SCÈNES D'HORREUR
Récits extraits du livre de M. A. Adossidès : « Arméniens et Jeunes-Turcs » (1).
A Adana, comme dans le reste de la province, le mot d'ordre est de ne frapper que les Arméniens. Dans plusieurs cas cette consigne est forcée et au tableau final figureront bien quelques centaines de Grecs et de Syriens, mais c'est par exception ou par méprise qu'ils auront été tués. Le mouvement est dirigé contre la race haïe, les Arméniens. Et parmi ceux-ci, l'on s'acharne surtout contre les hommes. Tout comme chez les peuplades primitives et chez les sauvages, c'est en quelque sorte de tradition, dans les guerres de l'islam et dans ces tueries collectives que l'on organise en pleine paix, d'exterminer les mâles; quant aux femmes et aux enfants, on les réduit en esclavage et on les convertit à la foi du Prophète. On épargne surtout les jeunes filles, qui servent à peupler les harems. Sur ce point également, la règle a été violée dans le massacre d'A-* dana, et d'innombrables créatures, femmes, vierges, enfants en bas âge, ont été immolés avec une férocité inouïe, le plus souvent après avoir subi les derniers outrages.
D'une façon générale, ce qui frappe dans les
(1) Paris, Stock. 1910.
événements de Cilicie, c'est la cruauté, le cynisme incroyables que Ton a mis à anéantir tout un peuple.
On lit dans le rapport de la commission d'enquête turque :
Les musulmans, grisés par l'odeur de la poudre, ont commis des atrocités qui ont fait verser des larmes même à nous autres militaires.
M me> Doughty-Wylie écrit :
Les Turcs tuent les hommes à demi et pendant que les malheureux baignent dans le sang, leurs femmes sont violées sous leurs yeux...
Car on ne se contente pas de massacrer. On mutile, on supplicie :
Nous entendons, écrit sœur Marie-Sophie, les cris déchirants, les hurlements des malheureux qu'on éventre et qu'on torture.
Beaucoup de témoins racontent que des Arméniens furent attachés par les deux jambes, la tête en bas, et fendus à coups de hache, comme bêtes de boucherie. D'autres furent liés avec des cordes et étendus sur un lit de bois auquel on mit le feu ; d'autres encore furent cloués vivants sur les planchers, sur des portes, sur des tables.
Il y a aussi des jeux atroces, des farces sinistres. On prend des Arméniens, on les ligotte, et sur leurs genoux immobilisés on découpe en tranches ou on scie leurs enfants. Le Père Benoît, de la mission française, rapporte un autre trait :
Les bourreaux jongleaient avec des têtes fraîche-
ment coupées et même, sous les yeux des parents, ils lançaient en l'air des petits enfants qu'ils recevaient à la pointe de leurs coutelas.
Les supplices sont tour à tour grossiers ou savamment raffinés. On soumet certaines victimes à une série de tortures appliquées avec un art consommé, de manière à prolonger la vie dans la chair du martyr, afin de faire durer la fête : on les mutile lentement, méthodiquement, en leur arrachant les ongles, en leur écrasant les doigts, en leur tatouant le corps au moyen de fers incandescents, puis on leur scalpe le crâne, enfin on les réduit en bouillie que l'on jette en pâture aux chiens. A d'autres, on brise petit à petit les os, on les crucifie ou on les fait flamber comme des torches. Tout autour des patients, des groupes se forment qui se récréent à ces spectacles et applaudissent chaque geste des tortionnaires.
Parfois ce sont des abominations infernales, des orgies sadiques. On découpe à un Arménien les extrémités du corps, puis on l'oblige à mâcher ces morceaux de sa propre chair. On étouffe des mères en leur bourrant la bouche de la chair de leur propre enfant. A d'autres, on ouvre le ventre et dans la plaie béante, on enfonce, après l'avoir écartelé, le petit que tout à l'heure elles portaient dans leurs bras.
Le Père Joseph, supérieur de la mission des Carmes, écrit de son côté :
Des femmes, des enfants, des fillettes furent outragés, déshonorés, pendus aux arbres, écrasés sur les rochers... Quand les colliers des femmes ne pouvaient s'enlever facilement, on taillait la tête à coups
de couteau. Pour avoir les pendants d'oreilles, on arrachait les oreilles et, pour avoir les bracelets, on coupait la main aux jeunes filles et on les achevait dans les bras de leurs mères.
De M. Lawson Chambers :
On lançait des Arméniens dans la rivière, les mains liées, et on s'amusait à tirer sur la tête des malheureux comme sur une cible, chaque fois qu'ils remontaient à la surface...
