‹ Les Turcs, ce que fut leur empireChapitre 18 sur 31 · I.ES TURCS · texte numérisé non relu

I.ES TURCS

tion ils mettraient l'Autriche dans le camp des mécontents, et l'Angleterre dans la nécessité d'abandonner leur cause. Ils demandèrent alors à Beaconslîeld s'il pouvait assurer que l'occupation autrichienne ne serait que provisoire. « Sa Seigneurie répéta qu'il n'y avait lieu de parler ni de définitif ni de provisoire et qu'il serait imprudent de soulever une pareille question. » Cependant ils insistèrent pour que l'on indiquât tout au moins dans le protocole relatif à la Bosnie, les motifs de l'occupation par la nécessité de pourvoir à la pacification de cette province, puisque telle était la raison invoquée par les puissances ; mais les plénipotentiaires, avec une unanimité remarquable, s'élevèrent contre toute pareille insertion. Ils ne voulurent point d'un texte qui aurait dénoncé l'incapacité des Turcs à accomplir cette besogne au moment môme où ils replaçaient sans phrase de nombreuses populations chrétiennes sous leur joug. D'ailleurs, l'auteur du rapport ne peut s'empêcher de faire lui-même cette remarque, que les convenances ethnologiques et religieuses y furent subordonnées aux intérêts des puissances, « Le comte Gorti, plénipotentiaire italien, fut

le seul qui s'avisa non d'appuyer notre point de vue, mais simplement de faire entendre une voix qui ne fût pas tout à fait à l'unisson avec celle du président. Il demanda au comte Andrassy à quel point de vue son gouvernement se plaçait relativement à l'occupation. La demande était formulée dans des termes assez vagues. Cependant aussitôt que le comte Gorti eut prononcé ces paroles, le comte Andrassy se tourna d'abord du côté du prince de Bismarck, puis, dévisageant le délégué italien dans les yeux : « Monsieur le plénipotentiaire, dit-il, l'Autriche en occupant la Bosnie et l'Herzégovine, se place au point de vue européen. Je n'ai rien à ajouter. » Cette réponse produisit sur l'interpellateur un effet extraordinaire. Non seulement il ne répliqua rien dans le moment même, mais plus tard aussi il n'ouvrit pas la bouche ni lui, ni son collègue, le comte de Launay, sur la question, et lorsque, dans la suite, les plénipotentiaires ottomans le supplièrent de proposer que l'occupation n'eût qu'un caractère provisoire, le plénipotentiaire italien s'y refusa, en disant qu'il n'y pouvait rien et qu'il avait été averti que son immixtion serait considérée comme un casns helli, »

Faute de mieux, M. Waddington essayait de réconforter ses collègues turcs. Un jour qu'il les vit accablés de tristesse, il s'approcha : «Vous êtes agités, leur dit-il, et vous avez raison de l'être ; mais malheureusement je ne puis rien pour vous. Le Congrès de Berlin est votre Ferrière. Cet homme, qui est assis à côté de moi, fait de vous ce qu'il a fait dans le temps de nos plénipotentiaires. Vous devez subir la loi du plus fort. Résignez-vous, car il n'y a pas d'autre parti à prendre. La Bosnie et l'Herzégovine sont perdues. Nous n'avons pu l'empêcher. »

M . Waddington en parlait à son aise. Il ignorait que la résignation est une vertu parfois difficile au sérail. Ses plénipotentiaires ne savaient que trop à quoi ils s'étaient engagés en acceptant un mandat qui comportait l'obligation d'atténuer par un succès diplomatique les conséquences d'une défaite attribuable en bonne partie à l'immixtion du sultan dans la direction des opérations militaires. Sans doute, ils feront pour le mieux, mais pas suflîsamment, semble-t-il, pour se mettre à l'abri d'une disgrâce. Celle qui frappa Mehmed-Ali eut, comme on l'a vu plus haut, un caractère tragique. A l'égard des autres, elle

fut plus douce, mais non moins implacable.

Convertie enfin à l'idée d'un projet de cession partielle, suggérée par ses propres plénipotentiaires, la Porte leur envoyait, à la date du i5 juillet, c'est-à-dire l'avant- veille de la clôture du congrès, l'ordre d'insister pour l'insertion d'une clause tendant à subordonner l'occupation à une entente préalable entre les deux gouvernements.

