécessaire de l'examiner de très près pour voir qu'il n'offre, à travers sa phraséologie orientale, que la valeur d'une manifestation orthodoxe. Gomme par le passé, la religion doit régler l'ordre social et moral de l'Empire. On n'y voit point l'assurance que le sultan aurait imposé à ses coreligionnaires l'obligation de renoncer à leurs privilèges, ni celle d'accorder aux rayas l'égalité civile. Au fond, l'acte de Gul-Hané n'élait qu'une mystification. Cependant, il n'en fallut pas davantage pour retenir la Turquie au bord de l'abime. La lettre creuse du hait devait

opérer ce miracle dassurer à la Turquie les solides avantagres d'une alliance avec l'Occident et de légitimer l'intérêt des grandes puissances civilisées à sa conservation. Elle fit mieux. Par le traité de 1841, la Turquie fermait les Dardanelles à toutes les nations . Ce fut la pire des erreurs. Cette mesure extraordinaire devait être le tombeau des bonnes dispositions de la Porte, à supposer qu'elles aient jamais été sincères. Aussi qu'arriva-t-il ? Désormais, à l'abri de ce double rempart que lui seront les traités et les canons dont elle hérissera le goulet de l'Hellespont, la Porte, assurée de vivre, se moquera des conseils comme des menaces de l'Europe. Le succès qu'obtint Texpédient de Réchid pacha fut si complet qu'à l'avenir et dans les moments difficiles, les diplomates turcs le reprendront pour leur compte, et, fait bizarre, il leur réussira à chaque fois. Dans l'impossibilité oii ils seront d'adapter la Turquie tbéocratique aux conditions d'un Etat moderne, ils emploieront ce qu'ils ont de talent à exploiter tantôt la candeur des cabinets, tantôt les rivalités qui se produiront ou qu'ils auront l'adresse de provoquer parmi eux. Avant Pavènement du Tanzimat,

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leur politique n'était que dédain et violences ; après, elle ne sera plus que ruse et atermoiements. Puis, lorsqu'ils auront fait faillite à leurs promesses, à bout d'expédients et de ressources, on les verra rééditer la tapageuse manifestation de Gul-Hané. Toute crise — et il y en aura une tous les vingt ans — aura pour dénouement une démonstration mensongère plus ou moins libérale, qui servira à renouveler la confiance de l'Europe et à lui faire passer Téponge sur les crimes de l'administration. Celle-ci ne lèvera le masque que le jour où elle trouvera un appui dans l'Allemagne.

Une fois débarrassée du principal obstacle qui s'opposait à ses desseins, la Porte s'attacha à poursuivre l'œuvre de centralisation. Elle commença par détruire les chefs féodaux : dérébeys et ayans. Elle fera une expédition en Albanie pour ramener à l'obéissance les tribus qui avaient coutume de fournir des troupes auxiliaires aux pachas gouverneurs. Elle ligotera ses partisans de la veille, qu'ils fussent pour ou contre les janissaires. Le vali ne sera plus le satrape dont le pouvoir ne connaissait point de borne. Près de lui sont placés les délégués du

Trésor et de l'autorité militaire sur lesquels il n'a aucune autorité. Après ces améliorations, le sultanat, désormais sans contrepoids, deviendra plus puissant qu'il ne l'aura jamais été à aucune époque de l'histoire. Sous un prince débonnaire tel qu'Abdul-Medjidy la volonté du grand vizir prévaudra quelquefois ; mais avec un despote de la trempe d'Abdul-Hamid, ce dignitaire ne sera qu'un esclave sans volonté. Le sérail, toujours immense et fastueux, engloutira le plus clair des revenus de l'Etat.

Toujours prompts aux illusions, après la lecture du Hatt, les rayas s'étaient empressés de peindre leurs maisons en rouge, de porter des couleurs défendues. Ce fut le signal d'un formidable mouvement de réaction. Des excès ayant été commis dans les provinces, Réchid pacha dut se retirer. Le Tzar en prit occasion pour revendiquer, encore une fois, la protection de l'orthodoxie. Il justifiait ce droit par la non exécution des réformes promises. De crainte que cette immixtion n'eut pour effet de mettre en danger le précieux traité des détroits, Réchid pacha était rappelé, car on le verra au pouvoir toutes les fois que la Porte aura besoin d'ins-

pirer confiance à ses alliés. Complaisamment, la France et l'Angleterre interpréteront son retour aux affaires comme un gage de fidélité aux réformes et. dans cette pensée, elles l'encourageront à la résistance ; mais les armées russes envahissent la Moldo-Valachie que le Tzar déclare vouloir garder comme une garantie de la bonne foi turque. Cependant tout aurait pu s'arranger sans les intrigues de Réchid qui poussait à la guerre.