Du Père Rigal, de la mission catholique :
A un derder (1), pour l'obliger d'apostasier, on troua les yeux avec un coutelas circassien à double tranchant, qu'on retournait dans l'orbite ensanglantée comme on creuse un morceau de bois avec une tarière. Avec ce même coutelas, on lui arracha la langue et on lui cassa les dents.
D'un rapport américain :
A un homme on a bourré la bouche de poudre et on y a mis le feu au moyen d'une allumette.
Certains détails peuvent seuls donner une idée de la sauvagerie de ces brutes. A Ayaz, un certain nombre d'Arméniens s'étant cachés dans l'église, les Turcs l'envahissent, s'emparent d'eux et, les faisant sortir un à un, ils les saignent tranquillement sur les dalles du préau, lorsqu'un vieillard s'avance parmi les assassins en se lamentant : aveugle, chargé d'années, il mourra sans avoir accompli ce devoir de conscience, cette œuvre pie aux yeux d'Allah,
(î) Êrétre arménien^
d'immoler lui-même un chien de chrétien!**. Qu'à cela ne tienne ! On lui amène un Arménien bien ficelé, on le couche à terre et, pendant que quatre hommes l'y maintiennent, l'aveugle, d'une main qui peut à peine retenir le couteau, s'escrime sur le cou de la victime.
Un grand nombre de jeunes filles de Missis ont été brûlées vives. Comme 3a maison où elles étaient réfugiées flambait, la plupart d'entre elles s'attachèrent ensemble par les cheveux, s'engageant ainsi à ne pas se séparer et à mourir plutôt que de tomber entre les mains des Turcs. Une d'elles qui cherchait à se dégager, un individu lui ayant promis la vie sauve, fut repoussée dans les flammes par sa propre mère. D'autres femmes poursuivies dans les rues échaj pèrent au déshonneur en se jetant dans la rivière. Ces derniers détails son rapportés dans six documents émanant de divers missionnaires.
Voici quelques passages d'une lettre écrite par la femme du pasteur arménien de Kharni, qui a été assassiné :
...Tozjian et son fils Samuel offrirent à un agha 80 L.t. pour avoir la vie sauve. Il prit l'argent et les hébergea pendant deux jours. Puis il essaya de les convertir. Ils refusèrent : il les tua. Pour le même motif, Agopian et son fils Avedis eurent le même sort... Pendant deux semaines nous avons dû errer dans la montagne, sans autre nourriture que des herbes et des racines. Enfin, le D r H. Shepperd et des Allemands sont venus nous chercher et nous ont conduits à Marache. Durant le trajet, notre caravane devait à tout instant s'écarter de la route, obstruée de cadavres. C'étaient ceux de plusieurs centaines de
villageois venus de loin pour travailler dans la plaine... Dans les rues mêmes de Kharni, il y avait des tas de cadavres que les pillards avaient dépouillés et laissés tout nus. D'autres Turcs survenaient qui les frappaient du pied en jurant : « giaours éhontés, comment osez-vous vous montrer ainsi ».
A Kharni, sur 190 Arméniens, hommes valides, 9 ont survécu. Six jours après la boucherie, 7 jeunes gens qui redescendirent de la montagne en toute confiance furent aussitôt arrêtés et décapités sur un billot.
Dans certains récits, on relève des passages d'un laconisme saisissant. Une jeune fille décrivant à une de ses amies la destruction de ce même village de Kharni, dit :
J'ai cherché en vain le corps de mon frère Manoug. Je n'ai trouvé que sa tête .. Toute ma famille a péri, tous nos biens sont entre les mains des Turcs...
Nous nous précipitions dans les maisons des notables turcs, mais leurs femmes nous fermaient impitoyablement la porte.
Le missionnaire qui transmet cette lettre y joint la note suivante :
Ce qui est arrivé à Kharni s'est répété dans tous les villages voisins. Au sud est, se trouvait un hameau arménien comptant en tout 27 âmes. Un brave homme de Turc — comme il y en a beaucoup — les recueillit tous pendant un jour. Mais la foule alla exiger qu'ils lui fussent livrés. Elle les fit sortir, et un à un les assomma sur une large dalle, devant la maison.
Quelques hommes organisent la défensive : armés de carabines de chasse, ils se battent pendant deux jours à l'abri de barricades improvisées et repoussent efficacement toutes les attaques. Mais le troisième jour, les musulmans arrivent par centaines. Le Père Labardin, supérieur de la Trappe d'Akbès, écrit à propos de l'investissement de Hassan-Beyli :
... Lorsque le mufti de Bagtché leur eut apporté d'Osmanié des, armes et des munitions de guerre fournies par les magasins militaires, toute résistance devint impossible.
