G LES TURCS
anglaise. Elle n'a plus qu'une idée : la restauralion de son ancienne autorité. La puissance d'illusion est telle chez ses dirigeants qu'ils rêvent même de conquêtes en Europe. Déçus par le traité de Paris qui, à leur idée, aurait dû leur rétrocéder la Grimée et le Caucase, ils consacrent le produit des premiers emprunts à de gigantesques armements sur terre et sur mer. Gomme toujours, leur intolérance s'accroît avec le sentiment de leur force. En même temps qu'ils s'abandonnaient à la facile conflance d'une résurrection dont ils n'avaient pas à faire les frais, la masse turque, se sentant encouragée, démasquait ses sentiments de vieille haine et la cruauté devenait un moyen de gouvernement. Plus que jamais les raisons se multiplient pour que les rayas mettent en doute les intentions de la Porte. Ils s'aperçoivent enfin que le Tanzimat n'est qu'une arme dirigée contre eux. Un règlement élaboré dans le conseil de réformes ne prescrivait-il pas une série de mesures destinées à préparer la re vision des privilèges patriarcaux. Leurs journatix s'empressèrent de dénoncer cette manifiuvre, et l'un d'eux n'hésita point « accuser la i^o.rfp Aç, ne montrer du zèle que
dans la suppression des immunités octroyées ab anliqiio à leurs communautés, alors qu'elle négligeait systématiquement les abus dont bénéficiait la classe musulmane. Cependant, les promesses turques, jamais réalisées, avaient confirmé les rayas dans l'idée qu'ils avaient des droits à revendiquer. L'île de Crète se soulevait, peu après la Bosnie et l'Herzégovine suivaient son exemple, révoltées par les exactions des agas et l'intolérance des autorités qui refusaient aux habitants des cloches pour leurs églises. Le régime de ces provinces n'avait point varié depuis la conquête, et les musulmans continuaient à rester maîtres de la terre et des gens. Le mouvement gagna la Bulgarie. On y répondit par des massacres, mais cela n'empêcha point la Serbie d'entrer en scène. Pour la première fois, la Turquie se trouvait eu présence d'une coalition balkanique. Elle était d'autant plus dangereuse que la faillite politique s^aggravait d'une débâcle financière. Déjà depuis longtemps les emprunts ne servaient qu'à régulariser les excédents de dépense. Pour y remédier un favori d'Abd-ul-Aziz, Mahmoud Nédim, crut expédient d'allég^ep le fardeau de la Dette en ne.
payant que la moitié de chaque coupon . La banqueroute était d'autant plus grave qu'en dehors des armements, aucune dépense productive n'avait été faite depuis que le système des emprunts avait été introduit dans les finances. Les folles prodigalités d'Abd-ul-Aziz avaient mis plus d'une fois le trésor à sec. Il avait couvert de palais les rives du Bosphore, et enrichi ses femmes, ses bouffons, ses eunuques, ses architectes et ses fournisseurs. Aux succès des armées ottomanes sur les Serbes, la Russie répondit par des menaces. Son attitude énergique et les raisons qui la justifiaient finirent enfin par émouvoir les cabinets. Après de laborieuses négociations, il fut décidé qu'une conférence se tiendrait à Constantinople, dans laquelle serait réglée une fois pour toute la situation intérieure de la Turquie. L'alerte fut des plus vives à la Porte. Après un examen sérieux de la situation, on tomba d'accord que, seul Midhat-pacha. alors gouverneur de Routchouk et ses Jeunes- Turcs, pourraient écarter le danger d'une intervention des grandes puissances. Midhat expliqua que la promesse d'une cliarte constitutionnelle suffirait à en conjurer le péril. Qu'il ne voyait que
ce moyen. La question fut soumise au corps des ulémas qui approuvèrent en principe, mais firent des réserves en ce qui concernait la participation des chrétiens aux bénéfices de la loi constitutionnelle. On allait s'échauffer sur ce point, lorsqu'un fetva mit tout le monde d'accord. Un ministre fut chargé de porter aux délégués européens la nouvelle que le sultan avait décidé de doter la Turquie d'une constitution libérale. Il ajouta que la Chambre ne manquerait pas de donner satisfaction à tout le monde. Des réformes librement consenties par la nation n'étaient-eiles pas préférables à des réformes imposées par la pression étrangère. La Porte était si confiante dans refiicacilé de cet argument que, sans attendre la réponse des puissances, elle confiait le pouvoir aussitôt à l'auteur de la combinaison. Midhat remplaçait Rechid, et, sans préambule, la constitution était promulguée le a3 décembre 1876, le jour même où la commission internationale devait inaugurer ses travaux.
