E. Moustafa Nourri Bey, président de la Chambre Ottomane
Nous venons d'être l'objet d'actes de violence et d'atrocité tels qu'il ne s'en est même pas produit du temps de Timour-Leng et de Djinghiz-Khan. Une population tranquille et soumise a été abandonnée sans mesure et sans justice à des férocités indescriptibles.
Le pillage, l'incendie et le massacre ont complété la ruine. Le Vilayet d'Adana, dévasté par les ravages, est devenu un tombeau pour la population non musulmane. Nous doutons fort qu'un gouvernement qui a permis aux musulmans d'attaquer impitoyablement les chrétiens et qui les a secondés même dans l'ac-
complissement de leur tâche, soit digne de ce nom.
Nous vous prions donc instamment, au nom de l'humanité, de la justice et de l'équité, d'envoyer à Adana, sans perdre de temps, une commission chargée d'étudier notre situation actuelle, de nous indemniser pour les pertes que nous avons subies et de condamner à mort les fonctionnaires responsables.
A la Cour Martiale dAdana
Nous avons l'honneur de vous porter ci-après notre témoignage et de vous faire part de nos observations au sujet des regrettables événements d'Adana.
Le 1 er avril 1909, à l'heure où une partie de la population chrétienne se trouvait déjà dans les fermes et vignes pour s'y occuper des travaux coutumiers, une autre partie des habitants, qui se rendaient au bazar pour ouvrir les boutiques, s'aperçurent que les musulmans étaient armés et qu'ils étaient munis de gourdins. Cette constatation les ayant effrayés, ils se retirèrent chez eux.
Sur quoi, l'ex-gouverneur Djevad Bey, me faisant appeler auprès de lui, me dit qu'il n'y avait rien à craindre et que les chrétiens devaient ouvrir leurs boutiques pour vaquer à leurs occupations. Je crus bon d'attirer l'attention du vali sur la foule armée, à l'aspect effrayant, qui se rassemblait sur la place du marché.
Ce n'est rien, reprit le vali; ils se disperseront dès que les magasins seront ouverts.
Me basant sur la parole et les promesses du vali, je me rendis au bazar et j'y recommandai aux chré-
tiens que je rencontrai d'ouvrir leurs boutiques conformément aux ordres du gouverneur. En ce moment, deux chrétiens blessés furent transportés au Konak, tandis qu'on semblait ne point se préoccuper des musulmans qui les avaient blessés.
Cette situation se prolongea pendant quelque temps. Puis, dans différents endroits de la ville et au même moment vers les 5 heures à la turque, commencèrent la fusillade, les massacres et le pillage. David effendi Ourfalian, membre de la Cour d'Appel, qui travaillait par ordre du vali à faire ouvrir les boutiques, et Artin effendi Chadrikian, membre du Conseil municipal, furent massacrés les premiers, l'un sur la place du marché et l'autre dans le local même de la Municipalité. Ensuite commencèrent le massacre général, le pillage des biens et l'incendie.
1° Le fait de marquer les magasins des chrétiens pour pouvoir les discerner au cours du pillage de ceux des musulmans, nous fait supposer que les événements étaient préparés d'avance.
2° Le port du turban blanc, comme signe distinctif pendant toute la durée des massacres, par les fonctionnaires civils et judiciaires ainsi que par toute la population, nous étonna fort au premier abord, mais nous comprîmes plus tard que c'était dans un but intentionnel.
3° Le pillage, l'incendie et les massacres qui ont duré du 1 er au 3 avril avaient déjà presque ruiné, tant en biens qu'en hommes, la population chrétienne d'Adana. A la suite de notre intervention et de nos démarches auprès des autorités locales, le gouverneur Djévad Bey, le général de division Moustafa Remzi Pacha, ainsi que les ulémas et les notables de
la ville, nous promirent sur serment que rien ne surviendrait plus et que les incendies seraient éteints. Cependant, les agissements de ces personnages^ contrairement à leur promesse formelle et à leur serment, ainsi que le renouvellement des massacres inquiétèrent beaucoup les malheureux chrétiens qui ne savaient plus à qui s'adresser.