Les Arméniens décident de battre en retraite. Le rapport américain déjà cité continue :
... Sur les collines, ce furent des scènes déchirantes. Les maris ne pouvaient se détacher de leurs
femmes Mais il était encore possible que les
femmes et les enfants fussent épargnés, tandis que le seul espoir des hommes était dans la fuite. Ils s'en allèrent par groupes dans les montagnes, vers Marache et Islahié. Les femmes de leur côté cherchaient à s'éloigner le plus possible de leur village. Pour la plupart, ces malheureuses avaient autour d'elles toute une marmaille. Femmes et enfants errèrent, durant deux jours et deux nuits, sur les collines, craignant surtout pour les jeunes filles. Elles se barbouillèrent la figure de boue pour se donner un aspect répugnant. Enfin, sur la promesse d'être protégées, elles gagnèrent Bagtché avec leurs enfants. Là, on les enferma dans l'église, où elles étaient si serrées les unes contre les autres que, pendant plusieurs jours, elles durent se tenir debout. Elles étaient affamées. De temps en temps on leur donnait un peu de pain. Trois fois on tenta de mettre le feu à
J^tîS TURCS ONT PASSÉ LA.
l'église où elles étaient parquées, et la nuit les soldats rôdaient tout autour, cherchant à enlever les jeunes filles.
Quant aux hommes, plus de 300 furent abattus sur les collines, dans les bois, dans les grottes, où les Kurdes les avaient poursuivis pendant quinze jours. Il ne reste guère d'hommes valides à Hassan-Beyli.
La femme du prêtre arménien protestant a perdu son mari, ses deux fils, ses quatre frères et de nombreux autres parents... Hier 13 juin, les veuves et les orphelins ont gagné la montagne pour enterrer leurs morts. Ce furent des scènes de désespoir indescriptible. Une femme était là, entourée de ses quatre brus, toutes veuves, et de ses petits-enfants, tous orphelins, ses quatre fils ayant été tués. Une autre femme cherchait^ pour les ensevelir, les restes de son père, de son mari, de ses trois frères, de ses deux beaux-frères et d'un sien neveu... 11 n'y a aucun doute que les musulmans ont voulu exterminer la population arménienne pour s'établir dans ses propriétés.
Comme les maisons de Hassan-Beyli étaient disséminées dans des jardins, on a dû les brûler une à une, séparément, après les avoir pillées. On a mis douze jours pour achever ce travail. Ci : 416 maisons, 56 boutiques, 3 écoles, 2 églises.
À Bagtché, on opéra dans des conditions semblables : 113 tués, 115 maisons incendiées — sur un total de 127. Le primat turc Eukkech, fils de Hakk- Baba, tua à lui seul, à coups de hache, 45 Arméniens, que des hommes lui apportaient tout ligottés.
Dans ce village furent concentrés les sinistrés du district. Fonctionnaires et aghas s'étaient engagés à
les protéger : ils s'occupaient surtout d'en faire des prosélytes. Ils les laissaient d'ailleurs mourir de faim et de soif (1) :
Tous les puits, excepté celui du quartier turc, avaient été souillés. Trois puits étaient remplis de cadavres, Pendant les premiers jours, les sinistrés burent l'eau mêlée de sang d'un petit ruisseau, jusqu'à ce qu'un bon Turc eut obtenu qu'ils vinssent puiser l'eau dans le puits qui n'était pas infecté.
Dans un autre village proche de Bagtché, à Lapatchli, 120 maisons ont été livrées aux flammes ; 146 hommes exécutés. Vingt autres bourgs et villages du district du Djebel Beréket et des cazas limitrophes, lslahiè, Khassa, Yarpouz, Guev-Tchaïr, Euzerli — où 200 Arméniens se sont bravement défendus, — plus loin, Karatach, Ayaz, etc., sont mis à feu et à sang.
A Ayaz, bourgade située sur le littoral, on a opéré, dès le 15 avril, d'après une liste arrêtée d'avance : pas un Arménien adulte n'a été oublié. Ici, le massacre a été particulièrement vite mené : il dura quatre heures, accompagné et suivi de vol, de viol et d'incendie. Tués : 77 chrétiens, dont 71 Arméniens et 6 Grecs. Extrait des documents de la mission américaine :
... Une jeune femme nouvellement mariée, qui venait d'être enlevée par un Turc, suppliait son mari, un Grec, de lui tirer un coup de revolver pour lui épargner un déshonneur pire que la mort. Il la tua
(1) Rapport allemand au « Deutscher Hûlsbund in Orient » de Francfort.
effectivement, et fut à son tour abattu par l'homme qui avait tenté de ravir sa femme.
