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CHAPITRE XI

LE PROGRAMME JEUNE-TURC ET l' AFFAIRE DU l3 AVRIL

Le Comité continue la politique d'Abdul-Hamid. — L'agitation panislamique à Constantinople. — Revendications syriennes. — Le panislamisme se double de panturquisme. — Le programme secret. — L'affaire du i3 avril et les mesures vexatoires dont elle ne fut que le prétexte. — Sept cabinets se succèdent en un an. — Paroles de Halil bey. — Causes de la guerre balkanique. — Une manœuvre de Kiamil-pacha qui échoue.

C'est avant tout l'armée qui a fait la Révolution de Juillet ; c'est elle qui s'est portée quelques mois après à son secours avec l'aide désintéressé des Albanais et des Macédoniens. Ce sont les officiers qui ont pris la part la plus active à l'organisation du nouveau régime par leur participation aux décisions du Comité et aux travaux de la Chambre où ils étaient en nombre. Il est

visible, sans avoir à y regarder de très près, que cette révolution ne diffère par aucun point essentiel des séditions militaires qui détrônèrent Ibrahim I", Moustafa II, Ahmed III, Sélim III et Abd-ul-Aziz. Celle de 1908 n'a pas échappé à la loi générale et, comme les précédentes, c'est l'intérêt de la religion qui en a été le prétexte et la justification. Gomme d'habitude, le Cheikh-ul- Islam est intervenu pour légitimer de son feiva le coup d'Etat des Jeunes-Turcs qui ne sont intervenus à leur tour, que pour lui donner une enveloppe constitutionnelle et pour diriger un mouvement longuement mûri. La forte tète du parti, l'exécuteur ds ses pensées, qui resta longtemps dans l'ombre des coulisses, est Talaat bey, qui est le type représentatif de la race : sournois, doucereux, énergique. Enver, représentera dans les conseils l'élément militaire, mais il ne sera jamais autre chose qu'un instrument. Remarquons, d'autre part, que les grandes lignes de la politique occulte du Comité ne s'écarteront sur aucun point de la voie tracée par Abdul-Hamid, à cela près que ce souverain, sans cesse en proie à des dangers imaginaires, méfiant à l'excès, était incapable d'action. La

volonté se révélera chez les Jeunes-Turcs, aux appétits inassouvis, affolés d'orgueil et de haine par leur contact avec l'Européen, impatients d'humilier ce dernier par la reconstitution de la puissance des Suléiman et des Mourad. Ce qui n'était qu'une abstraction, ils en feront une réalité.

Rien ne dévoile mieux le côté mystique de leur révolution que l'effervescence qu'elle suscita dans les pays d'Islam. Dès les premiers jours, l'on vit accourir à Gonstantinople une foule d'agitateurs venus d'Egypte, de Russie, de Tunisie, d'Algérie, voire du Maroc^ pays qu'avait travaillés la propagande hamidienne. Affiliés au Comité, ils s'employèrent tout d'abord à souiller la haine contre les pays qui possèdent des sujets musulmans. On distinguait parmi eux les nommés Hussein Zadé Ali, Ahmed Agaieff et Youssouf Akhtchourine, qui se montraient les plus actifs. Leur organe attitré était le Jeune turc qui était alors subventionné par le groupe sioniste. Ils étaient de toutes les manifestations, de toutes les polémiques qui visaient la politique de l'Entente en Perse et en Mésopotamie. Dans un meeting

mémorable on les vit prendre la parole pour faire appel au glaive de Guillaume II qui s'était affirmé le protecteur de llslam. Il était visible que la mainmise sur la Perse barrait la route aux aspirations de la politique turco-islamique.