4° Quelques jours après les événements, Hatibeff., beau-fils de Cazazzadé et Bochskzadé Abdul Rahman eff. qui demeuraient parmi les chrétiens, firent évacuer leurs maisons et se transférèrent au quartier musulman. Ce fait ne prouve-t-il pas que ces genslà étaient au courant des événements qui se préparaient pour la seconde fois parmi les musulmans ?
5° Encouragés par les promesses et les assurances données parle Gouvernement, le 12 avril, tandis que nous célébrions la messe dans nos églises, le deuxième massacre commença par une fusillade bien fournie dans les différents endroits de la ville et entraîna des désastres encore plus effrayants : Les massacres et l'incendie durèrent jusqu'au lundi matin et transformèrent la ville en un cimetière ravagé. Les Autorités locales avaient installé la population chrétienne dans les vastes jardins contigus au Konak et avaient promis de faire cesser les massacres et les incendies.
Mais, tout au contraire, les incendies ayant augmenté d'intensité balayèrent complètement le restant de nos églises, boutiques et habitations. Ce fait également ne laisse plus aucun doute sur l'origine et le but des événements.
6° Le monument commémoratif de la Constitution, élevé neuf mois auparavant, moyennant une sous-
cription populaire et par les efforts de nos frères soldats, a été détruit à coups de fusil et de hache, en présence des fonctionnaires de l'Etat, des soldats et de la population musulmane. Les cris de : « Vive le Sultan » et « A bas la Constitution » qui s'élevaient jusqu'au ciel prouvaient ainsi le but auquel tendaient ces événements.
7° Les calomniateurs qui, par un tas de mensonges et de fausses accusations, trompèrent intentionnellement la population musulmane lors des regrettables événements et l'agitèrent contre les chrétiens, ces calomniateurs, disons-nous, sont non seulement les principaux ennemis du pays et de la nation, mais aussi la cause de leur ruine complète. A ce propos, nous attirâmes la sérieuse attention de l'ex-gouverneur Djévad Bey, sur les articles mensongers et provocants du journal Ittidal. Le vali nous affirma qu'il ferait fermer l'imprimerie dudit journal et qu'il en ferait cesser la publication. Cependant, il ne fit rien à cet effet, il lui permit au contraire de jouer son ancien rôle, ce qui a excessivement augmenté nos malheurs.
8* Ruinés par les pillages, les incendies, les massacres et par d'autres atrocités, les pauvres chrétiens sont emprisonnés à la suite de fausses accusations ; ils deviennent l'objet de toutes sortes de supplices. 11 leur est encore défendu de voyager dans l'intérieur même du vilayet et cette mesure est exclusivement réservée aux chrétiens. Or, tous ces malheurs qui viennent se greffer sur tant d'autres, nous les soumettons à votre sérieuse attention.
9° Privés de tous moyens de vivre, manquant de leur pain quotidien, les habitants chrétiens ne possèdent
ni vêtements, ni habitations, non plus de meubles. Une telle situation montre clairement l'importance des pertes qu'ils subirent et la profondeur de leur misère, et justifie amplement la répugnance qu'ils éprouvent pour Ja vie. Dans quel but ont-elles été commises, toutes ces atrocités? Nous référons le cas à FHonorable Cour Martiale pour qu'elle en fasse l'objet de ses mûres réflexions.
10° Pendant nos visites au Conak, où nous étions invités par les Autorités, nous y rencontrâmes à plusieurs reprises les notables et les Ulémas de la ville en train de délibérer ; ceci n'indique-t-il pas que ces gens-là avaient agi d'accord avec les autorités locales lors de l'organisation des événements ?
11° Après tant de calamités et de souffrances, nous avions tout lieu d'espérer que nous serions défendus par les soldats libéraux, protecteurs de la Constitution, qui est après Dieu notre seul et unique refuge. Mais malheureusement les soldats furent également trompés et agités par la population musulmane et prirent part aux pillages, incendies et massacres, ce qui accrut davantage nos malheurs.
12° Etant donné que ces regrettables événements commencèrent au même moment et sur le même système, tant à Adana que dans ses dépendances, et qu'ils durèrent dans les mêmes conditions, nous sommes amenés à penser qu'ils ont été organisés dans une intention malveillante. D'autant plus que la coïncidence des événements de Constantinople dans les mêmes journées, relève qu'il existe un rapport entre eux.