... L'Arménien Artine fut laissé pour mort dans- un coin parmi quelques cadavres. Comme peu après les meurtriers vinrent à repasser par-là, apercevant une femme toute éplorée à côté d' Artine, ils s'approchèrent et jetèrent des pierres sur l'homme. Puis ils s'en allèrent et revinrent avec des cordes. Artine fut alors traîné jusqu'au rivage, tout couvert de sang. « Il criait : « Je ne suis pas mort ; pour l'amour de Dieu, achevez-moi! ». Son supplice dura longtemps. Enfin, il expira et on le jeta dans la mer.
Le D r Martin écrit : (d'Antioche.)
L'évêque, son collègue et un curé avec 14 autres Arméniens furent assommés dans le sous-sol de l'église. Les ecclésiastiques ont été soumis à des traitements ignobles et à des tortures. Une bible fut fixée sur la poitrine de l'évêque et a été brûlée en même temps que sa barbe...
... Le lendemain matin, les chefs mahométans prirent de force possession des femmes... Déjeunes personnes ont été emmenées dans la montagne par la pire racaille... On rapina toutes les maisons, on n'oublia même pas une épingle.
M. Léopold Favre, qui a visité Antioche en octobre, écrit :
Le quartier arménien est situé à une des extrémités de la ville, isolé du centre par un quartier turc, celui des égorgeurs. 11 est formé de ruelles étroites, tortueuses, resserrées entre des murs. Dans ces murs sont percées de petites portes qui donnent entrée chacune dans une cour sur laquelle la maison est bâtie. Ces portes, enfoncées au moment du mas-
sacre, ont été refaites depuis et sont hermétiquement fermées. Nous nous en faisons ouvrir quelques-unes. Tout a été pillé, les maisons sont absolument vides, les volets arrachés et pendants. Par-ci, par-là, sur les planchers, une large tache brunâtre que Ton a recouverte de sable ; près d'une ouverture, dans un mur, la marque d'une main ensanglantée ; dans une maison, le sang a coulé à travers les planchers supérieurs ; cinq hommes ont été égorgés au premier étage et un au rez-de-chaussée; leurs femmes et leurs enfants assistaient à la boucherie. Une femme qui nous accompagne a perdu en quelques minutes son père, sa mère, trois frères, sept cousins.
Nous arrivons au sommet du quartier à l'église arménienne. La cour est remplie de meubles brisés, de débris, de matelas, de chiffons, d'objets de toutes sortes. C'est ce que les Turcs ont rendu des objets pillés, rien que des choses sans valeur, des matelas dont ils ont gardé la laine pour eux, presque pas un objet utile n'a été restitué. Dans un angle de la cour se voit la maison du prêtre arménien. On lui a enduit la barbe de pétrole et on y a mis le feu, puis on l'a jeté du premier étage. Il y avait une masse de réfugiés dans le jardin et dans l'église même. L'intérieur a été criblé de coups de feu, on a sorti les hommes cachés entre la voûte et le toit et on les a égorgés. Le haut du jardin est fermé par un gros mur qui donne sur la campagne; les collines rocheuses sont tout près ; les Arméniens adultes ont réussi à gravir ce mur et à sauter au dehors ; on les a poursuivis dans la montagne jusqu'à ce que le dernier homme ait été tué.
Les détails de la fuite de Kessab sont épouvantables, écrit M. Léopold Favre. Dans une des maisons un peu à l'écart, les habitants se sont vus entourés par les Turcs ; une jeune femme dit à son mari :
« Tue moi, que je ne tombe pas entre leurs mains » > et le malheureux à moitié fou la tue ; sa jeune sœur assistait à cette scène, et a été presque folle jusqu'à ces derniers temps. Dans une autre maison, un père resté auprès de sa fille malade fut brûlé avec elle... Un groupe de femmes qui avait erré toute la journée rencontrèrent le soir un vieux Turc et se jetèrent à genoux en criant : « Ne nous tuez pas.» Il les rassura et leur indiqua une grotte, où elles purent se cacher ; mais une bande de Turcs passa et s'arrêta tout près ; ils commencèrent à se disputer pour le butin. Un enfant d'une femme arménienne, âgé de dix jours, se mit à crier. Les autres femmes, affolées, lui disaient : « Fais^-le taire ou nous sommes perdues ». Au bout d'un moment le petit s'était tu. Le lendemain matin, quand les Turcs se furent éloignés, les femmes dirent à la mère : « Comment l'as-tu fait taire ? Elle leur dit : « Regardez-le ! » 11 était mort sur ses genoux, elle l'avait étranglé.