Cependant ces aspirations s'étaient plus d'une fois affirmées au grand jour. Il eiît suffi d'y réfléchir pour en pénétrer le sens réel. Elles se trahissaient dans les discours du parti national égyptien qui comptait parmi les adeptes les plus fervents du Comité, avec qui il partageait, d'ailleurs, les subsides du khédive Abbas Hilmi, dont les sentiments panislamiques étaient aussi ardents que dissimulés. Pour savoir de quoi était faite leur communauté de vues, il suffira de rappeler que la haine de l'Anglais constituait le fond de la politique égyptienne. Les tenants de Moustafa Kamel n'en faisaient d'ailleurs aucun mystère, d'autant moins qu'ils comptaient sur l'appui bénévole de l'opinion française qui n'avait pas renoncé à voir les Anglais tenir leur promesse d'évacuer l'Egypte, Ils ne mirent une sourdine à leur tapageuse propagande que le jour où la France, pour des

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raisons de politique internationale, conclut les premiers accords qui devaient donner de si beaux résultats .

En vue de réaliser son rêve unitaire, le Comité se déclara tout d'abord hostile à la doctrine de décentralisation et au maintien des privilèges des communautés chrétiennes. Non seulement il réduisait aux conseils généraux le nombre de leurs représentants, mais il faisait abroger les dispositions de la loi de réformes de 1895 qui prévoyait une participation aux emplois proportionnée au chiffre de leur population. C'est dans un but de centralisation à outrance qu'il portait la guerre au Yemen, en Syrie, en Albanie, qu'il désarmait les Macédoniens. Au surplus, des mesures radicales allaient être prises pour l'expulsion en masse de ces derniers, et leur remplacement par des Mohadjirs amenés du Caucase et du Turkestan. L'élément arabe était mis à l'écart, dédaigné et même abondamment injurié par la presse.

La raison de cette animosité était que les Syriens et les Arabes de Mésopotamie manifestaient le désir d'avoir leur selj^ government. Les Turcs redoutaient particulièrement les Syriens,

parce que plus aptes qu'aucun autre peuple de l'Empire à discuter les affaires publiques. Ne réclamaient-ils pas l'emploi de la langue arabe dans les tribunaux et un service militaire régional? Ils demandaient aussi que la moitié au moins du produit des impôts fût consacrée aux besoins locaux, et que les fonctions publiques ne fussent plus réservées, dans leur propre pays, aux seuls natifs de Stamboul. Mais les Jeunes- Turcs n'entendaient faire aucune concession. Les Syriens, disaient-ils, comme les autres Arabes, devront se contenter du réconfort des doctrines panislamiques. Au besoin, on l'imposera, et, pour ne pas être pris au dépourvu et afin de réduire toute résistance, ils s'arment formidablement. Krupp et Essen qui travaillent pour eux avec le concours de la haute banque leur rendent la besogne aisée. Tous leurs efforts se portent donc vers l'organisation d'une armée puissante, dont l'entretien absorbera au surplus les deux tiers des ressources de l'Etat ; mais ce sacrifice s'imposait si l'on voulait écraser à l'intérieur toute résistance et régler éventuellement à l'avantage du khalifat certaines questions pendantes de politique extérieure.

Pour s'expliquer cette attitude à l'égard des ArabeSj qui paraît être en contradiction avec la prétention proclamée bien haut de régenter l'Islam, il faut savoir que le Comité se double d'un parti strictement turc, en apparence moins actif, où figurent des Tatares russes. 11 possède un organe dirigé par le colonel Nedjib Assim où collaborent des officiers élèves de vonder Goltz. Le Tiirc-Yordou prêche l'union des peuples turcs que le hasard des invasions a dispersé de la Méditerranée à l'Altaï. On les grouperait dans une vaste organisation qui aurait son siège à Konia et dont l'action rayonnerait sur l'Islam entier. Le panislamisme répond au besoin de soustraire les peuples musulmans du joug des infidèles pour les rattacher au khalifat turc, seul qualifié pour diriger, administrer les affaires d'un Islam intégral, car il a pour lui le droit, la force et l'organisation. Par suite, Arabes, Persans, Indiens, Chinois et Malaisiens musulmans, Africains de toute couleur, ont pour devoir de se soumettre à sa direction, non seulement parce qu'ils doivent obéissance au khalife, mais parce que dépourvus de toute organisation centrale. Toutefois l'État ottoman ne pourra arriver à ses fins