13° Pendant les premiers événements regrettables, les habitants des villages environnants furent tous
massacrés et leurs fermes, d'une valeur de quelques milliers de livres, ainsi que les instruments et machines agricoles, avec tous les accessoires, furent saccagés et brûlés ; les pertes entraînées de ce chef furent énormes. En outre, les manœuvres venus à Adana de divers endroits pour travailler aux champs, furent massacrés sans pitié, ce qu'aucune conscience ne saurait tolérer.
14° Nous sommes fermement persuadés que le but de ces organisations criminelles tendait à exterminer les chrétiens de notre région. Nous aimons à espérer que l'Honorable Cour fera preuve de justice en allouant aux chrétiens endommagés quelque indemnité convenable.
15° En terminant, nous nous permettons de vous dire que nous ne voyons aucun motif sérieux et suffisant qui puisse justifier ces irréparables ravages, et nous espérons qu'on voudra bien procéder au nécessaire pour effacer la tache portée, au nom de l'humanité à l'islamisme et par l'ottomanisme.
Dans le cas où vous désireriez avoir des renseignements complémentaires au sujet des faits que nous venons de citer, nous vous les fournirons volontiers.
Veuillez agréer, etc., etc.
[Signé par Monseigneur Terzian, Ëvêque arméno-catholique cT Adana.)
Copie de la dépêche envoyée immédiatement après la première exécution, aux autorités ci-après.
Au palais impérial, au Grandvizirat, au Sénat, à la Chambre Ottomane, aux Ministères de la Guerre et de la Justice, ainsi qu'aux patriarcats.
Les chrétiens d'Adana et de ses dépendances ayant subi de grosses pertes tant en hommes qu'en biens, la possibilité de leur séjour dans ces parages et la sécurité de leur vie étaient subordonnées aux procédés loyaux et aux actes de justice delà Cour Martiale. Mais nous regrettons fort que sa première action nous ait enlevé tout espoir et nous ait vivement attristés. Car, au lieu de chercher les organisateurs des massacres et des ravages pour leur infliger un châtiment exemplaire, on se préoccupe des assassins ordinaires. Parmi les musulmans un tas d'ignorants villageois qui, sans être même très au courant des événements, n'ont fait qu'obéir à des ordres donnés, et parmi les chrétiens nombre d'innocents citadins, condamnés à la suite des faux témoignages de certains rancuniers, ou pour avoir recouru à leur défense légitime, sont morts sur la potence. La Cour Martiale a une tendance à trouver toujours coupables les chrétiens. Dans ces conditions, à qui pourrons-nous soumettre nos doléances? Comment pourrons-nous consoler et rassurer nos pitoyables communautés? Ayez pitié de nous, pour l'amour de Dieu.
Le 4-17 juin 325-1909,
ti
Question adaptée pa? Tpijgs^f Kérnal
4 5. Eminence Monseigneur Paul, évêque des Arméniens Catholiques (FAdana.
Veuillez nous faire savoir, avec des arguments convaincants et un exposé de motifs, quels sont les agitateurs des événements sinistres d'Adana, dont vous parlez dans votre dépêche adressée au Grandvizirat, en date du 4Haziran 325 (17 Juin 1909).
Le 7 Haziran 325.
Le 2Q Juin 19Q9.
(L. S.) Youssquf Kémal, de la Commission d'Enquête.
Réponse au tezkéré de Youssouf Kémal bey, membre de la Commission d'enquête.
Par vqfre communication en date du 7/20 Juin 1909, vous me demandez de vous relever les fauteurs des sinistres événements d'Adana.
En réponse, je vqus informe que dans les paragraphes 7 £t 10 de nptre précédent rapport adressé à la Haute Commission d'enquête, les provocateurs des regrettables événements sont déjà signalés.
