CHAPITRE VI
Les intentions de la Russie. — Le rapport secret d'un plénipotentiaire ottoman. — Influence de Bismarck sur le Congrès. — Le cas qu'il faisait des Orientaux. — Ses boutades.— Une visite nocturne. — Tout était décidé d'avance. — Comment il traitait les plénipotentiaires turcs. — L'Autriche s'assure avant tout la Bosnie. — Le mémoire rend hommage à la turcophilie anglaise. — Mésaventure du comte Corti. — Les réformes et le mot de la fin.
En donnant à la Bulgarie émancipée pour limites le Danube, au nord, et la mer Egée au sud, le traité de San-Stéfano chassait la Turquie de la presqu'île des Balkans. Ce n'était pas sans intention qu'on l'isolait de l'Epire, de l'Albanie, de la Bosnie-Herzégovine et du sandjak de Novi-Bazar. Cette répartition avait été calculée de façon à amener un mouvement séparatiste parmi les habitants de ces régions qui, fatalement, se serait produit tôt ou tard suivant leurs alïinités naturelles. Ainsi, pensait-on à
Pétrograd, se serait résolue toute seule la question du proche Orient, sans heurt ni secousse, avec la pacifique complicité du temps. Mais l'Allemagne, l'Autriche et l'Angleterre, encore imbues du préjugé antislave, veillaient.
On a cru longtemps que le Congrès de Berlin n'aurait élé qu'un duel entre Beaconsfield et Gorlchakoiïet que le prince de Bismarck, indifférent aux affaires d'Orient, se serait borné à marquer les coups. Tel n'est point l'avis de Guratheodory-pacha plénipotentiaire ottoman à ce même Congrès, mais Grec de naissance. Le rapport secret qu'il adressa à la Porte, à son rcloar de mission, et dont j'ai eu en mains l'original, jette une vive lumière sur ce point d'histoire qui est aux origines de la guerre actuelle. On y voit l'Allemagne jeter les bases d'une politique d'expansion dont nul, à ce moment, ne soupçonna l'importance. Ce que Bismarck appela « une combinaison européenne» ne fut en réalité qu'une manœuvre germanique. Il en dissimula habilement le jeu sous les dehors d'une attitude désintéressée qu'il cristallisa en quelques formules dont le pittoresque devait aider à Icllet. N'avait-il pas déclaré, quelques
mois auparavant, que la question d'Orient était de celles qui ne valaient pas « qu'on risquât les os d'un grenadier poméranien» ;n'afrirmait-ilpas^ dès la première séance, qu'il se bornerait à jouer le rôle de « l'honnête courtier », désireux de faire aboutir l'affaire.
« Ce congrès, écrit Caratheodory-pacha, a été complètementdominépar le prince de Bismarck. Les protocoles et le traité qui en sont sortis sont en grande partie l'expression de ses idées, de ses volontés et parfois même de ses impatiences. » Ses volontés, il les imposait avec l'autorité d'un maître qui n'entend pas qu'on discute ses ordres ; ses brusqueries voulues servaient autant à maintenir son ascendant sur les congressistes qu'à entretenir l'atmosphère de confiance dont il avait su s'entourer. « Habitué depuis longtemps à la plus entière indépendance, il prend la moindre observation pour une velléité de résistance qu'il se hâte de réprimer avec une impatience fébrile... » Et plus loin : « Il ne s'est jamais astreint à observer les formalités d'une procédure minutieuse. Il a souvent opiné le premier et sa voix décidait des opinions de ses collègues qu'il accueillait souvent d'un simple coup
d'œil et qu'il dictait au secrétariat avec une précision et une netteté admirables. »
Les brusqueries du président du congrès étaient probablement plus sincères lorsqu'elles s'adressaient aux représentants des petits Etats balkaniques qui assistaient aux séances où il était traité de leurs intérêts. « Bismarck, dit le plénipotentiaire ottoman, ne manquait aucune occasion de faire voir qu'à son avis la question orientale, en tant que se rapportant à des peuples et à des formes de gouvernement placés en quelque sorte en dehors du cercle de la civilisation européenne et n'ayant aucun avenir, ne doit intéresser l'Europe que par les conséquences qu'elle peut avoir sur les relations des grandes puissances entre elles. » Gomme la discussion sur la question bulgare se prolongeait, le prince s'impatienta : « Voilà dix jours, ditil, que la haute assemblée disserte sur la question bulgare. C'est là un honneur auquel les Bulgares ne s'attendaient pas. Pour ce qui me concerne je ne me dissimule pas, comme plénipotentiaire allemand, que je prends fort peu d'intérêt à tous ces détails. Nous avons décidé qu'il y aura une principauté de Bulgarie. Nous ne savons pas si
l'on trouvera un prince de Bulgarie. Si nous le trouvons tant mieux, mais je pense qu'il est inutile de s'appesantir sur le point de savoir de quelle nature sera la constitution que les notables bulgares élaboreront à Tirnovo et sur laquelle mon opinion est déjà faite. »
Gomme il donnait lecture de l'article 7 du traité de San-Stéfano, il rencontra dans l'énumération des différentes populations de la Macédoine la désignation de Coutzo-Valaques.