qu'en faisant table rase du passé. On supprimera donc les capitulations et les privilèges, ainsi que tout ce qui pourrait faire obstacle à un asservissement complet des chrétiens. Puis, pour mieux les avoir à discrétion, on les afTaiblira en pratiquant des saignées périodiques ; on saignera à blanc les Arméniens qui, malgré la dure leçon de iSgS, s'avisent encore de demander des réformes pour ces provinces d'Asie où le Turc, plus que sur aucune autre partie de l'Empire, se croit chez lui. En un mot, le Turc se servira encore une fois de l'Islam comme il l'avait fait à l'origine de son expansion et comme l'Islam lui-même s'était, à sa naissance, servi de la Perse et de la Syrie après leur conversion. Tel élait le programme que le Comité adopta dès la première heure. C'est à Salonique, la nuit, dans ses réunions mystérieuses qu'il prenait ses décisions. Il tenait secrets jusqu'aux endroits où. elles avaient lieu et qu'on changeait chaque fois. La question crétoise donna lieu à une campagne de presse où i'Entenle était prise à partie; mais la France était particulièrement visée, a C'est à la France à faire prévaloir nos droits 8ur cette île », écrivait le Tanin, Sans doute

l'organe du Comité se gardait bien d'ajouter que les Turcs avaient besoin de cette île comme base d'opérations contre nos possessions africaines. Une autre cause d'animosité était le bruit fait à Paris autour du massacre d'Adana. Tout d'abord le Tanin avait fait le silence sur ce drame épouvantable, mais la clameur qui s'éleva de tous côtés fut si vive qu'il dut rompre le silence. Pour sauver la face, on envoya sur les lieux un député arménien avec mission d'ouvrir une enquête. Le malheur est qu'il prit son rôle au sérieux, car deux jours après son retour il succombait mystérieusement et le rapport était enterré avec lui. Il avait commis l'imprudence d'en parler à des députés unionistes. Ce que fut ce carnage, pour en connaître les vrais coupables, il faudrait citer le rapport toujours inédit des religieux français qui, en cette circonstance, jouèrent un rôle digne d'éloges. Celui du corps consulaire fut, paraît-il, moins brillant. Faisons cependant une honorable exception pour le consul Roqueférier.

Cet événement m'amène à parler de l'émeute réactionnaire du i3 avril. Je ne me serais jamais expliqué ce qu'elle avait d'obscur et de mysté-

rieux si je n'en avais suivi de près les péripéties. C'est dans mes observations directes que j'ai puisé la conviction absolue qu'elle fut, sinon fomentée, mais encouragée par le C^omité « Union et Progrès ». Cela ressort de tous les faits, de tous les actes, voire de tous les mensonges dont on a essayé de l'obscurcir. Ce mouvement était si bien prévu que tout se passa comme s'il avait été dirigé par ceux qui devaient le réprimer. Dès le mois de janvier, on commença à parler de la formation d'une association musulmane, le Djemiet-i-MouIiamédieh. Des souscriptions étaient ouvertes au su et au vu de tout le monde. J'ai pu moi-même en suivre le développement au jour le jour. J'étais plein d'appréhension en sortant de Sainte-Sophie où je m'étais faufilé à la fête du Mevloud en me mêlant aux cortèges qui portaient des bannières et des écriteaux au bout d'un bâton. Ce jour-là, les musulmans célébraient la nativité du prophète. Sous les voûtes retentissantes de l'immense basilique grouillait une foule bariolée, en partie groupée autour d'un prédicateur accroupi sur une natte, aux cheveux roux, coillé d'un turban vert, que je devais revoir, le jour de la répression, rôdant

avec une tranquille nonchalance autour des suppliciés. Il faisait rageusement le procès des officiers qui affectaient des manières à la franca. J'étais dès lors fixé sur la situation, et c'est en vain que j'entrepris de réveiller la vigilance du chef d'un comité arménien .