En vous priant donc de recourir q. cet effet aux dits paragraphes, nous vous adressons les quelques lignes ci- après pour vous expliquer notre point de vue à ce sujet :
1° Ceux qui massacrèrent sans pitié des milliers
d'innocents chrétiens, doivent connaîtra les provoca-teurs des dits événements. C'est donc à ces massacreurs qu'il faut demander de qui ils en reçurent l'ordre,
2° Ceux qui pillèrent les biens et meubles d'une valeur de quelques centaines de mille liyres, existant dans les maisons et boutiques des chrétiens; ceux, disons-nous, chez qui spnt découverts actuellement les biens et meubles vplés, connaissent probablement les auteurs des massacres et d'autres atrocités. Il est certain que ces piljeurs vpu§ diront facilement de qui ils obtinrent une pareille autorisation.
3° Ceux qui incendièrent, en se servant du pétrole les maisons, les boutiques, les écoles et les égîises*de la population chrétienne, d'une valeur de quelques millions de livres, doivent se rappeler par qui ils furent incités à commettre ces ravages. 11 y a donc lieu d'interroger ces pétroleurs.
4° Les provocateurs de Pes événements destructifs sont bien les ulémas et les hauts fonctionnaires musulmans, propagateurs des idées compromettantes du Gouverneur Pjéyad bey et 49 Général de division Moustafa Repqzi pacha, qui permirent aux musulmans de saccager, incendier, ravager, et de causer de grosses pertes d'hommes et de biens.
5° Si les exécuteurs de ces massacres, pijlages et tant d'autres atrocités, ont agi de leur prqpre initiative, ils en sont directement responsables. Mais s'ils ont commis ces actes criminels sur les instigation» des autres, il est évident que dans ce cas là les responsabilités en incombent aux deux côtés.
6° Nous sommes fermement convaincus que dans le cas où la Cour Martiale voudrait presser un peu le»
Musulmans, ceux-ci avoueraient facilement tout et que la vérité et la justice seraient ainsi établies.
Il est à noter que les populations musulmanes et chrétiennes de notre ville et de ses dépendances vivaient depuis des années dans la tranquillité et dans la sécurité, et même pendant les ravages et les massacres survenus quatorze ans auparavant et qui livrèrent le pays entier au sang et au feu, la ville d'Adana entièrement et ses dépendances en partie en furent exemptes.
Or, la seule chose que nous attendons humblement de votre bienveillance, c'est qu'au lieu de punir les assassins et voleurs ordinaires, il soit procédé, (afin de leur infliger un châtiment exemplaire), à la recherche des principaux agitateurs qui poussèrent les premiers à commettre ces outrances. Cela faisant, il n'y aurait plus lieu de condamner à mort par milliers, ceux de nos compatriotes musulmans qui ont été assez naïfs pour être dupes des intrigues de quelques traîtres de la patrie et de la nation. Qu'on condamne seulement les vrais assassins et les principaux provocateurs, fussent-ils employés ou hauts fonctionnaires, notables ou ulémas ; que la justice soit faite pour tous, et que la terre sacrée de la patrie ne soit pas tachée du sang des innocents.
Le 10 Haziran 325.
Le 23 Juin 1909.
Déclarations des Chefs Spirituels d'Adana.
A la Cour Martiale d'Adana, à S. E. Moustapha Zihni pacha, Gouverneur d'Adana, à la Commission d'enquête, au siège central de Salonique, au siège central de Constantinople, et au Grandvizirat.
En vous faisant part du profond regret de la population chrétienne pour les pertes énormes qu'elle subit ces derniers temps, ainsi que pour les imputations portées contre elle, nous venons citer les quelques faits suivants qui relèvent leur vraie position dans les événements.
Nous, habitants chrétiens d'Adana et de ses dépendances, fûmes fidèles, dès le commencement à la Constitution, et travaillâmes par parole et par acte pour en assurer la durée et sa prospérité. Comme de véritables ottomans, notre désir et notre but furent de protéger la Constitution, de lui rendre toujours service et d'être comptés parmi ses partisans.
Nous protestons vivement contre toute idée de soulèvement qu'on veut nous attribuer. Nous ne nous révoltâmes jamais, et nous n'y pensâmes pas même. Etant des sujets fidèles et soumis, nous fûmes victimes de la jalousie et des intrigues de quelques partisans de l'ancien régime et de certains fanatiques.
Surpris par une organisation perfide qui étonna le ciel et la terre, nous fîmes toujours preuve de notre fidélité envers le Gouvernement, par nos démarches auprès de lui lors du commencement des événements et en nous soumettant à ses décisions.
