CHAPITRE XII
Les confidences du maréchal de Moltke. — Le but de la guerre balkanique. — On se préparait à une autre guerre en janvier I9i4- — Von Sanders et l'emprunt français. — Les signes delà malveillance turque. — A la Porte il y a des opinions pour tous les goûts et des créatures pour toutes les besognes. — L'indulgence de l'Entente à Conslantinople. — Les révélations d'un député arménien. — Guillaume II et la mentalité de son pasteur Neuman. — Le silence de la Sozial Demokratie et des quatre-vingttreize auteurs du manifeste sur les massacres d'Arménie,
On aurait pu espérer qu'après la déconcertante aventure de la guerre balkanique, les Jeunes- Turcs se seraient provisoirement assagis. Vain espoir. Poussés par un esprit de vertige, dociles aux suggestions allemandes, ils ont levé lélendard de la guerre sainte contre la Russie, qui ne demandait qu'à vivre en paix avec eux ; contre l'Angleterre qui, par trois fois, en moins
d'un siècle, non contente d'avoir tire la Turquie de l'abîme, renrichissait, par surcroît, de l'Egypte, de la Tripolitainc, de la Syrie, favorisait ses entreprises au Yemen, et reconstituait ainsi, sans (jue ses pachas eussentà déployer lemoindre effort, l'Empire qu'elle lut autrefois. Enfin, contre la France qui ne lui a jamais fait que du bien et qui, encore à la veille de la guerre, lui passait bénévolement de son or, sans compter. D'où leur venait donc cet extraordinaire courage ?
Je tiens d'une source absolument sérieuse que, dès le mois de mars I9i4' les Jeunes-Turcs étaient dans la confidence des projets allemands. Je sais qu'ils recevaient non seulement les confidences de la Wilhemstrasse, mais celle du maréchal de Moltke, le chef du grand état- major allemand. Ce dernier avait dit à Abdul Hak Hamit, ministre de Turquie à Bruxelles, qui était de passage en Allemagne : « Nous poussons de tout notre pouvoir à la guerre. Nous la ferons à la première occasion. Ce qui nous y engage, c'est que la Russie n'est pas prête. Sa mobilisation d'il y a deux ans a piteusement échoué ; mais nous avons pensé que si on lui laissait le
temps de se réorganiser elle deviendrait dangereuse. Aussi nous comptons porter les premiers coups à la France, puis nous retourner contre elle. La France est riche et nous méprisons son armée (il répéta ce mot). L'Italie est avec nous », ajouta-t-il.
G était donc la perspective d'une revanche prochaine que l'Allemagne faisait luire aux yeux des Jeunes-Turcs pour les consoler de leur récente humiliation. Ils la croyaient déjà tenir cette revanche, tant ils paraissaient indifférents à leur malheur, tant était remarquable l'attitude arrogante des civils et des militaires. Ils auraient non seulement l'Allemagne à leur côté, mais l'Autriche que leur défaite avait déçue et qui, dans son impatience à réparer le désastre, exploitait de son mieux le conflit qui, soudain, venait de dissoudre la coalition gréco-slave. Sournoisement elle préparait le guel-apens qui devait, quelque mois après, mettre 1 Europe à feu et à sang, et peut-être l'assassinat qui lui servirait de prétexte. Quoi qu'il en soit, la preuve que la guerre balkanique n'avait été dans 1 idée des Turcs qu'un moyen pour atteindre un but plus élevé, c'est que la vengeance qu'ils méditaient
ne visait nullement ceux qui venaient de la démembrer, mais ceux qui jusqu'alors les avaient protégés.
Aussi, se préparait-on activement à la guerre en janvier 1914- A ce moment, il n'était question au Seras Kerat que d'achats d'approvisionnements, de munitions et de canons. Le commandant de la place de Gonstantinople, ainsi que les bureaux du ministère de la Guerre avaient été livrés aux officiers d'une importante mission militaire allemande. On apprenait que l'usine Krupp ouvrait un crédit de cent millions de francs pour fourniture de matériel de guerre.