Je ne saurai rendre l'impression de frayeur qui s'empara de la population de Péra à la nouvelle que la garnison, ameutée par les Softas, assiégeait le Parlement. Les soldats, on les avait vu passer à la débandade, le Mauser à la bretelle, la cigarette à la bouche. Ils se rendaient place de Sainte-Sophie. Le spectacle de cette force déchaînée au service du fanatisme était moins que rassurante. Dès la première heure, un vent de panique avait balayé les rues et fait de la ville un désert. Aussi vive fut l'alerte lorsque, dans la nuit du 14 avril, éclatèrent les premiers coups de feu. Je soulevai le store d'une fenêtre qui donnait sur la rue d'où ils semblaient partir. A la lueur d'un bec de gaz, j'aperçus un groupe de soldats qui s'amusaient à décharger leurs carabines en l'air, tandis qu'ils s'acheminaient d'un pas nonchalant vers les casernes du Taxim. C'est ainsi qu'ils célébraient la victoire

qu'ils croyaient avoir remportée sur le ministère jeune- turc. Une délégation de camarades, sergent en tête, avait expliqué au ministre de la Guerre que leurs camarades, en se mutinant, ne poursuivaient d'autre but que de rétablir la prééminence de la loi du Chéri et raffermir la constitution sur les vrais principes de la reli' gion. Le ministre approuvait leur conduite, puis il les invitait à réintégrer leurs casernes. C'est ce qu'ils se disposèrent à faire après qu'ils l'eurent acclamé. A son tour, le ministre les salua de l'épée et leur dit : « Réjouissez-vous, mes enfants, tirez en l'air. » D'où une fusillade qui dura trois jours et qui fit quelques victimes, car tous les projectiles ne tombèrent pas sur les toits des maisons ou dans les eaux du port.

Une autre délégation de soldats remettait au Cheikh-ul-Islam les revendications suivantes : « Nous demandons la destitution de tout officier qui ne remplit pas ses devoirs religieux ; nous voulons que le gouvernement ne s'écarte pas des principes de la religion. »

Une autre preuve que l'émeute n'eut point le caractère anticonstitutionnel qu'on lui a prêté çt que Yildiz n'y eut aucune part, est fournie

par le manifeste des ulémas paru ce même jour. « Il nous revient — lisait-on dans ce document — que certains députés, pour raisons de sécurité personnelle, seraient disposés à démissionner. L'association des ulémas ne nourrit aucun dessein contre la constitution, n'ayant aucunement oublié que sous le régime de la tyrannie, des livres sacrés ont été lacérés et brûlés. Elle déclare donc traîtres à la religion, les députés qui déserteraient leurs postes dans les circonstances actuelles. » Les faits non moins que les documents prouvent que ce ramassis d'Anatolites ignorants et de bonne foi, soldats et religieux, ainsi que les chasseurs albanais qui se laissèrent entraîner, ne formèrent à aucun moment le dessein de renverser l'ordre de choses établi. Ainsi, il ne leur vint même pas à l'idée, en renversant le ministère, de confier à d'autres, qu'à des ministres Jeunes-Turcs, le soin de réaliser leurs vœux, pas plus qu'ils ne songèrent à contraindre les cadets de l'École militaire et ceux de l'artillerie à participer au mouvement. Je sais, pour l'avoir vu de mes yeux, que la cavalerie ne cessa d'être entre les mains de ses chefs occupés à défendre le Séraskérat,

Pour mettre le lecteur en mesure d'apprécier à leur juste valeur les réclamations des émeutiers, il est utile de rappeler que les officiers de l'armée de Macédoine ne parvinrent à entraîner leurs soldats albanais, qu'en leur faisant croire que s'ils étaient mal nourris et mal vêtus, la faute en revenait aux pachas de Stamboul qui trompaient le padischah et négligeaient les préceptes du Chériat. Une fois la constitution restaurée, ils ne furent pas médiocrement surpris de voir leurs officiers négliger eux-mêmes d'y conformer leur conduite. Leur principal grief était quils les menaient trop souvent à la manœuvre et jamais à la mosquée et qu'ils se promenaient avec leurs femmes dans les rues.