En répétant encore une fois que même actuellement
LÈS TttîlCÎS àti* fkUÊ LÀ..
nous sommes fidèles à la Constitution, nous nous déclarons tout disposés à remplir ce qu'exige de nous la patrie. Nous ne nourrissons aucune idée de vengeance pour les calamités dont nous venons detre l'objet.
Nous attendons de nos compatriotes musulmans que le Gouvernement Ottoman agisse d'accord avec les différents éléments qui le composent; que les sentiments de fraternité manifestés lèrs de la proclamation de là Constitution soient exprimés à nouveau ; que la justice soit faite pour tous ; que les plaies dangereuses ouvertes au cœur de la patrie soient guéries, et que son présent et son jâvënir soient pour toujours assurés ; en un mot, que l'union ët la fraternité ainsi que l'égalité et la justice soient définitivement établies. Nous sommes réellement ottomans et rioùs désirons sincèrement le bonheur et là prospérité dé la patrie. Nous nourrissons ùttë affection cordiale envers notre Magnanime Souverain qui travaille à la réalisation de ce but ; nous aillions nos frères jeunes-turcs, la glorieuse armée d'opération , le Comité « Union et Progrès », ainsi que toits les Ottomans fidèles à là Constitution.
Le 6-19 Juin 1909.
fiéftêche dé fèlicitatiôn à rocbàëiôn de la fête natiôiiale.
A S. M. 1. le Sultan.
Nous venons humbleineni transmettre à Vôtre MàjêSté nds félicitations à l'occasion de là fêté nàtio-
LËS TUUCS #STT PASSE LA.
nale qui a occasionné notre bonheur et notre gloire. Nous sommés heùrëùxde voir en la personne de Votre Majesté, le premier Sultan constitutionnel, et nous souhaitons de tout notre cœur que le régime actuel dure éternellement, et que nous soyions toujours l'objet des sympathies et de l'estime de Votre Majesté Impériale.
(Signatures)
Lé Vicaire patriarcal des Syriens et des Grecs Catholiques,
Le Chef spirituel des Arméniens protestants d'Adana^
Lé Vicaire patriarcal dés Arméniens Grégoriens d'Adaha,
Vévêque dés Arméniens Catholiques $ Aûahà,
Lé Vicaire patriarcal des Chaldéeils d'Adarlâ ,
Le Vicaire patriarcal dés Syriens Mélkités d'Âdana,
Le Vicaire patriarcal
dès Grecs d'Adana.
Les 9-22 Juillet 19d9.
Même dépêche à la Chambre Ottomane.
Nous vous transmettons nos sincères félicitations à l'occasion de la fête Nationale, ainsi que nos meilleurs vœux pour la continuation du régime Constitutionnel.
[Signé des mêmes) .
A S. Ex. Ismaïl Fazil pacha, président de la Cour Martiale d'Adana.
Nous avons l'honneur de vous porter ci-après notre témoignage et de vous faire part de nos observations au sujet des regrettables événements d'Àdana.
1° Peu de temps après la proclamation de la Constitution, certains partisans de l'ancien régime et un tas de fanatiques, mécontents de ce changement, essayèrent, en vue de renverser le régime constitutionnel, de semer la discorde parmi la population, en déclarant que la constitution n'est pas compatible avec les principes de l'islamisme et que d'après le Chéri la fraternisation des musulmans et des chrétiens est matériellement impossible. Ce fait peut être aussi relevé par voie judiciaire.
2° Nul n'ignore que les massacres éventuels des chrétiens pendant le Ramazan et le Courban baïram y dont on faisait circuler les bruits, furent prévenus et empêchés, grâce à la grande vigilance dont on fit preuve et aux mesures de précaution prises à cet effet.
3° Quelques mois avant les sinistres événements, le Comité « Union et Progrès » ayant appris qu'un
massacre général se préparait à Tchaïli et à Ovadjik envoya sur les lieux quelques-uns de ses membres lesquels, en vérifiant les dits bruits, constatèrent leur véracité absolue.