Pour connaître la couleur exacte du libéralisme de Midhat-pacha, il suffit de citer la profession de foi que des étrangers eurent souvent
l'occasion d'entendre sortir de sa bouche : « Nos ancêtres, leur disait-il, ont eu tort de ne pas imposer l'islamisme à nos sujets d'Europe. Au moins, faudrait-il désormais user de toutes les circonstances pour modifier à notre profit la proportion numérique des deux religions. » C'était là tout un programme. Ses créatures, Tossoun et Mazhar, en avaient déjà fait une large application en fomentant les troubles de Bulgarie. Fuad-pacha, qui recevait ses confidences, aimait en lui l'homme qui avait su, sous prétexte de décentralisation et de progrès, dépouiller les communes bulgares de leurs franchises administratives et les remplacer par des medjliss à majorité turque. Tel était le père de la constitution ottomane.
Voyons-le à l'œuvre ou plutôt sur la scène où il va jouer le premier rôle.
Comme la séance allait commencer, soudain une salve d'artillerie ébranle les échos de la Corne d'Or. Surpris, les délégués se regardent étonnés. Alors le grand-vizir, solennel, se lève pour déclarer que les coups de canons signifiaient lavènement d'un régime nouveau « qui fonde dans l'Empire la liberté, la justice et l'égalité »,
Quand il eut dit cela il se rassit, étonné de voir tout ce monde de glace. Les instructions étaient formelles et les délégués ne pouvaient s'y dérober . Lord Derby les avait résumées en quelques lignes : <( Un système d'autonomie locale et administrative donnant aux populations un droit de contrôle sur leurs affaires et des garanties contre l'exercice d'une autorité arbitraire. » La Porte rejeta cette proposition. Le i5 janvier lord Salisbury écrivait à lord Derby : « Il n'y a pas de doute, le sultan était désireux d'accepter les propositions des puissances, mais le grand vizir était résolu de les repousser et il les a exposées devant le conseil dans une forme telle que leur rejet était la décision prévue. » Midhat les repoussait au nom de l'indépendance de l'Empire. «Plutôt la mort que de souscrire à de pareilles exigences, s'écriait-il, plutôt la guerre avec toutes ses misères. » Et la presse libérale européenne d'applaudir à tant de dignité.
La Chambre vint à la rescousse en votant d'enthousiasme la guerre contre le Monténégro. Le lendemain la Porte refusait d'adhérer au protocole que le comte Schouvaloff avait signé à Londres. C'était une provocation à l'adresse de
la Russie. La guerre devait en sortir. La Turquie était prèle et elle était persuadée qu'elle pouvait s'iuiposer par la force. Sa conscience dès lors lui en faisait un devoir.
En attendant la Chambre était ajournée sine die dans l'indifférence générale. On ne devait la revoir qu'en 1908, en des circonstances sensiblement analogues.
Cette Chambre, à laquelle un iradé avait donné naissance, devait disparaître devant la simple volonté du sultan, manifestée par un autre iradé ordonnant sa clôture. Un trait suffira pour montrer quel fut son esprit. Le député de Smyrne s'avisa un jour de prendre la parole pour traiter lu question des réformes ; mais à peine avait-il prononcé ce mot que son collègue de Brousse l'interrompit avec indignation : « Des réformes ! . . . Qu'entend41 par là ? Ce musulman oublie donc qu'il vit dans un pays gouverné par la loi sacrée du chériat. C'est vraiment indécent ! » Toute la Chambre applaudit avec frénésie.
Les défaites turques en 1877 entraînèrent d'irréparables désastres. La Turquie y épuisa ses ressources matérielles, accumulées par quarante années de paix et de succès politiques.
Après une résistance honorable, mais passive, les armées du sultan furent battues, moins par l'habileté des généraux russes que par l'insuffisance du haut commandement et des services administratifs. Toute défaite turque en Europe est invariablement suivie d'une émigration en masse de l'élément musulman qui fuit aux approches de l'ennemi. Ce fut dans le froid et la neige d'un hiver rigoureux, au milieu des paniques de la déroute, que s'accomplit le lamentable exode de plusieurs centaines de milliers de paysans turcs, tcherkesses de Roumélie, ïatares de la Dobroudja. Un grand nombre périt en chemin, et le reste atteignit péniblement Coustantinople où il fut parqué dans les cours des mosquées. Celte fuite insensée, inspirée par la terreur des représailles bulgares, fut d'abord une innommable cohue qui paralysa en plus d'une rencontre les mouvements de l'armée turque. On la vit durer longtemps après la guerre dans des conditions moins dramatiques assurément, mais non moins meurtrières à cause des épidémies qui décimèrent les vieillards et les enfants. Bien peu atteignirent l'Asie Mineure, dernier asile d'une race qui fuit la civilisation envahissante.