Voici, abrégés mais exactement transcrits, les passages d'un rapport de la mission protestante :
On les conduisit au tekké du cheikh Omar agha. Le vieillard, en les apercevant, de s'écrier : « N'amenez pas ici ces infidèles ». Ces paroles furent le signal d'un meurtre collectif qui fut consommé très rapidement... 99 hommes de Kerkhan furent ainsi égorgés, en deux fois...
Après quoi, les Kurdes enlevèrent les femmes les plus jeunes ; le reste des femmes et des enfants fut gardé chez le vieux cheikh qui les renvoya plus tard à Beïlan...
Quelques Turcs voulurent emmener une femme, Ekili Hosep, jeune mariée qu'ils venaient de rendre veuve; à plusieurs reprises, ils l'attachèrent à la selle d'un cheval, mais en se débattant de toutes ses
forces elle réussissait à se dégager de ses liens. Les Turcs exaspérés finirent par lui enlever tous ses vêtements et après l'avoir ainsi exposée aux regards et aux insultes de nombreux assistants, ils la massacrèrent de la plus barbare façon.
Les atrocités d Antioche
Le 6 avril, c'était un lundi, le ciel était couvert de nuages sombres et lourds, la terre était sous un linceul noirâtre, la nature semblait pressentir les événements qui devaient avoir lieu dans la journée.
Les Arméniens (60 maisons) de Kerek-Khan, sur la route d'Alep à Aîexandrette, étaient massacrés d'emblée, les nouvelles d'Adana avaient déjà excité tous les nerfs, le massacre de ce village avait rendu furieuse la féroce populace. Quant aux malheureux arméniens, ils étaient en agonie et prévoyaient parfaitement que l'affreux moment d'être exterminés approchait de minute en minute. Mais celui qui vit ne cesse jamais d'espérer, comme dit le proverbe : « Celui qui tombe dans la mer embrasse même le serpent » ; ces malheureux n'avaient pas d'autre espoir, d'autre protection que le gouvernement ennemi des arméniens. Il fallait implorer les secours d'un caïmacam abruti et féroce, d'un colonel héros de la tyrannie, Raîal Agha, frère d'un député national Hadji Réfat Agha. Ainsi on avait décidé de leur envoyer en députation trois personnes de l'ordre religieux. Ces prélats, les yeux pleins de larmes et prosternés, avaient demandé -l'aide des autorités locales, les-
quelles répondirent avec dédain : « Rentrez donc chez vous, rien n'aura lieu » et les renvoient. — Ces malheureux désespérés n'ont rien autre chose à faire pour leur salut que de retourner au Dieu séculaire et sanguinaire des arméniens. Ils implorent, ils supplient, ils se lamentent, ils pleurnichent, ils crient, ils prient avec ferveur dans les églises, mais en vain, qui est-ce qui exaucera ces prières, puisque Dieu les laisse impitoyablement massacrer depuis des années? Il arrive donc ce moment sinistre où des milliers de lâches féroces, assoiffés du sang arménien qui leur est doux comme du sucre, se ruent dans l'église, avec des sabres, des gourdins et des yatagans, et des baïonnettes ou fusils prêtés par le colonel (pour massacrer sûrement les arméniens), pour assommerune centaine de malheureux qui priaient le Créateur pour là protection de leur personne. — D'accord, ils brûlent la barbe du clergé, ensuite ils leur crèvent les yeux et plus tard ramassant dans l'église les évangiles et la croix, ils les déposent sur les poitrines de ces prêtres, ils y versent du pétrole, y mettent le feu, et brûlent ces pauvres êtres tous vivants ; avec des cris sataniques, démoniaques et sauvages, ils injurient et blasphèment la religion du Christ, l'évangile et la croix, en ricanant et disant : « Qu'il vienne donc votre Christ, pour vous sauver... » Imaginez-vous la situation des autres arméniens devant ce spectacle navrant. Dix minutes plus tard, tous les arméniens sont sacrifiés ; on n'entend plus que le ronflement d'agonie des personnes qui respirent encore dans les caillots de sang, que le bruit métallique des baïonnettes, des yatagans qui frappent affreusement comme dans
une boucherie ou à l'abattoir, que les plaintes étouffées qui vous arrachent le cœur, que le cri de rage de ces forcenés sauvages. — Les maisons, les marchés, les chambres, les jardins, sont explorés dans tous les coins ; les fermes et vignobles où il peut se trouver un arménien sont visités un à un et ces canailles massacrent hideusement les pauvres hommes innocents.