Cette belliqueuse activité était d'autant plus faite pour surprendre qu'une détente s'était produite dans les Balkans après la signature du traité de Bucarest. Grecs et Serbes désarmaient dès le mois de décembre 1913. Quant à la Bulgarie, à l'égard de qui des mesures de défense eussent pu être prises avec quelque apparence de raison, elle se montrait si conciliante qu'elle se liait à la Turquie par une convention militaire signée à Midia par Envcr et Talaat bey. Cet accord était conclu sous les auspices de la puissance qui avait encourage le roi Ferdinand à
tomber sur ses propres alliés, puis à résister aux exigences roumaines dans l'affaire de Silistrie, si bien que le roi défunt ne put s'empêcher de menacer la Wilhemstrasse de rompre l'alliance . L'accord de Midia me parut si important que j'en parlai à l'ambassade de France. Dès ce moment la ligue des grands carnassiers était formée. On n'attendait plus qu'une occasion (i). Tandis que le monde militaire s'agitait, que s'élaboraient dans les coulisses de la Porte de louches combinaisons, la presse de Stamboul paraissait en proie à une double préoccupation qui était, d'une part, de justifier aux yeux de l'Entente la nomination de Von Sanders au poste de commandant du i^' corps d'armée et, de l'autre, de soutirer un emprunt à la France ; mais la préoccupation de l'emprunt dominait, car partout m'était d'abord adressée cette question : « Pensez-vous que la France nous prêtera de l'argent?» J'ai réfléchi depuis que le souci de maintenir à ce poste l'Allemand Sanders n'était qu'une ruse pour donner une valeur marchande à la concession prévue que les Jeunes-Turcs
I. Voir l'Europe sous la menace allemande de M.Jean Pélissier.
se réservaient de faire. Escomptant notre naïveté, ils jetaient également dans le plateau de la balance leur renonciation à attaquer la Grèce au sujet desîlesdeChioet de Métilène. Il scomptaient que nous les supplierions de n'en rien faire.
Pour faciliter cette délicate opération, Djémal pacha déclarait au correspondant de l'Agence Havas que si la Turquie voulait vivre, elle devrait marcher avec la Triple Entente. « Quant à l'Allemagne, ajoutait cet enthousiaste partisan de nos idées, elle ne cesse de nous leurrer de promesses. Elle nous soutient dans les petites questions ; elle nous abandonne dans les questions primordiales. » On sait aujourd'hui à quelle besogne la Turquie destinait l'argentainsi subtilisé. On ne se moque pas plus galamment des gens.
Instruite par les événements, la presse française s'est étonnée que le gouvernement ait pu sans précaution, sans garantie aucune, consentir à laTurquie, encore une fois asservie à l'influence allemande plus qu'elle ne le fut à aucune époque, un prêt si important. On a écrit qu'il aurait dû tout au moins s'assurer sa neutralité en l'enchaînant par ces mêmes moyens financiers. Je pense que c'est se réveiller un peu tard. On
oublie que l'épargne française n'a jamais été au service de sa diplomatie. Au contraire. Quoi qu'il en soit, il est fort douteux que le moyen indiqué eût été efficace. A vrai dire, la France ne pouvait arriver à paralyser les Turcs — si tant est que la chose fût possible — qu'en laissant à la seule Deutch-Bank le soin de les ravitailler. Les Français ont peine à revenir de la surprise où les a plongés l'attitude de la Turquie. Ils ne s'y amendaient pas, paraît-il Encore à cette heure, on voit de braves gens persister dans l'opinion qu'elle se serait laissé débaucher par le machiavélisme allemand. Mais on sait que les braves gens, si positifs quand il s'agit de leurs intérêts privés, font ordinairement profession d'idéalisme en matière de politique étrangère. Cependant il faut bien reconnaître que les dirigeants turcs n'ont jamais fait mystère de leurs préférences. Nul ne peut ignorer, en somme, que, depuis vingt cinq ans, Berlin dominait sur le Bosphore et Vienne sur les deux rives du Danube . Plus d'une fois, Toccasion s'est offerte de constater que, tandis qu'ils flirtaient avec la tinance française, les faméliques pachas de Stamboul échangeaient de coutidentiels enga-
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gements avec la Wilhemstrasse ; mais il semble qu'oïl ait toujours hésité à les désobliger en reclierchant les causes de cette persistante intimité. Ces Turcs sont si protocolaires I