Après la prise de Sébastopol, un congrès se réunit à Paris. Les alliés rappelèrent aux délégués turcs les promesses du Hatt et demandèrent que leur gouvernement précisât, par un acte public, les améliorations qu'il comptait apporter au sort des populations rayas. On exigeait la promesse d'abolir le trafic des faveurs, de supprimer des actes officiels toute appellation injurieuse pour les chrétiens. D'assurer enfin par des institutions appropriées l'égalité de tous les sujets ottomans. Les Turcs se récrièrent à cette proposition qu'ils déclarèrent attentatoire à leur dignité. Ils demandèrent que le congrès se contentât de l'engagement que prendrait le sultan d'en assurer la loyale exécution .

Ce sursaut de dignité en imposa aux plénipotentiaires, et ce point fut accordé. L'accord se fixa sur la clause suivante : « Les puissances contractantes constatent la haute valeur de cette communication. Il est bien entendu qu'elle ne saurait donner aux puissances le droit de s'immiscer, soit collectivement, soit séparément dans les rapports de sa hautesse avec ses sujets ni dans Tadministration de l'Empire. » La Porte obtenait enfin ce qu'elle voulait : l'assurance formelle que personne ne se mêlerait plus de ses affaires. Elle obtenait le maximum. C'était un tour de clef de plus aux Dardanelles.

Les concessions faites à Paris furent toujours ignorées du public turc . Elles ne devaient point sortir des cartons de la Porte. LeHatt-Humaïoun avait contre lui, outre des textes précis, des préjugés et des intérêts de race l'ignorance de la bureaucratie turque. Le malheur est que le Hatt-Humaïoun n'avait tenu aucun compte de ces contingences. C'est parce que le Turc ignore tout des questions techniques, économiques et financières, qu'il se voit obligé de faire de temps en temps appel à des spécialistes étrangers pour créer tel ou tel service public ; mais, comme;

d'aulre part, il faudrait pour en assurer Texistence des hommes d'action et de savoir, ces institutions disparaissent ou ne tardent pas à se déformer une fois livrées aux mains des bureaucrates. Le plus beau privilège de l'employé turc est de ne rien faire. On ne lui demande généralement qu'un peu de calligraphie et beaucoup de souplesse, et cette science il l'apprend au bureau, le plus souvent sans passer par l'Ecole. Rien de plus pittoresque qu'un bureau turc. Chaque scribe ou kiatib dispose d'un grand fauteuil destiné à contenir sa personne et d'un petit meuble, une table de nuit, où il serre tout ce qu'il faut pour écrire. Pour se défendre de l'enimi les employés bavardent d'un fauteuil à l'autre et fument des cigarettes. Rentré chez eux, ils continuent le même exercice h demi couchés sur un sofa, et vêtus d'une robe à ramage. Du temps d'Abdul-Hamid, le seul département des Affaires étrangères était tellement encombré qu'on ne savait où les loger. Ils n'y venaient que pour toucher leur paye. On peut dire sans exagération que la population de Gonstantinople était nourrie par le Trésor. C'était là une tradition qui remontait ù la conquête et faisait partie

des privilèges de la capitale. Les appointemenls payés par le malié au kalem s'y élevaient au chiffre de 280.000 livres turques par mois, et dans ce chiffre ne figurent ni les sommes payées au nombreux personnel du palais, ni celles que certains départements ministériels prélevaient sur leurs propres ressources. C'est à cette classe d'hommes que l'aréopage européen demandait des réformes.

D'ailleurs, la Porte nourrissait à ce moment des projets qui ne lui laissaient guère le loisir de penser à autre chose. Débarrassée du péril moscovite, et mise en goût par l'emprise inespérée sur la Syrie et laTripolitaine,elle redouble d'intrigue pour arriver à ramener sous le joug la Valachie et le Monténégro, pays déjà depuis longtemps émancipés. Elle intrigue si activement à Bucarest, que l'ambassadeur Thouvenel se voit obligé de demander ses passeports. Il y a un personnage de Molière, M. de Pourceaugnac qui, dès que Sbrigani a dit que quiconque s'en prendra à M , de Pourceaugnac aura affaire à Sbrigani, devient plus brave et plus querelleur qu'il ne l'était. C'est l'histoire de la Turquie depuis qu'elle a su capter la puissante amitié

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