Le tour est aux femmes et aux enfants de 2 à 10 ans qui attendent déjà à demi-morts et qui tremblent de tout leur corps. — Oh ! ce spectacle est affreusement terrifiant, ils attrapent tout ce qu'ils trouvent sous leur main. De pauvres mères serrant leurs petits enfants contre leur poitrine, pleurent, crient, supplient, se plaignent amèrement; mais c'est en vain, rien n'y fait, le sauvage est inexorable, la populace sanguinaire est sans cœur. Les misérables attrapent les pauvres créatures, ils leur mettent par force entre les mains des baïonnettes et des couteaux et les obligent à tuer elles-mêmes, leurs enfants chéris; le glaive est suspendu sur leur tête, il faut qu'elles passent par les fourches caudines. Enfin, ils font tuer un à un tous ces petits innocents ; oh ! ces atrocités n'ont pas de précédents. Comment pourrons-nous oublier cela? Cependant ces bêtes féroces ne sont pas encore rassasiées. Ils prennent ces enfants tout fraîchement tués et avant qu'ils soient tout à fait inanimés, ils arrachent sans pitié, des morceaux de leur chair frêle, la font rôtir sur le feu ; et les mères tremblantes doivent manger un morceau de leurs enfants. Mais ce n'est pas fini ; les femmes et les vierges sont souillées horriblement ; comme de vrais chiens, ils y passent là-dessus par 5 et 10, ensuite ils les mettent en morceaux et les jettent au fleuve. Quant aux enfants de 10 ans qui avaient
pu fuir entre temps, on va à leur chasse, on les attrape, on leur dit : « Venez embrasser le bout du fusil pour qiïon vous accorde là vie sauve », ces pauvres innocents les croient et tout bonnement ils ouvrent la bouche en effleurant le bout du fusil, comme si c'était l'évangile ou la croix, et alors Poum ! le coup part, l'enfant est étendu par terre dans des tortures effroyables.
Laodicée, le 6 Mai 1909,
Traducteur, Israël Bedrossian,
Seul survivant d'upc famille composée de 45 membres.
Miraculeusement sauvé des massacres
Un jeune garçon de 17 ans, nommé Mihcan H. Melconian, originaire de Karpert (Arménie), voyageait avec 35 compagnons vers Adana, quand à El-Oglou, il tomba au milieu des troubles. Il assista à l'assassinat de ses 35 amis. Ce jeune homme qui porte à son cou la trace du coup de yatagan a été sauvé miraculeusement et se trouve maintenant en Amérique. Cidessous le récit fait par lui-même à un journaliste. (Voir le « Puzantion » du 11 février 1910).
C'était au printemps, le jour du vendredi saint, la première caravane de l'année quittait Karpert pour Adana; c'était la première qui se formait depuis la
Constitution ottomane. — La Turquie était calme et les démonstrations de fraternité allaient leur train.
Nous avions marché huit jours sans nous arrêter dans aucune ville ni aucun village. Nous étions de malheureux voyageurs besogneux et cherchant fortune. Nous avançions, nos provisions sur le dos, sans souci, et nous ne pensions guère à l'affreuse destinée qui nous guettait.
Nous étions arrivés à l'auberge du village El Oglou à six heures de Marache, notre muletier avait une physionomie extraordinaire. Les voyageurs turcs qui s'y trouvaient chuchotaient entre eux, là ils se séparèrent des arméniens, en nous enfermant dans l'auberge. — Au bout de quelques minutes une bande nombreuse armée de haches et sabres, accompagnée de tambours et zourno (clarinette) s'avançait vers nous avec l'air d'aller à une fête.
Qu'est-ce qui se passait ? Quelle était la raison et le but de ce mouvement imprévu? — Notre ignorance des faits doubla notre terreur et pressentant un grand malheur, nous nous confiâmes à notre destinée.
Nous étions 36 arméniens, infortunés et malheureux voyageurs, des jeunes hommes et même des adolescents. — Nous étions résolus à faire à pied des kilomètres de route, pour gagner notre pain par un dur travail dans une ville étrangère.
11 était sûr et certain que nous courions un grand danger et nous étions blottis dans un coin de l'auberge. Nous attendions avec un angoisse mortelle, la fin proche de notre mauvaise fortune !...
La bande furieuse s'approcha de nous, enfonça la porte, la voilà tout près de nous, cette sauvagerie armée avec les instruments destinés à nous égorger
comme dans un abattoir. Horreur! Terreur!...
La fuite fut générale, nous avions perdu toute notion des choses, il ne restait en nous qu'une émotion qui bouleversait notre âme et anéantissait notre corps.