4° Tous ces incidents ont été complétés par les agissements de certains calomniateurs et de quelques méchants hommes, ennemis du pays et de la nation, qui consacrèrent tous leurs efforts à produire un massacre général, en surexcitant les esprits de la population musulmane par un tas de faux bruits, tels que le percement par les chrétiens d'une voie souterraine conduisant au dépôt, et l'achat d'armes par ces derniers dans une intention malveillante. En outre, ces gens-là incitèrent sur nous la haine et l'animosité ainsi que la jalousie des musulmans, en leur faisant croire que nous avions l'intention de fonder une principauté dans les environs d'Adana.
5° A ce moment-là, nous n'étions pas assez au courant des plans qui se préparaient en cachette. Toutefois, nous nous apercevions du changement survenu dans la manière de se comporter des musulmans envers les chrétiens.
Le Vali Djévad bey s'étant rendu à Hamidiè, avait fait empêcher à son retour, dans le but de créer des difficultés, de sonner les cloches des églises. Les jeunes gens musulmans cherchaient quelque prétexte pour soulever des désordres. Un incident de moindre importance survenu dans le quartier Tosbaghi leur fournit l'occasion de réaliser le but qu'ils se proposaient. Au cours d'une dispute engagée entre un jeune homme chrétien et des jeunes gens musulmans, deux mahométans furent blessés et l'un d'eux succomba plus tard des suites de ses blessures. Ce fait
LÈS TURCS ÔNf PlSSÉ LÀ.
Servit dë prëtèxtë à dèrtàitls pi êriiirb àtëur i àfln d'agiter toute la population musulmane contre les chrétiens.
6° Après cet incident, les musulmans sé rasseniblaient toutës les nuits èt se promettaient en foule dans les rùës en répandant là tëtreur partiii la population chrétienne.
Datis la nuit dti 30 mars 1325 (12 avril 19(39), M e Chanibers et le pàsieiir Hampàrtzoum Àchdjiàîl, se rendirent, en compagnie du D r Hampàrtzoum Salébian, chez le gouverneur Djevad bey, pour àttirër son attention sur ces faits et pour lui demander c[ùë des mesurés dë précaution soient prises à cet effet. Le Vàli les rasëùra en disant : « N'ayez pas peùr, il n'y a rien » ; mais il n'entreprit aucune mesure pour le maintien de l'ordre.
7° Dans la soirée du 31 mars 1325 (13 avril 1909) une nombreuse portion de la population musulmane s'était réunie devant le Kohak pour délibërër au sujet de l'organisation d'un massacre des chrétiens et d'un grand ravage. Dans cette multitude d'hommes se trouvaient le Yali Djevad bey ; le général de division Moùstafa Remzi pacha, Bagdadi zàdé Abd-ul- Kader, Guërguerli zadé Ali, le directeur de là policé Cadri bey, le commissaire de police d'Adanà, Dabbaghzadé Hadji Ali eff., Hamali zadé Moùhàmmet eff., etc., etc., Quelques-uns de la foule excitaient par des calomnies et des mensonges la population musulmane. « 11 faut massacrer lés guiàvoùrs, criaient-ils, parce qu'ils ont assassiné dans les vignes deux musulmans et ont commis d'auttes méfaits ».
Et tandis que le directeur de là police, Cadri bey,
LES TllkCS Ôfrî #ÀSSÊ LÀ..
tâchait d'arrêter CëS provocateurs, le Vali Djevad, tout en sachant même que les bruits répàtidiis étaient absolument faux, ne faisait aucun effort pour les démentir et pour eh réprimander les auteurs.
Encouragée de cette indifférence du Vali, la horde se mit en marche et massacra devant la tour dé l'horloge le nommé Loutfik, ouvrier maçon. Ensuite, ëllë fît des démonstration^, contré lesquelles lé GétiVernetlr ne montra aucune activité.