« Autrement vous refuserez votre adhésion à la rédaction du protocole », ajoutait le télégramme. A ce moment, Stamboul ignorait que le congrès avait déjà repoussé un amendement dans ce sens et que l'article relatif à la Bosnie avait été signé. Il s'agissait donc à cette heure de remonter ce formidable courant. Pouvaient-ils espérer y parvenir, réduits à leurs propres forces ? C'était douteux. Ils décidèrent pourtant de s'entendre directement avec Andrassy qui, dans certains cas, leur avait donné des preuves de bon vouloir. Ainsi, en discutant le principe de la cession, il avait pris spontanément l'engagement de ne rien céder au Monténégro du côté de l'Albanie, et de combiner les concessions à faire à la Serbie de telle façon que les communications avec les possessions turques n'en seraient aucunement

gênées. Sans doute, l'Autriche ne pouvait sedispenser d'occuper le Sandjak deNovi-Bazar, mais c'était pour mettre un coin de fer entre la Serbie et le Monténégro. Cependant, afin de mieux affronter l'orage que leurs réclamations ne pouvaient manquer de déchaîner, les Turcs éprouvèrent le besoin de solliciter des instructions plus formelles . Ils écrivaient donc ce même jour au grand vizir : a Le changement de l'article provoquera un toile général contre nous et M.deBismarckne nous sera pas favorable. Cependant nous nous conformerons aux ordres de Votre Altesse et nous pouvons, si vous nous y autorisez, refuser de signer tant qu'on n'aura pas admis le mot d'entente préalable et occupation provisoire. » La journée du lendemain, i3 juillet, avait été fixée pour la signature du traité, et la séance était fixée à 3 heures 1/2. Dans leur télégramme ils avaient cru devoir aviser le grand vizir que s'ils ne recevaient pas d'instructions, ils se croiraient par là autorisés à signer ; mais ces iustruclions pouvaient-ils les recevoir en temps utile? C'était peu probable; les quelques ligues télégraphiques qui avaient été rétablies après la guerre, entre l'Occident et Gonstantinople, fonc-

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tioQuaient encore si mal. Mais leur anxiété prenait heureusement fin. Dans la matinée ils recevaient leurs instructions ainsi conçues :

(( Vous insisterez d'abord sur la substitution à l'article aS tout entier d'un article rédigé ainsi qu'il suit :

« Les provinces de la Bosnie et de l'Herzégovine seront occupées provisoirement par l'Autriche-Hongrie et cette occupation sera subordonnée à une entente directe entre la Sublime Porte et le cabinet de Vienne . »

« Si, malgré votre insistance, le congrès refuse d'admettre votre rédaction, vous demanderez une déclaration des plénipotentiaires, en dehors du traité établissant le caractère provisoire de l'occupation et une subordination à une entente entre les deux puissances,

« Si le congrès refuse de recevoir cette notification vous vous abstiendrez dans ce cas de signer. »

Les ditïicuUés à surmonter pour suivre ces indications s'étaient aggravées ; car au moment où ils demandaient à Stamboul un supplément d'instructions, les plénipotentiaires turcs pensaient que la signature du traité serait retardée

au delà du i3; mais la révision avait pu s'eflectuer avec une rapidité inattendue^car,par une innovation suggérée par le prince, le traité, au lieu d'être écrit à la main,avait été imprimé. On y avait travaillé nuit et jour sans relâche, si bien que le i3au matin il était imprimé, relié, déposé sur la table. Prétendre après cela introduire dans le texte la moindre modification, c'eût été en quelque sorte jeter un défi au Prince. Il y aurait consenti d'autant moins qu'il ne s'était jamais fait faute de répéter que si la Turquie refusait de signer, il ne s'en trouverait pas embarrassé. Ils se rendirent donc à l'ambassade d'Autriche. Le comte Andrassy s'y trouvait seul. Ils lui dirent qu'ils désiraient, suivant les instructions qu'ils venaient de recevoir, que les explications qu'il leur avait données de vive voix pussent être constatées par écrit. Ils ajoutèrent qu'il importait au maintien des bonnes relations des deux Empires qu'aucune place ne fût laissée à des malentendus en ce qui concernait les droits souverains du sultan, le caractère provisoire de l'occupation, ainsi que la nécessité d'une entente préalable. Après quoi, ils remirent au comte une déclaration rédigée dans ce sens en

le priant d'y mettre sa signature. Le comte après avoir lu le papier une première et une seconde fois dit que pour les droits de souveraineté du sultan il n'avait rien à objecter, mais que puisqu'il s'agissait de signer une convention, il ne croyait pas nécessaire de faire de nouveaux actes. Les plénipotentiaires lui firent remarquer que leurs instructions étaient catégoriques. A ce moment, M. de Haymerlé entrant dans la chambre, le comte lui expliqua en deux mots la situation et lui montra le projet de déclaration. M. de Haymerlé, après l'avoir parcouru, s'écria: « Mais c'est impossible. » — Je ne veux pas de ce mot, fit observer le comte ; voyons s'il n'y aurait pas moyen de s'entendre. Reprenant alors le papier, il effaça les premières lignes qui faisaient allusion à une interprétation de la ligne 25, mais il admit le paragraphe concernant les droits de souveraineté du sultan dans lequel il substitua à l'expression : demeurent réservés, les mots : ne subissent aucune atteinte du J ait de l'occupation, puis il repassa la pièce aux plénipotentiaires ottomans, en ajoutant que cela devait suffire. Ceux-ci, à leur tour, in datèrent. « Mais enfin que disent vos instructions ? » demanda de