« Coutzo-Valaques ! s'écria-t-il, voilà un mot qu'on a le droit d'effacer. » Et il passa le crayon dessus. C'est avec le même sentiment de dédain qu'il accueillit la question arménienne. Comme MM. Cogalcinéano et Bratiano ouvraient la bouche pour parler des intérêts de la Roumanie, il les prévint « que tout écart de langage auquel ils se laisseraient entraîner serait sévèrement réprimé. »
Les Turcs ne furent pas moins durement traités. « M. de Bismarck, continue le rapport, sans vouloir examiner le détail des choses, ne croit pas à l'avenir de l'Empire ottoman. Il ne croit pas davantage à la sincérité cl à l'efficacité de nos réformes, U n'a qu'une médiocre estime
pour son gouvernement et pour sa politique... N'attachant aucune importance aux stipulations du traité de Paris qui sut admettre la Turquie dans le concert européen, il n'a jamais fait grand cas de ses droits comme puissance euro péenne, ni de ses réclamations contre l'exclusion dont elle avait été l'objet lors du mémorandum de Berlin et le protocole de Londres. Certes, ce n'est pas lui qui se serait opposé à ce que la Turquie eut été exclue aussi du congrès. » Toute la force de l'homme d'Etat allemand apparaît, je crois, dans ce jugement où s'affirme le sens précis des réalités associé à la connaissance positive et exacte de la vie politique des parties en présence. Le curieux est que cette opinion sur la Turquie répond si bien à la vérité qu'on ne peut se méprendre sur les vrais sentimc:. à de celui qui les a si bien interprétés.
M. de Bismarck n'ignorait point que ios plénipotentiaires ottomans étaient venus à Berlin gonflés d'espoir et les poches bourrées c'e re>cr^dications. Leurs prétentions allaier' jusqu'à demander la ligne des Balkans avec Sofia et le port de Varna. Bismarck, résolu de leur enlever toute illusion à cet égard, s'empressa de
brusquer les choses. Dans la soirée du i6 juin, à lo heures du soir, ils recevaient sa visite, le casque en tête, circonstance qui donnait à sa démarche un caractère officiel. Il leur déclara sans préambule qu'il entendait que la place de Varna fut livrée sans retard à l'armée russe. « Si vous croyez, ajouta-t-il, que le congrès s'est réuni pour la Turquie, détrompez-vous. Le traité de San-Stéfano serait resté tel qu'il a été stipulé entre la Turquie et la Russie s'il n'avait touché à certains intérêts d'ordre économique. »
Les mœurs protocolaires de la Porte durent souffrir de cette manière brutale de précipiter les décisions ; mais ses plénipotentiaires faisaient si grand fond sur l'amitié anglaise, que cet incident — qui ne les avait d'abord qu'étonnés — ne prit à leurs yeux des proportions vraiment alarmantes, que le jour où lord Salisbury proposa au congrès la formation d'une principauté au nord des Balkans à laquelle on abandonnerait le port de Varna. Ils furent quelque temps à se remettre de leur émoi. Mehmed-AIi, premier plénipotentiaire, essaya un geste de protestation qui fut vertement réprimé par le président : « Le discours que le protocole lui fait tenir n'est pas