Et les Jeunes-Turcs, demandera-t-on, que devenaient-ils pendant que toutes ces choses se passaient ? Qu'on se rassure, ils n'étaient pas fort loin. Ils rôdaient, à peine grimés, autour de THippodrome, surveillant un mouvement, qu'ils canalisaient vers un but défini. Ils laissaient égorger, à la porte du Parlement, le ministre de la Justice (i), bouc émissaire qu'on accusa d'avoir

I. Aux yeux des vrais croyants, seul le cheikh-ul- Islam a qualité pour prendre ce titre.

violé l'esprit du Chériat, puis un député druze et un officier chrétien, le seul de son espèce qu'il y eut dans Tarmée. Le chérif Sadik-pacha, un descendant du prophète, connu pour sa haine de rOsmanli, était tué par hasard avec son domestique, comme il sortait de chez lui. Je me suis souvent demandé par suite de quel phénomène rémeute put se propager d'une caserne à Tautre, passer même aux navires de guerre, sans que l'attention d'aucun chef en fût le moins du monde éveillée. Ce fut d'autant plus merveilleux qu'en Turquie tout est espion et matière à espionnage. Suivant leur habitude, les Jeunes-Turcs ont été sur ce point d'une remarquable discrétion. La vérité, est qu'on la laissa suivre son cours naturel afin qu'elle servît de prétexte à une foule de combinaisons.

Elle devait motiver la chute d'Abdul-Hamid, dont on n'avait plus rien à craindre, et qu'on allait dépouiller, avec la connivence du gouvernement allemand, d'une somme de trente-cinq millions de marks qu'il avait déposée à la Deutch- Bank. En dénaturant le sens du mouvement, on mettrait sur le dos de la réaction l'affaire

d'Adana (i). On pouvait, par la même occasion, justifier l'établissement définitif de l'état de siège, qui leur permettait d'escamoter — sans que personne y trouvât à redire — toutes les dispositions libérales de la charte. La tyrannie du Comité allait pouvoir, sans plus rencontrer d'entraves, s'exercer sur le Parlement dont les élections seront désormais à sa discrétion, sur la personne du sultan, comme sur les ministres qui lui étaient imposés. Elle allait réduire les membres de la famille impériale en charte privée, au point qu'on ne leur a plus reconnu le droit de choisir leurs domestiques, de sortir quand ils veulent, de recevoir qui il leur plaît. Vainement, ils ont protesté qu'ils ne devaient compte de leurs actions qu'au sultan, seul qualifié comme chef de la famille pour exercer sur elle un droit de surveillance et de contrôle. Personne ne les a écoutés et le sultan Mehmed moins que personne. Il y était d'autant moins disposé qu'il s'était vu lui-même infliger les plus

1. Pourquoi ne pas dire que je fus seul à ce moment à établir les véritables responsabilités dans un article auquel la Dépêche (de Toulouse) voulut bien accorder l'hospitalité.

indignes traitements sans qu'il ail jamais osé élever la moindre protestation . Silôt après son avènement, on lui enlevait tous ses vieux serviteurs . Pensant qu'ils pourraient conspirer contre le régime, le Comité les embarquait sans leur donner le temps d'emporter une chemise et les remplaçaient par des hommes de son choix. Au retour du Séraskérat où, suivant l'usage, il était allé recevoir le serment de fidélité de l'armée, le nouveau souverain pouvait constater qu'on avait mis à profit son absence pour faire maison nette chez lui. Les ministres n'étaient guère mieux traités. On les voyait tomber les uns après les autres, sans cause apparente, et sans que personne songeât à donner une ombre de raison. Hilmi-pacha, et je ne sais plus encore quel autre ministre, démissionnaient au moment même où ils obtenaient un vote de confiance presque unanime. Avec Hilmi-pacha, en l'espace d'un an, c'était le septième cabinet qui croulait ainsi mystérieusement.