8° Dans là matinée du mercredi 1/14 avril 1909, les chrétiens étaient dans l'hésitation pour ouvrir leur bôuticjùes, parée qu'ils voyaient quë les musulmans, tant au marché que dans les rués, portaient le turban blanc et qu'ils étaient armés ët munis de. gourdins. Djëvâd bey au lieu de faire disperser ces attroupements j fit appeler chèz lui les chefs spirituels et leur recommanda de faire ouvrir aux chrétiens leurs boutiques. Cela relève clairement le but auquel tendait les agissements du Vali : 2° À ce moment là on avait demandé à Djévad bey d'envoyer un détachement dé soldats pour disperser la foule. Le Vali tout en affirmant que cette proposition était juste et logique renonça à son exécution ; 3° Les sentinelles placées dans la matinée du même jour par Rifaat bey, major de la gendarmerie, pour la sûreté du marché, furent enlevées par l'ancien Alay bey. Il est inutile d'expliquer le but auquel tendait cette mesure ; 4° Le même jour, au moment où Abd-ùl-Kadêr eff. et son fils Abd-ùl-Rahman eff. ainsi quë Guerguerli zadé, Ali eff. et David eff. Ourfalian travaillaient, conformément aux ordres du Vali, à faire ouvrir aux chrétiens leurs boutiques, le dit David eff., à peine qu'il avait quitté ses compagnons musulmans, fut mas-
sacré sur la place (1). Comment pourrait-on expliquer ce meurtre ? 5° Au même moment, quand on forçait la première boutique pour la mettre au pillage, le Vali Djevad bey et Moustafa Remzi pacha regardaient la scène avec une indifférence complète, ce qui redoublait le courage des pilleurs ; 6° Encore le même jour, on massacra en présence même du Vali le nommé Artin eff. Chadrikian, membre de la Municipalité, ainsi qu'un autre employé du bureau des cadastres, Mazoub eff., sans que Djévad bey s'y soit opposé en quelque sorte ; 7 e Le même jour, Khatib eff., gendre de Cazaz 'zadé, Muchteba eff., Dabbagh zadé Ali eff., et une grande foule de bachi-bouzoucks accoururent vers le Konak en s'écriant. « L'Islamisme n'existe plus ; les Guiavours assassinent nos femmes etnos filles; donnez-nous des armes.» Ils demandèrent au Vali, à Moustafa Remzi pacha des fusils Martini. Leur volonté fut exécutée immédiatement et les mêmes facilités furent accordées pour les dépendances d'Adana.
9° Les pauvres chrétiens qui s'efforçaient à éteindre les incendies dont leurs maisons devenaient la proie, furent atteints des balles de Maùser lancées par les hauteurs des minarets, par la tour de l'horloge, par les hautes maisons des musulmans, ainsi qu'à travers des tuiles couvrant le toit de l'école des Arts et Métiers, et cela dirigé par Guerguerlizadé. Ce fait constitue non seulement un acte d'injustice, mais aussi un argument convaincant au sujet des provocateurs des événements funestes.
(1) N.-B. — David Efïendi Ourfalian, fut la première victime des événements d'Adana. 11 a été assommé par ordre supérieur.
10° Dans le cas où l'on procéderait à la recherche des auteurs des dépêches compromettantes lancées aux dépendances d'Adana, on parviendrait, sans nul doute, à obtenir des renseignements suffisants au sujet des agitateurs des événements d'Adana. A ce propos, nous attirons votre sérieuse attention sur l'attitude néfaste du directeur du journal Ittidal d'Adana avant et après les événements.
11° Pendant les jours des massacres et des pillages, lorsque nous nous adressions aux autorités, nous y voyions souvent des notables musulmans entrain de délibérer: C'étaient Bagdadi zadé Abd-ul Kadereff., son fils Abd-ul-Rahman, et son beau-fils Bekir, Guerguerli zadé Ali eff., Bochnak zadé Salih eff., Abdal Kiahyassi Kérim, l'Uléma Mufti zadé Muchtebi eff., Baloumli-zadé Osman eff., Dabbagh-zadé Hadji Ali eff., etc. etc.
12° Le 12 avril 1325 (25 avril 1909) date à laquelle recommencèrent les événements pour la seconde fois, les nommés Kybrizli Oglou Suléiman, et lt-ouyoutmaz Ali, de Saldjilar, accouraient vers le Konak en s'écriant « les guiavours ont tué des soldats et n'ont laissé aucun musulman dans le quartier Saldjilar. » Saais avoir procédé à la vérification de ces renseignements dénués de fondement, Moustafa Remzi pacha donna à ses soldats, au son de la trompette, l'ordre d'attaquer.