le véritable, écrit Carathéodory. M. de Bismarck, l'apostrophant rudement, s'écria : « Je ne peux admettre que même dans le cas où le plénipotentiaire ottoman voudrait prendre la parole immédiatement, il s'en servît pour présenter des objections ; il n'en a pas le droit, puisque son gouvernement a signé le traité de paix de San-Stéfano, et qu'il aurait mauvaise grâce à venir aujourd'hui critiquer les concessions dont l'Europe accorde le bénéfice à la Turquie. Une pareille attitude vis-à-vis d'une combinaison européenne, indiquerait de la part du plénipotentiaire ottoman l'intention d entraver la marche des travaux du congrès. Je ne pourrai la tolérer et si les plénipotentiaires ottomans y persistent, je déclare que je me verrai obligé et que je suis prêt à donner une sanction pratique à mes observations. » Le ton, le geste et le regard s'ajoutaient à la sévérité des paroles. Mais, ce qui suit est peut-être plus intéressant, car on y peut voir combien fut grand l'état de subordination où se virent réduits les membres du congrès :
« Leurs collègues jugeant l'incident plus grave qu'il n'était, et pensant que les plénipotentiaires ottomans étaient irrémédiablement perdus dans
l'esprit du tout-puissant chancelier, se moulrèrent très réservés à leur égard. Le soir uiènic, les plénipotentiaires ottomans, qui astsislaient à une soirée donnée à l'ambassade de France, eurent tout lieu de s'en apercevoir. Leurs rapports avec leurs collègues ne reprirent leur caractère normal qu'après qu'ils eurent reconquis leur position primitive dans le congrès. »
Ce personnage, que Bismarck avait choisi comme tète de Turc, était un renégat d'origine allemande. Le sultan l'avait nommé son premier plénipotentiaire, pensant que set» antécédents et son état de grâce ne manqueraient pas de lui concilier les faveurs delà cour de Berlin. Ce fut le contraire qui advint. 11 le fera assassiner plus tard en Albanie, [iour le punir de n'avoir pas trouvé chez ses aucieus compatriotes l'accueil qu'il avait espéré pour lui. Mais, en perdant de leur assurance, les {)iéiiipotentiaires turcs devinrent plus circonspects. Ccslà peine si, cédant à de vieilles habitudes, ils entreprirent de spéculer sur les désaccords qu'ils espéraient y trouver uu provo(|(icr. C'est au Congrès de Berlin que la Turquie a appris à admirer, et, par suite, à craindre l'Alleinagne. Son écra-
» LE CONGRES DE RERLlN î 57
sèment par la Russie, et l'efficace intervcnlioa de l'Angleterre firent sur elle une moins forte impression que la hautaine autorité du chancelier de fer s'exerçant sur tout et sur tous.
Une cause fréquente de conflits entre Bismarck et les plénipotentiaires turcs, était leur intervention dans les discussions où les intérêts de leur pays étaienten jeu. Le Mémorandum de Londres ayant facilité la tâche du congrès, les remaniements de territoire — suivant l'expression de Bismarck — purent être bâclés en deux séances. Une à deux semaines avaient paru au président suffisantes pour tout finir. Tel ne pouvait être évidemment l'avis des plénipotentiaires ottomans que dominait avant tout le souci de ne pas se laisser trop dévaliser. Aussi s'en prenait-il à eux toïrtes les fois que les débats ne marchaient point avec la rapidité qu'il aurait désirée. Dès le début, leurs collègues français ne leur cachèrent point que la parole leur serait refusée la plupart du temps, et qu'il vaudrait mieux pour eux de renoncer à entrer dans des développements, et de se borner à intercaler dans les discussions de simples dénégations
telles que /lo/i, nous n'admettons pas cela, telle nest pas notre opinion, elc .