En dépii des syiiipatliies» des uns el des intrigues des autres, de l'entêtement d'une politique de tradition à laquelle ni l'Angleterre, ni la France n'avaient pas encore renoncé, la Turquie succombait sous le poids de ses erreurs. Invoquant les témoignages du passé, lord Salisbury avait vainement rappelé à la mémoire de Midhal-pacha les fatales conjonctures de 1827- 1828 où des concessions faites en temps opportun eussent conservé la Grèce comme province intégrante de l'Empire. La même faute se renouvelait plus désastreuse. Cette fois-ci elle perdait la Bulgarie, la Roumélie orientale, la Bosnie- Herzégovine. En Asie, une portion de l'ancienne Arménie passait à la Russie. La Serbie et la Roumanie s'affranchissaient, les armes à la main, de leur vasselage. Chypre était cédée à l'Angleterre. Quelque temps après, une politique équivoque lui faisait perdre l'île de Crète, et le peu d'autorité que l'habile diplomatie de Rechid sut imposer à l'Egypte. Chose étrange, ce cruel dépècement, dont le souverain avait sa bonne part de responsabilité, loin de lui aliéner les sympathies des masses ne fit que les raviver. Ce résultat doit être attribué non seule-
ment à un réveil du mysticisme causé par l'état de guerre, mais aux artifices d'une politique machiavélique. Au début, ce souverain trompa tout le monde. Pour avoir dissous le Parlement et par des airs de dévotion qu'il affectait, il gagna le cœur de la réaction. Il séduisit les autres en se faisant humble et conciliant. Son caractère sombre et réservé fut d'abord imputé à un manque d'énergie. Cela engagea les pachas qui avaient porté son frère Mourad au pouvoir à défaire leur œuvre, pensant qu'ils trouveraient en lui un instrument plus docile. Midhat se laissa prendre à la promesse qu'il lui abandonnerait le pouvoir de la Porte. Or, une fois maître de la situation, Abdul-Hamid n'eut rien de plus pressé que de se débarrasser de cet homme entreprenant. Pressentant l'orage, il s'exila volontairement. Mais il se laissa attirer à Smyrne, alléché par sa nomination au gouvernement de cette province. Un beau jour, le sultan se le faisait livrer par le consul de France chez qui il était allé chercher un refuge. A Gonstantinople, il passait en jugement lui et ses complices sous la prévention d'avoir assassiné Abd-ul-Aziz. Il est avéré que le rapport médical sur lequel l'accu-
sation avait été établie, était un faux. On ne voulut tenir aucun compte de celui du D"^ Dickson qui avait été appelé le premier à examiner le cadavre. Détail important, tous les exemplaires en furent aussitôt confisqués, sauf un seul que j'ai pu voir et qui se trouve encore en possession d'un haut fonctionnaire de Yildiz qui joua un rôle actif dans cette affaire. Quoi qu'il en soit, l'accusation n'était qu'un prétexte, et le but poursuivi par Abdul-Iiamid était de se débarrasser une fois pour toutes des hommes qui avaient mené le pronunciamieiito du mois de mai. C'est ainsi que se révéla astucieux et froidement cruel celui qu'on appellera le « Sultan rouge ». Le mot a fait fortune, mais il dénote plutôt une connaissance superficielle des faits, comme on le verra plus loin. Cependant, à part cet épisode tragique, les débuts du règne furent pacifiques. Abdul-Hamid s'inspirait alors des conseils de modération de quelques vieux maréchaux comme Nusret, Moukhtar et Osman-pacha. 11 avait pour ami et commensal le colonel Dreyssé, un Français qu'il avait connu à Paris en 1867, et que Napoléon III avait atlaclié à sa personne en qualité d'aide de camp. Il avait mis à la tète de sou
cabinet secret un homme plein d'aménité et foncièrement honnête, chaud partisan de la France. Mais il lui retira peu à peu sa confiance et ne s'inspira désormais que des conseils d'un entourage d'hommes sans scrupules qui flattaient ses manies, exploitaient ses faiblesses.