Il serait non moins excessif de prétendre qu'ils nous ont déclaré la guerre sans nous préparer à cet événement. A Constantinople, tout le monde sait qu'ils nous ont prodigué les témoignages les moins équivoques de leur malveillance. Elle se révélait dans l'attitude agressive de la presse et dans les manifestations des réunions publiques, sans compter d'autres indices d'une nature différente, mais si caractéristiques, comme l'activité à pousser les travaux de la ligne de Sivas et à compléter les fortifications de la mer Noire. La conduite de la police à l'égard des étrangers n'était pas moins significative ; mais les Français étaient particulièrement brimés et des incidents se produisaient à chaque instant. C'étaient autant de symptômes des dispositions hostiles des autorités. En Turquie nul n'oserait prendre l'initiative d'un acte qui n'aurait pas été encouragé par une volonté supérieure. La Turquie ne cesse d'être le sérail où l'obéissance est la seule vertu appréciée, où nul ne se per-
mettrait une attitude personnelle. Le fonctionnaire turc n'a pas cessé d'être l'esclave dénué de volonté qu'il était autrefois et si Djavid le dunmé et son compère Djémal, le bourreau actuel de la Syrie, affectaient des sentiments d'amitié pour la France, c'est qu'ils y étaient autorisés, c'est qu'ils avaient un rôle à accomplir. A la Porte, il y a des opinions pour tous les goûts comme des créatures pour toutes les besognes. Un jour que je tâchai de mettre en garde M. S , directeur d'un grand établissement financier, contre le fanatisme latent de Talaat bey, il me répondit : « Vous vous trompez : je sais qu'il est franc-maçon. » Et mon interlocuteur souligna sa conviction d'un geste où l'on voyait combien il était rassuré.
D'un aveuglement semblable étaient frappés ceux qui mettaient leur confiance dans leurs protestations amicales ou pacifiques, au point que leurs yeux se refusaient à croire ce qu'ils voyaient. Gomment s'expliquer autrement l'incroyable indulgence dont TEntente fit preuve au cours des négociations diplomatiques relatives à la mission du Gœben et du Breslau, à l'abolition des capitulations, aux réformes armé-
niennes ? Tous ces faits se produisaient à mesure que les succès militaires allemands étaient annoncés. A chaque bulletin de victoire, claironné par l'agence Wolff, correspondait à Gonstantinople une vexation. L'avant-dernière fut la mainmise sur les maisons françaises de Nazareth qui s'effectua avec toute la pompe désirable et aux cris de vive V Allemagne.
On verra, après la guerre les langues se délier et plus d'une révélation enrichir le formidable dossier de preuves que l'Entente ne manquera pas, le moment venu, de verser au débat afin d'établir les responsabilités de cette guerre. En attendant, enregistrons celle qui nous est fournie par un député arménien au Parlement turc. M. Vahan Papazian a raconté qu'il eut en septembre 1914 un entretien à Van avec Nadji bey, vali de cette province et membre du Comité Union et Progrès. Ce Jeune-Turc lui tint ce langage :
« L'intérêt de l'Empire ottoman est qu'il prenne une pari active à cette guerre mondiale ; mais cela n'est possible que si le concours des divers éléments sans distinction de confession lui est assuré. Donc, nous attendons cette
fois-ci des Annéniens quelque chose de plus qu'un loyalisme platonique. Il est nécessaire qu'ils nous apportent leurs moyens matériels et moraux, qu'ils s'associent enfin à tous nos efforts . Nous comptons donc sur vous tous pour que vous organisiez des bandes de volontaires à l'aide de vos propres ressources et que vous les dirigiez sur la frontière russe, mais il est entendu que l'initiative doit venir entièrement de vous. Soyez persuadé que ni la nation turque, ni son gouvernement n'oublieront ce service. La victoire nous sera un bien commun. Après la guerre, les nationalités du Caucase obtiendront, en récompense, une organisation fédérative. Les Arméniens de Turquie auront la liberté de s'y établir à côté de leurs frères de race, tandis que les musulmans de cette contrée passeront en Asie Mineure. Ainsi se réalisera votre rêve et tout sera pour le mieux », conclut Nadji bey.