La déception turque fut d'autant plus profonde qu'on avait cru à Stamboul pouvoir encore une fois s'en tirer à bon compte en promettant des réformes. Les plénipotentiaires avaient un merveilleux projet à présenter, qui devrait donner satisfaction à tout le monde. Leurs amis modérèrent ce zèle, en leur démontrant que « le congrès n'aurait jamais admis que la Russie put être satisfaite si, pour tout résultat d'une grande guerre, on lui présentait tout simplement des réformes calculées à profiter à la seule Turquie.» Gela est si vrai, ajoute le rapport, que lorsque les plénipotentiaires ottomans parlèrent de réformes à leurs collègues anglais, ceux-ci les dissuadèrent de rien tenter dans ce sens : « Il n'y a pas, leur dirent-ils, de réforme qui puisse dispenser des arrangements pris entre les gouvernements européens, et même si, indépendamment de ces arrangements, vous communiquiez au congrès des réformes, celui-ci ne s'en tiendra pas pour content. Réservez donc vos réformes pour après le congrès. » C'était un atout de moins dans leur jeu et ils firent
cette réflexion que ce Congrès ne ressemblait à aucun autre / Mais quand plus tard les Anglais, par la voix de Gladstone, voulurent les presser sur ce point, il n'était plus temps. Les Turcs prêtaient l'oreille à d'autres conseillers.
A Berlin, vainqueurs et vaincus furent d'ailleurs victimes des mêmes illusions. « Le comte Schouw^aloff, écrit Carathéodory, en assumant le poids de la discussion de l'affaire bulgare, semblait n'avoir mis en ligne de compte que l'opposition de l'Angleterre. Il avait compté sans l'Autriche et l'obstination jalouse que les plénipotentiaires de cette puissance devaient apporter dans le congrès à restreindre autant que possible l'influence russe, en deçà du Danube en général et en deçà des Balkans en particulier. C'est du côté des plénipotentiaires autrichiens que sont venues les propositions les plus directement opposées aux vues de la Russie. La Sublime Porte lui est redevable en grande partie de tout ce que ses propres plénipotentiaires ont obtenu en Roumélie orientale. »
Cependant la Russie, prévoyant cette opposition, avait essayé d'en prévenir les effets par des concessions opportunes. Après la signature
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du traité de San-Stéfano^ le général Ignatief se rendait à Vienne pour proposer à la Ballplatz de s'annexer les deux provinces, à la condition que les clauses en seraient respectées. Mais ses offres étaient repoussées. L'Autriche était disposée à traiter avec n'importe qui, pourvu que ce fut contre la Russie. Un instant, elle ût mine d'adhérer à un projet de convention militaire que lui proposait la Turquie, contre compensation territoriale ; mais ce projet fut abandonné à la veille du congrès. « L'Autriche s'entendait avec certaines puissances pour donner une forme définitive à son entrée en Bosnie et s'assurer leur assentiment à l'occupation des deux provinces. Dès le i5 juin, les plénipotentiaires turcs pouvaient télégraphier à la Porte que le statut de cette province était déjà réglé dans l'esprit des plénipotentiaires anglais et autrichiens. » Le jeu de l'Angleterre était fort clair. Elle s'était servie de la Russie pour châtier le Turc incorrigible ; elle allait utiliser l'ambition autrichienne pour arrêter l'expansion de la grande nation slave .
Selon Garathéodory, l'origine de ces arrangements remonterait à l'entrevue des deux empe-
reurs, qui eut lieu à Reichstadt en 1876. Du moins c'est ce que lui aurait affirmé le délégué roumain Cogalcinéano qui aurait eu entre les mains copie de deux documents écrits au crayon par le prince Gortchakow,et l'autre par le comte Andrassy. Ces deux écrits, qui étaient formulés comme de simples séries d'idées, admettaient, dans l'hypothèse d'une guerre turco-russe, la rétrocession de la Bessarabie à la Russie, et l'extension de l'Autriche en Bosnie et Herzégovine. Certaines énonciations de lord Salisbury, pendant les discussions officielles et privées, donnent lieu de croire que l'Angleterre, de son côté, s'était familiarisée avec cette idée à Vépoque des conférences de Constantinople .
Renonçant à l'espoir d'arracher les deux provinces à la convoitise autrichienne, les Turcs songèrent à faire la part du feu. Ils n'acquiescèrent à l'abandon (à l'Autriche-Hongrie) de la Bosnie-Herzégovine, qu'après l'avoir mitigé de restrictions qui sauvaient le présent en réservant l'avenir. Ils se seraient volontiers montrés plus intransigeants, si lord Beaconsfied et lord Salisbury ne leur eussent déclaré itérativement et péremptoirement, qu'en s'opposant à l'occupa-