ilO LES TURCS

Haymerlé, impatienté. Les plénipotentiaires répondirent qu'ils n'avaient point ordre de les communiquer. Il demanda alors à Andrassy si les plénipotentiaires autrichiens avaient le droit de signer un pareil acte. Celui-ci lui répondit qu'il avait les pleins pouvoirs de l'Empereur et que d'ailleurs il était son ministre des Affaires étrangères. De Haymerlé comprit à ces mots que le comte était disposé à ne pas pousser à bout les Ottomans et il se borna à envoyer dire au comte Garoliy de venir au plus tôt. Il s'établit alors entre les deux parties une de ces discussions qu'il est impossible de décrire tant elle fut âpre, passionnée. Ce qui ajoutait à leur énervement, c'est que des deux côtés on se disait que leurs collègues devaient être déjà réunis dans la salle du congrès et que leur absence y ferait sensation. On prépara et l'on rejeta coup sur coup différentes rédactions, et ce ne fut qu'au bout d'une heure que le comte Andrassy se décida à adopter la formule: que r occupation sera considérée comme provisoire et, en ce qui concernait l entente, quelle sera préalable et se fera sans relard.

Ainsi finit celte scène, qui ne fut pas de sitôt

oubliée par ceux qui y avaient pris part. Gholtek, mieistre d'Autriche-Hongrie à Bruxelles disait à un diplomate : « Mon chef a eu à Berlin une conversation avec les Turcs qu'il ne voudrait voir recommencer pour rien au monde. » Les plénipotentiaires ottomans Orent mine de croire qu'ils avaient sauvé les deux provinces.

En dehors de cette question, les Anglais montrèrent les dispositions les plus favorables aux intérêts ottomans. « Si certains journaux en Angleterre et ailleurs se sont avisé d'accuser les plénipotentiaires anglais d'avoir fait preuve, au sein du congrès, d'indifférence pour la Turquie, les plénipotentiaires ottomans, plus à même que tout autre d'apprécier les services que l'Angleterre a rendus à la cause de l'Empire, ne sauraient souscrire à un pareil jugement. Loin d'être indifférents, les Anglais se montraient jaloux dans notre cause. Jaloux, c'est le mot... » Aussi, dans les séances, les Ottomans votaient avec les Anglais et témoignaient aux lords Beaconsfield et Salisbury la confiance la plus illimitée. Et ce n'était que justice. C'est principalement à leurs efforts que la Turquie obtint dans les Balkans une situation incomparablement meilleure que celle que

lui avait fait le traité de San-Slcfano. Au lieu d'une « Grande Bulgarie » s étendant depuis la banlieue de Constantinople jusqu'en Bosnie, enlevant à la Turquie la mer Noire et l'Egée et la laissant sans communication avec ce qu'on lui laissait de territoire le long de l'Adriatique, il n'y avait plus qu'une petite principauté, coupée en deux, par l'érection de la Roumélie orientale en province autonome, La Turquie rentrait en possession directe de la Macédoine, qui est la région constituant géographiquement le cœur de la Péninsule balkanique. Mais ce n'était là qu'une œuvre éphémère que devait bientôt ruiner la volonté de ces peuples que Bismarck avait déclarés sans avenir.

Jamais traité ne fut moins respecté que celui de Berlin, si ce n'est celui de Paris. La plupart des articles en ont été successivement violés par la Bulgarie, la Turquie et l'Autriche-Hongrie. A sa fragilité l'on put juger combien étaient vaines les doctrines de l'équilibre européen fondé sur le maintien de la domination turque en Europe. L'Allemagne a toujours laissé faire mais son impassibilité était faite de calcul. Elle profitera de chaque événement

et des conflits qui en seront la conséquence pour consolider ou étendre sa prépondérance dans les Balkans. Elle attisera sournoisement les passions et les craintes du monde oriental pour en faire un instrument du pangermanisme. Toujours réaliste, elle recueillera les débris de la coalition balkanique de I9i3, qu'elle vit se former avec une vive inquiétude, pour les opposer à l'Entente qui ne sut pas dès l'abord en apprécier la haute valeur morale et politique. Mais le principal instrument de son ambition a été cette Autriche-Hongrie que Bismarck avait su domestiquer après lui avoir ravi son hégémonie sur l'Allemagne et qu'il a orientée vers les Balkans pour la mettre aux prises avec la Russie, dans une lutte sans tin. A ce point de vue, le Congrès de Berlin aura porté tous ses fruits.

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