En même temps, le pouvoir occulte faisait peser sur la Macédoine un système de terreur dont les paroles de Halil bey, président de la Chambre, trahissait le but en même temps que

la violence. « L'insurrection de l'Albanie, disaitil, a été réprimée. Celle du Hauran est en passe de l'être. Dès que seront résolues ces deux importantes questions de domaine intérieur, nous aurons le temps de nous occuper sérieusement avec les Etats balkaniques qui attisent le feu en Macédoine. Le gouvernement prépare des moyens très énergiques. Dès que le désarmement sera opéré, l'on expatriera exarchistes et éparchistes et on les remplacera par des émigrés musulmans. » On devine aujourd'hui d'autant plus facilement la signification de ces paroles dans la bouche de l'un des bourreaux de la nation arménienne que des excès de toutes sortes suivirent bientôt. Ils allaient réaliser le miracle de réunir Grecs, Bulgares et Serbes dans un même esprit de répression et de vengeance.

En attendant, la révolte du Hauran s'étendait aux Bédouins. L'imam Yahia s'insurgeait au Yemen, et Seydali assiégeait Assir. Un événement plus grave, car il remettait tout en question, l'agitation albanaise, causait un vif émoi dans les milieux dirigeants. Encore une fois, le monde diplomatique manifestait des signes d'impa-

tience. Encore une fois, Ton crut devoir recourir à l'expédient habituel pour calmer les ressentiments. Une conspiration militaire appelait au pouvoir Moukhtar-pacha, et un portefeuille était attribué à Kiamil-pacha ; mais la fatale impulsion donnée aux événements devait entraîner l'Empire ottoman plus loin qu'il n'aurait voulu. A cette heure, c'est le glissement à l'abîme. Désabusée, la presse européenne commençait à exprimer des doutes sur la sincérité du régime libéral de Stamboul. Sans arriver à démêler la part d'inconnu que recèle tout état de choses oriental, elle avait fini par s'apercevoir que la Constitution n'avait produit d'autre résultai que de centraliser toute autorité entre les mains inexpérimentées d'une bande de fanatiques et d'aventuriers. On commençait à suspecter les intentions de ces prétendus réformateurs qui, en dépit de l'état précaire des finances et l'immense détresse du pays, consacraient à des armements formidables des sommes qui auraient pu être utilement employées à des travaux productifs. Non seulement ils n'avaient pas su faire aboutir un seul plan de réforme depuis quatre années qu'ils détenaient le pouvoir, mais ils avaient

saccagé tout ce que la prudente inertie d'Abdul- Hamid avait laissé debout. Dans leur rage de destruction, ils avaient enflammé à plaisir toutes les passions, attisé les haines de race et de religion, déchaîné la guerre civile. Soit dans les journaux, soit dans leurs meetings, ce n'étaient qu'appels au fanatisme et à la colère. Emportés par la fougue de leurs instincts, ils en avaient même oublié la dissimulation habituelle. Rien n'y résista. Autant les sympathies de l'Europe avaient été vives au début, autant la désaffection était complète à l'entrée de 191 2, et cela malgré l'amitié romantique de quelques rêveurs assoifiés de pittoresque. Ils pouvaient surtout compter sur l'appui de tout un lot de financiers, soucieux d'exploiter le précieux filon que représentait la boulimie turque. Cet appui, la Turquie l'aura jusqu'au dernier moment... C'est à leur action occulte qu'est due l'impudente campagne turcophile qui, en pleine guerre balkanique, s'étalait sur les murs de Paris en dépêches tendancieuses. Les puissances de l'Entente, qui avaient placé leur dernier espoir d'une rénovation turque sur le parti libéral, revenues de leurs illusions, seront amenées à substituer la