Les cadavres de mes amis s'étendaient à terre tués à coups de hache ou de sabre; ceux qui essayaient de fuir tombaient sous les balles des fusils. — Par miracle ou par destinée, je me trouvais, je ne me l'explique pas comment, dans les champs, non loin de l'auberge... Là étaient également cinq de mes compagnons qui avaient pu échapper par hasard aux massacres. — Nous étions les seuls survivants des trente- six. Nous ne savions de quel côté diriger nos pas pour assurer notre vie, la position était périlleuse; nous décidâmes de nous diriger vers Aïntab et en prîmes la route, hantés par le spectre de la mort. Nous étions encore à trois heures d' Aïntab, quand nous rencontrâmes en route une nouvelle bande d'assassins.
Ils nous mirent à nu tous les six et nous rangèrent en file l'un derrière l'autre. Ils voulaient essayer et voir combien d'hommes peut perforer une balle de fusil...
C'était maintenant une suprême consolation pour nous de mourir fusillés, car notre seul désir était dans le choix du genre de mort. Malheureusement pour nous leur premier essai fut stérile, la capsule rata et le fusil ne put fonctionner; ils changèrent d'avis. L'un de ces assassins cria : « La volonté de Dieu était de ne pas consumer de la poudre pour tuer des guiavours ; voyons sabres au clair ! » et dans l'espace d'une seule minute, je vis tomber à
mes pieds des corps sanglants, égorgés comme des poulets. Voilà que le sabré s'est élevé à la hauteur de mon cou, car je ne faisais pas exception dans le nombre, malgré mes dix-sept ans.
Le coup m'atteignit au cou et je tombai par terre, je crus que j'étais tué, les sensations que j'éprouvais me semblaient d'outre-tombe; une douleur affreuse me gênait fort et m'obligeait à ouvrir les yeux pour m'assurer que j'étais encore vivant. Je croyais que ma tête n'était attachée à mon corps que par la peau seulement, après le coup qui m'avait frappé. Mes oreilles perçurent du bruit, je compris que je n'étais pas mort, cependant je fus obligé de simuler le trépas. C'était une autre bande sanguinaire qui rencontrait à ce moment-là les maudits gu>avours et qui essayait de verser sur les cadavres nanimés, le venin de son mépris. Chaque membre de cette bande jeta quelques pierres ; j'en reçus également au dos et aux flancs.
Le soleil était couché, la nuit s'épaississait. Je voulus essayer d'ouvrir les yeux, mais apeuré comme je l'étais, je n'osai pas.
Je me mis enfin sur mon séant et constatai qu'il n'y avait plus personne par là en dehors des cadavres de mes pauvres compagnons ; on discernait à peine dans l'obscurité leurs membres mutilés. 11 fallait s'éloigner à tout prix de ce lieu de cauchemar; il y avait une fosse à peu de distance, je résolus de m'y cacher. Je m'y traînai à quatre pattes et après de longues recherches je trouvai enfin un trou.
Non seulement je n'étais pas en sûreté dans ma solitude, mais mon état physique était intolérable parla plaie que j'avais reçue et par ma nudité com-
plète ; par dessus le marché la faim venait s'ajouter à mes souffrances atroces. Je ne savais pas combien de temps durerait cet état.
Après une longue et pénible résistance, je compris qu'il m'était impossible de me cacher davantage ; je décidai de sortir de ma cachette et de prier les voyageurs passant par là de m'achever car je tombais d'inanition.
Je sortis donc, je n'avais pas encore fait beaucoup de chemin que j'étais arrivé derechef à Golgotha où 'avais laissé dans la nuit les cadavres de mes compagnons de route.
Il était midi, délivré un moment de la peur du sabre , je contemplais tristement sous la lumière éclatante du soleil, les restes de mes malheureux camarades, mes co-villageois avec lesquels j'avais même des liens de parenté. J'ai vu Yeguen Agop la tête tranchée et le corps mutilé, d'un autre côté Assadour coupé et ensanglanté. 11 m'était impossible de rester devant cette scène dégoûtante, surtout dans l'état d'âme où je me trouvais, défaillant, affamé et nu, et de regarder les cadavres des agneaux innocents égorgés parles mains des hommes-loups...
Je perdis connaissance et tombai ; je ne sais pas combien de temps cela a duré, je suis revenu à moi et je me suis donné du courage, en appelant à mon aide le Saint-Esprit.
La route était proche de cet endroit, j'ai commencé à marcher. Un vieux turc allait sur la route d'Aïntab, je m'approchai de lui et je le priai de me tuer et de me débarrasser de cette terre. Il n'a pas condescendu à mon désir; je l'ai prié de me donner du pain, il n'en avait pas.