A cela, M. Papazian répondit qu'il pensait avec ses collègues que, dans l'éventualité d'une guerre contre la Russie, les Arméniens ne se départiraient point d'une attitude neutre et loyale. Il ajouta qu'il était d'avis que la Turquie ferait sagement de se tenir à l'écart du conflit,
car, déjà fort épuisée par la récente guerre balkanique, il lui serait difficile de soutenir une lutte prolongée contre les armées du tsar. Elle succomberait fatalement. Il estimait, au surplus, que ce dessein rencontrerait la plus vive opposition dans les sphères musulmanes . Nadji bey répondit qu'il n'avait à ce sujet aucune appréhension, persuadé que la toute- puissante Allemagne remporterait la victoire. Peu après, le vali se rendait à Mouch et à Erzeroum où il renouvelait ses exhortations, d'ailleurs vainement .
Au fond, quel était l'objectif de ce sinistre personnage? Si l'on songe que le projet de destruction de la nation arménienne était depuis longtemps fermement arrêté dans le dessein de la politi((ue turque, l'on voit à quoi tendait sa perfide proposition. En s'y soumettant, les Arméniens se seraient mis entre deux feux. Leur destruction n'eiît été que plus complète, avec cette aggravation que les survivants se seraient aliéné les sympathies des Russes. Nadji bey et ses complices pouvaient espérer que ceux-ci auraient pris contre leurs sujets arméniens du Caucase, devenus suspects, des mesures qui
auraient tourné à l'avantage de leurs ennemis communs. A cette heure, il n'y aurait personne pour venger ce crime, et la pierre scellée sur le tombeau de la nation arménienne n'en serait que plus lourde.
Tels sont les fauves que l'impérialisme allemand a déchaînés non seulement sur la malheureuse Arménie, mais sur les survivants des vieilles races chaldéennes et syriennes. Les contrées qui s'étendent de l'Ararat au Liban ne sont plus qu'un vaste cimetière. Tous ces peuples par qui ont lui les premières civilisations, et qui avaient pu échapper aux invasions romaines, perses, arabes, mongoles, ont été les victimes d'un complot ourdi par une bande d'équivoques aventuriers. Et ces instruments d'un pouvoir où se cachent de féroces anonymats, ne sont arrivés à leur fin qu'en gagnant des complicités européennes. Et pour qu'une telle infamie ait pu se produire, il a suffi que la griffe césarienne d'un chanteur de psaumes se soit un instant abattue sur l'Asie. Cependant, il serait consolant de croire que la bonne foi germanique a été surprise par l'astuce orientale. Longtemps les témoins de ces choses n'ont
VU dans l'atlitude de Guillaume II que l'indice d'un caractère inconscient, épris de gestes wagnériens ; ils n'auraient jamais pensé qu'il constituait le type représentatif de la nouvelle Allemagne. On ne connaissait pas encore l'extraordinaire mentalité de ce peuple disposé à tout sacrifier à ses appétits. On était loin de se douter que les paroles du chapelain Neuman, son compagnon de pèlerinage symbolique au tombeau du Christ, révélaient le plus grave phénomène de perversion nationale que l'histoire ait enregistré. « Le massacre des chrétiens d'Arménie est fâcheux, écrivait-il en 1897; mais il faut se faire une raison. » El plus loin : « La raison profonde pour laquelle il faut être politiquement indifférent aux souffrances d'un peuple chrétien, c'est l'intérêt de l'Allemagne. » C'est peut-être bien à cause de son obscurité que la « raison profonde » est devenue le refuge ordinaire de la conscience allemande, mais cela ne rappelle que trop l'instinct du carnassier qui se cache au fond des forêts pour y dévorer sa proie. Ainsi absous et encouragé par cette philosophie utilitaire, le massacre, commencé en 1895, a repris en 1915 sur une vaste échelle, au
momenl où les succès allemands en Pologne, succédant à l'échec des Alliés aux Dardanelles, ont donné aux dirigeants de Stamboul l'assurance qu'ils pouvaient désormais tout oser. Et toutes ces horreurs ont eu pour témoin des officiers et des consuls allemands, et pas un seul cri de révolte ne s'est élevé parmi eux ! Et la Sozial-Demokratie elles auteurs du fameux manifeste, au nombre de quatre-vingt-treize, n'ont pas eu un mot de réprobation. Le silence autour de ce drame a été si profond en Allemagne que le député Liebnecht, inquiet des rumeurs qui filtraient jusqu'à lui, demanda un jour au ministre des Affaires étrangères s il avait connaissance des persécutions exercées en Turquie contre les Arméniens et dont la presse ennemie s'est occupée.