doctrine des sphères d'influence au syslème de protection désintéressée. Elles s'autoriseront du précédent créé par l'Autriche en Bosnie-Herzégovine ; elles prendront aussi exemple sur la politique de l'empire allemand en Asie Mineure et en Mésopotamie. L'Italie s'en prévaudra pour s'établir dans la Cyrénaïque, vieille terre latine. Mais cet état de choses allait déclancher la formidable croisade des peuples balkaniques. On sait que la Turquie y aida de son mieux en donnant le signal de la rupture des relations diplomatiques après avoir donné celui de la mobihsation. La Porte se refusait à l'ingérence des puissances qui avaient pris en main la réalisation des réformes prévues par le traité de Berlin. Les réformes, encore une fois, elle les appliquerait elle-même sans le secours de personne ; et, pour mieux témoigner son indignation contre la demande collective de la Bulgarie, de la Serbie et de la Grèce qui demandaient un contrôle, elle leur déclarait la guerre. L'Allemagne laissa les événements suivre leur cours, persuadée que l'armée instruite par ses ofliciers et munie de ses canons ne ferait qu'une bouchée de la coalition. Cette conviction, d'autres que

von der Goltz la partageaient. Or, une campagne de quelques semaines suffit pour consommer la défaite de l'armée turque. Son écrasement total stupéfia l'Europe, toujours mal renseignée, jeta le désarroi en Allemagne. Coumanovo et Kirk-Klissé venaient, à la distance de plusieurs siècles, venger la journée de Gossova.

L'intransigeance du père de la Constitution, Midhat-pacha, avait amené le premier grand démembrement ; l'intransigeance des héritiers de sa pensée produisait les mêmes effets désastreux. Cette fois-ci les Turcs étaient chassés d'Europe plus vite qu'ils n'y étaient entrés au xive siècle. Vaincu, Kiamil-pacha, victime trop docile du rêve turco-allemand, était à son tour chassé de la Porte (25 janvier igiS). Au cours d'une échaffburée, le généralissime Nazim-pacha était assassiné par Enver. Il le tuait de sa propre main. Talaat revenait au pouvoir, et la reprise d'Andrinople sur les Bulgares occupés ailleurs à tendre des pièges à leurs alliés, conférait au parti un regain de popularité. Mais l'intrigue allait reprendre beaucoup plus vivace, plus directe, impatiente d'en finir une fois pour toutes. Prévoyant d'autres catastrophes, etdési-

reux de voir la Turquie revenir à des sentiments plus conciliants, Kiamil-pacha aurait bien voulu se rapprocher des puissances de l'Entente, sans rompre toutefois avec les autres. Dans ce but, raconte-t-on, il leur aurait conseillé l'envoi dans les eaux du Bosphore de quelques navires de guerre pour protéger la vie de leurs nationaux. L'ambassadeur d'Allemagne, baron von Vauguheim, se serait vivement opposé à cette mesure qu'il déclarait inutile. On aurait vu alors ce spectacle peu ordinaire d'un ministre turc soutenir contre l'avis d'un ambassadeur que la vie des Européens était en danger. Le visage du ministre trahissait la surprise de voir les ambassadeurs de l'Entente, abonder dans le sens de leur collègue allemand. On a pensé avec quelque vraisemblance que le vieux Kiamil espérait que la présence dune force navale dans le port aurait enlevé aux Jeunes-Turcs toute velléité de rébellion à main armée. On ajoutait que, vraie ou fausse, cette anecdote avait été ébruitée par l'ambassade d'Allemagne. A défaut d'authenticité, ce fait suffirait à lui seul pour lui conférer une haute signification.

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