13° Les personnages précités qui ne se contentaient pas des massacres, pillages et incendies ayant duré du 1 er au 3 avril, essayaient d'en organiser d'autres et de cacher leurs fautes. Mais comment pourrait-on réaliser ce but ; sinon en exécutant un massacre plus fort et tin ravage plus désastreux que les précédents.
Effectiyeïuent les soldats rouméliotes connus par leur libéralisme et par leurs services rendus; à la patrie, qui ignoraient jusqu'alors les événements antérieurs, furent assaillis, au r$oment pù ils dressaient les tentes, par des coups de fusils tirés intentionnellement par quelques musulmans qui s'écriaient. « Les Guiavours tirent sur les soldats ; ijs ne restent pas encore tran*» quilles ». Les soldats reçurent alors de Moustafa Remzi p^cha l'ordre 4'attpiquer et commirent des ravages terrib}es (1). Croyant réprimer une insurrection ils tuaient un grand nombre de chrétiens et brûlaient, en se servant du pétrole, les églises, maisons et boutiques représentant une grande valeur; tandis que les vrais dévastateurs, les traîtres de la patrie étaient émerveillés de la réussite de leur projet. Quelle est mÊÛntenptnt la Cpur martiale qui pourrait les réprimander ? Quel est celui qui oserait condamner ces actes, d'atrocité pour sauver l'honneur du soldat ?
14° Dans le cas où la Çour Martiale voudrait presser un peu les musulmans qui massacrèrent les chrétiens, pillèrent leurs biens et nieuWes et incendièrent leurs maisons, ceux-là avoueraient facilement et désigneraient les persqnnes de qui ils en reçurent l'ordre, et la yérité et la justice seraient ainsi établies.
Les populations musulmanes et chrétiennes d'Adana et de ses dépendances vivaient depuis des années dans la paix et la sécurité, et même lors des événements survenus quatorze ans auparavant, qui livrèrent F Asie-Mineure au feu et au sang, la ville d'Adana en entier, et ses dépendances en partie furent exemptes des massacres et des ravages.
(1) Ce qui n'empêche pas une pièpe ofïicjelle de soutenir que les soldats arrivés le 12 avril n'ont pas beugé !
Or, ce que nous attendons^ de l'honorable Cour Martiale c'est qu'au lieu de punir }es assassins ordinales, il soi); procédé, afin de Jeur infliger un châtiment exemplaire, à la recfierclie de£ principaux provocateurs qui incitèrent les premiers à commettre ces ravages ; qu'on ne condamne plus à mort des milliers de n QS compatriotes musulmans, qui furent assez naïfs pour être dupes des calomnies des ennemis du pays et de la nation ; que seulement les auteurs des événements, fussent-ils fonctionnaires supérieurs pu employés, notables ou ulémas, soient condamnés équitablement ; que le peuple innocent soit sauvé ; que la justice soit faite pour tons et que la terre sacrée de la patrie ne soit pas tachée du sang des innocents.
(Mêmes signatures des Chefs spirituels (PAdqnq.)
A la présidence de la Chambre Ottomane.
(Copie a été remise au Patriarcat Arménien).
Les sentiments de compassion manifestés par la Chambre Ottomane envers nous et le concours qu'elle nous a prêté lors <\e$ calamités dont nous avons été les victimes et à la suite des grosses pertes que nous avons subies pendantles événements funestes d'Adana, nous occasionnèrent une joie infinie et une grande satisfaction. Nous vous prions instamment de vouloir bien procéder, (avant que notre déplorable situation soit encore aggravée par l'approche de la saison d'hiver), à la reconstruction de nos églises, écoles,
maisons et boutiques qui se trouvent complètement détruites, ruinées et brûlées.
Nous vous avisons en outre qu'il est absolument indispensable de continuer pour quelque temps encore le secours pécuniaire, accordé depuis deux mois à titre de pension alimentaire, à la population chrétienne, privée de tous moyens d'existence et ne possédant rien pour se vêtir.
En vous informant que faute de ces mesures de précaution, un grand nombre de pauvres citoyens chrétiens mourront encore d'inanition, nous faisons instamment appel à vos sentiments d'humanité et de patriotisme.
Le 23 Témouze 1325.
Le 5 Août 1909.