Ajoutons que le Comité Union et Progrès aurait bien voulu agrémenter de quelques jeunes Grecques le copieux butin de femmes et d'enfants qui peuplent les harems et par quoi les Turcs pensent tonifier leur race. L'entrée de la Turquie dans le conflit européen fut signalée, on s'en souvient, par un déchaînement de persécutions contre les Grecs d'Asie Mineure. Le
massacre d'Aïvali faisait présager la prochaine destruction de cet élément jusqu'alors épargné. C'est sur les conseils de l'Allemagne que les Turcs ont mis un temps d'arrêt à l'exécution de ce plan. Elle avait compris qu'elle ne pouvait acheter, tout au moins, l'équivoque neutralité grecque qu'à ce prix .
Il n'entre pas dans le cadre de cet ouvrage de faire l'histoire de ces massacres. La presse eu a suffisamment fait connaître les horribles détails. Je n'y fais allusion ici que pour dire, en matière de conclusion, que ce cataclysme a été l'aboutissement fatal d'un ordre de choses dont je regrette de n'avoir donné qu'une insuffisante analyse.
Il est évident que le caractère mystérieux de la politique turque est dû à un état d ame resté jusqu'en ces derniers temps indéchiffrable à la mentalité moderne. Après les défaites de Navarin et de Nezib, l'une infligée par la réaction européenne, l'autre par la réaction arabe, se posa le dilemme suivant : ou bien les Turcs se réformeraient suivant les conseils de ceux dont ils venaient d'éprouver l'irrésistible puissance; ou bien, ils se refuseraient à changer l'ordre de choses établi. Mais, en se reformant, ils risquaient de se trouver dans un état d'infériorité vis-à-vis des rayas, plus aptes qu'eux aux luttes de la vie ; en ne se reformant pas, ils s'exposaient à se voir abandonnés à leur propre faiblesse. A vrai dire, le souci d'améliorer le sort de la chrétienté orientale n'était que secondaire. Il s'agissait avant tout d'amener l'Europe, issue de 1789, à légitimer une situation de fait stabilisée par des
alliances, fondées sur la nécessité de maintenir l'équilibre européen.
On voulut donner un caractère permanente ce qui n'avait été que provisoire. C'est après Waterloo que l'usage s'est établi de régler les rapports de la Turquie avec ses voisins, d'après ce principe de droit commun que la religion ne saurait être prise en considération de peuple à peuple . Sans doute, le principe est excellent ; mais on oubliait que la Turquie est un état théocratique, et qu'il n'est point une seule notion du droit dont sa législation ne soit exactement le contrepied. N'est-ce pas à cause du caractère spécial de ses institutions, que la Turquie avait accordé des capitulations aux Européens et le droit à ses sujets chrétiens de s'administrer d'après les principes de leur foi ? Voilà ce qu'on a trop légèrement oublié dans les divers congrès tenus au siècle dernier où il n'a jamais été question que des droits légitimes du sultan. De là les mécomptes de la diplomatie et des diplomates réformateurs.
Ce serait mal connaître les Turcs que de supposer que le dilemme posé plus haut leur causa le moindre embarras. Pour y échapper,
ils n'hésitèrent point à jouer la plus déconcertante des comédies. La dissimulation leur étant chose naturelle, ils trompèrent l'Europe autant de fois que les circonstances l'exigèrent. Et le scénario de iS3g, était, à peine modifié, réédité en i856, en 1876, en 1908. Conscients de leur faiblesse, ils pensaient naturellement que s'ils n'entraient pas dans cette voie, nul ne se porterait à leur secours aux heures de danger ou de crise financière. Ainsi s'explique le curieux phénomène d'oscillation qui faisait que les Turcs n'avançaient un pas en avant que pour reculer aussitôt, et que ceux d'entre eux qui, dans les salons mondains, paraissaient le mieux acquis à nos idées, retournaient là-bas plus Turcs que jamais. Si bien que, ni la France, ni l'Angleterre, malgré leurs généreux efforts et l'éclat des services rendus, n'ont pu rien en tirer de bon.
Les complaisances de Berlin ont modifié sans peine cet aspect des choses. Au lendemain du congrès de 1878, les Turcs s'avisèrent qu'ils pouvaient avoir des intérêts communs avec l'Allemagne, à cause de leur voisinage avec la Russie. Des accords suivirent où, petit à petit,
se greffèrent des combinaisons qui ont fait leur chemin. La Turquie, crut y trouver, outre l'équi. valent d'une protection que ses alliés de Grimée ne lui accordaient que conditionnellement, l'avantage appréciable de pouvoir opprimer ou détruire ses sujets, et l'orgueil de se retrouver elle-même. Assurée de l'appui allemand, elle est retournée à ses méthodes avec la violence de l'instinct trop longtemps contrarié.
Là est le secret du mystérieux ascendant des ambassadeurs d'Allemagne à Gonstantinople au temps d'Abdul-Hamid et sous le régime jeuneturc. Confiants dans la puissance militaire allemande, gonflés de belles espérances, les Jeunes Turcs ont engagé tout leur avenir sur une promesse de victoire. Ils ont, d'un cœur léger, rompu avec des Alliés éprouvés alors que rien ne les y obligeait. En raffinés qu'ils sont, ils ont même abusé des sympathies qu'on leur témoignait pour leur arracher le plus de services possible, une main tendue et l'autre armée du poignard prête à frapper. Les cinq cent millions empruntés, c'était la contribution prélevée sur l'infidèle pour la guerre du Djihad conformément à une vieille tradition.
Force est donc de croire que la Turquie, en s'engageant dans une entreprise aussi dangereuse, a dû céder à des considérations d'une nature spéciale, et que si l'Allemagne a tout obtenu d'elle, c'est qu'elle a mis sa politique en harmonie avec sa mentalité. L'Allemagne faisant de l'utilité la loi de son action extérieure, variait agréablement ses moyens. Alors qu'elle faisait de rinternationaleldi base de ses intrigues en France, elle encourageait à Gonstantinople les pires idées réactionnaires. Ce qui m'a toujours surpris, c'est que la Sozial demokratie n' ait jamais tenté de se rapprocher de la Jeune-Turquie, et réciproquement. Les libéraux des deux pays alliés n'ont jamais eu rien à se dire ; on ne les a jamais vus fraterniser dans un même banquel conslitutionnel^échanger des toasts ou des télégrammes de félicitations. Jeunes-Turcs et Sozial démocrates se sont toujours ignorés. Fautil en conclure que leurs boniments n'étaient qu'articles d'exportation à l'usage des Français ?
Certes, la répugnance des Turcs à se réformer est d'essence mystique, mais elle s'explique aussi par des considérations positives. Les Turcs ont pensé que s'ils commettaient l'imprudence de
laisser aux chrétiens le droit de jouir en paix du fruit de leur travail et s'ils n'avaient pris la précaution de les soumettre au rég-ime du pillage, pour vivre d'abord, pour les appauvrir ensuite ; s'ils ne les avaient massacrés de temps en temps pour en diminuer le nombre, ils auraient vite été débordés. Une administration juste leur eût été fatale, car elle les aurait condamnés à mourir de faim. Si le Turc des villes est accoutumé à ne rien faire, celui des campagnes ne produit que pour satisfaire à ses besoins. Les statistiques montrent que tout le travail était aux mains des chrétiens. On peut être sûr que la confiscation des biens arméniens et grecs, qui a été l'une des causes du massacre, ne les enrichira point. Les ateliers resteront fermés et le peu d'industrie que l'administration tolérait disparaîtra sans retour. Le Turc n'est à son aise qu'un fusil à la main, et toutes les fois que l'occasion lui est offerte de satisfaire ce goût, il fait assez bonne figure. La Turquie se reprend alors à vivre avec frénésie, telle une lumière près de s'éteindre qui, soudain, jette un fugitif éclat. Sur les champs de bataille, elle donne l'impression d'un pays en voie de résurrection. Voyez Silistrie, Plewna, les Dar-
danelles. Mais sitôt qu'elle est rendue aux loisirs de la paix, elle retombe dans son inertie coutumière et sa fortune périclite.C'est invariablement après une longue période de paix qu'on s'est toujours avisé de prédire la fin prochaine de « l'homme malade » .
Or, ces éléments actifs qui, seuls, auraient pu par leur travail revivifier ce pays, ne sont plus. A l'heure actuelle, en Turquie il n'y a plus guère que des Turcs, ou peu s'en faut. De sorteque des réformes, même sérieuses, même surveillées par un contrôle européen, ne serviraient de rien.
C'est là précisément la situation escomptée par l'Allemagne qui n'a jamais vu dansson alliée qu'un instrument du pangermanisme Victorieuse, elle mettrait au point l'espèce de protectorat déguisé qu'elle a déjà établi sur le Bosphore, d'où elle compte dominer les grandes voies de communications dont le tracé du Bagdad a souhgné la haute importance. Elle façonnerait la Turquie à son image, la repeuplerait d'éléments nouveaux puisés dans le iropplein de sa population. Ces visées se faisaient jour dès 1896, sitôt après les massacres, c'està-dire avec un à-propos brutalement germani-
que. La ligue de ce nom ne réclamait-elle pas l'Arménie el la Crète, dont la possession, disaient ses écrivains, était « une question vitale pour l'Allemagne ». Un travers des pangermanistes c est de voir des questions vitales partout.
Bien avant, le D' Anton Sprenger rêvait de légions d'émigrants souabes et wurtembergeois qui, semblables aux Gaulois du m* siècle, auraient franhi le Bosphore pour aller fertiliser les plaines de cette partie du monde. Le pasteur Neuman, déjà cité, parlait de coloniser tout d'abord la Palestine: « On y mettra, écrivait-il, une sorte de dictature amicale qui, souvent, parlera à la Turquie comme on parle à l'oiseau du proverbe : mange ou crève. » Ce bon pasteur comptait bien que la Turquie sortirait à moitié crevée de l'aventure où elle se laisserait tôt ou tard entraîner. C'est assurément en vue de ce beau résultat que ses ouailles ont favorisé, puis excusé les massacres des Arméniens en qui elles voyaient de redoutables concurrents. Les Turcs se sont chargés de leur aplanir la voie.
Je pense que l'Entente 8'inspirera de ces charitables intentions pour régler sa conduite dans
le « règlement de la question d'Orient. » Jamais la France ne l'aurait soulevée si la Turquie n'était entrée dans le conflit. Le devoir des Alliés est de la résoudre une fois pour toutes et de traiter enfin ce pays suivant ses mérites. Le statu quo ante n'est plus possible. L'Orient, foyer permanent de troubles et de corruption ne peut devenir un élément de paix et de moralité que si on le reconstruit sur la vérité de l'histoire et non sur la fiction des Tanzimats et des notes diplomatiques.
La Turquie, fléau de l'Asie, doit disparaître en tant qu'Etat. Constantinople sera anglaise, italienne, arabe, russe, grecque, française, elle sera ce qu'on voudra, excepté turque. Le jour où cette œuvre d'assainissement s'accomplira, Arméniens, Syriens, Ghaldéens, Grecs, aujourd'hui dispersés par milliers en Amérique, en France, en Angleterre regagneront leur patrie. Leur esprit national persiste intact et n'a pas été affaibli par six siècles d'oppression. Je suis convaincu que leurs vigoureuses aptitudes au travail, jointes à la foi qu'ils gardent dans la restauration de leurs foyers, seront les agents les plus puissants pour rendre à l'Asie Mineure
son ancienne prospérité. Las des misères d'une situalion sans issue, les Turcs eux-mêmes s'accommoderont aisément d'un régime fondé sur la justice et la modération. Ils ne seront l'objet d'aucune représailles et nul ne songera, j'espère, à leur retourner les exécrables violences dont ils se sont rendus coupables. Les Turcs désarmés, les Russes débouchant « sur les mers chaudps )) l'Arménie reconstituée, l'Arabie émancipée et le khalifat enfin restitué à l'illustre famille du Prophète, c'est le rideau tiré sur le drame le plus sombre qu'ait jamais vécu l'humanité orientale. En terminant ce dernier chapitre, je forme le vœu que la victoire, renouant la chaîne des temps, voie refleurir, comme à l'époque de la « paix romaine », la Cilicie, rionie, la Bithynie, la Phrygie, la Galatie, la mystique Gappadoce, provinces aux noms pleins d'harmonie, d'une douceur virgilienne. Qu'une fois encore se révèle la force mystérieuse qui soumet aux destinées de Constantinople les grandes étapes de la civilisation. Rappelons qu'en transférant à Hyzance le siège de l'Empire romain, Constantin faisait du christianisme une religion d'où devait sortir la beauté du moyen
âge. Cette période prenait fin à l'henre où Mahomed II pénétrait à Sainte-Sopliie. Avec le déclin du Croissant luira l'aube qui éclairera un monde nouveau.