Tout près d'Aïntab nous avons rencontré des assassins qui ont voulu m'égorger, mais le vieux turc n'a pas laissé faire et m'a conduit à Aïntab, auprès du D r Schepphert qui m'a donné des soins et m'a guéri la plaie. Actuellement je me trouve en Amérique.
Signé : Mihran H. Melconian.
Supplices et Tortures
Article du « Petit Parisien » du 27 août 1909
On n'a pu lire sans un immense dégoût les supplices subis par les partisans du roghi qui avaient été amenés, à Fez, prisonniers.
Ces atroces mutilations, ces pieds et ces poings coupés, ces joues fendues pour arracher les dents de la mâchoire, ce sel répandu sur les plaies — toutes ces barbaries ont fait frémir et ont révolté la conscience publique. Est-il possible que ces choses monstrueuses se passent encore de notre temps ? On n'en saurait douter, cependant, et le témoignage des consuls européens est formel. Souhaitons que la protestation formulée par l'Europe ne demeure pas vaine.
Hélas, quel fond de cruauté reste chez l'homme quand il est abandonné à tous ses instincts ! Quelle affreuse jouissance il trouve à faire souffrir! Peut-être est-ce dans le mal, par la variété des tortures, qu'il a eu le plus d'imagination.
Quand on songe qu'il n'y a pas vingt ans que, dans une autre région de cette terre d'Afrique, avant la conquête civilisatrice du Dahomey par la France, les sacrifices humains constituaient une coutume, formaient une fête tragique qu'un peuple attendait de son roi ! Il existe encore bien des prisonniers de notre domination qui furent les témoins de ces massacres, qui virent une foule délirante se disputer les restes des captifs garrotés dans un long panier, que Béhanzin avait jetés aux bourreaux. Ils se rappellent les têtes qui étaient, de distance en distance, plantées sur les murs de la demeure du roi.
Les assassinats en masse de l'Asie Mineure ne datent pas de vingt ans : ils sont d'hier, ces scènes ignobles sont encore présentes à toutes les mémoires. Dans une véritable ivresse de sang, des bandes déchaînées tuaient pour le plaisir de tuer, avec mille raffinements, avec une sorte d'horrible fantaisie. Le temps semblait être revenu des débauches sanglantes de cet Ahmed le Boucher, dont la figure semblant ne plus se rattacher à l'humanité, fut naguère évoquée par M. Edouard Lockroy. Il se fût encore reconnu le chef de ces brutes.
C'est presque constamment qu'en quelque coin du monde se perpétue la férocité et non seulement chez des peuples sauvages, mais dans une demi-civilisation ! Et c'est quelque chose comme un sentiment de honte qu'on éprouve, quand on pense que, à notre époque, chez des nations policées se rencontrent des tortionnaires, capables, pour arracher des aveux à des révoltés prisonniers, de rénover d'anciens supplices ou d'en inventer d'autres...
Le cercueil du dernier enfant m Aie du village d'Ahd-Oglou (Cilicie), mort, à un an et de ni', par suite de privations.
La façon d'obtenir des témoignages
Publie par V « Azatamart » du 4 septembre 1909
Voici un cas sur mille, qui nous démontre clairement la valéur des pièces obtenues sous menaces.
Voici donc Pacte de témoignage du cœur meurtri d'un témoin martyrisé. Il est daté du 2 août 1909 et porte la signature Haroutioun Arslanian. Il est adressé à la cour martiale d'Adana.
« Le 31 mars-13 avril 1909, ie nommé Kiear
Djebbar policier m'a arrêté avec d'autres arméniens, et m'a livré aux autorités locales. On nous a alignés tous devant le commissariat de police ; l'ancien commandant de gendarmerie Ahmed Bey, le commissaire de police Chakir d'Ourfa, et Zulfoun effendi premier inspecteur, ont délibéré ensemble à propos de moi et ont donné des ordres aux agents de police et aux soldats. On me dirigea vers la prison, avec des coups de crosse de fusil, en proférant des menaces de mort, on me mit des anneaux aux pieds, on me passa une chaîne au cou, on me dépouilla de ce que je possédais, on m'enleva ma montre et l'on me jeta dans le cachot des criminels. Aussitôt que je fus dedans, des détenus assassins commencèrent à me battre dru. Des compatriotes condamnés, qui se trouvaient comme moi en prison, Ahmed fils de Kéta, du village de Telbeîar, près Aïntab, ainsi que ses compagnons arrivèrent à mon secours, j'allais m'évanouir de douleur, le sang coulait de mes lèvres,
mes ongles étaient presque arrachés, j'étais supplicié, et je n'étais pas loin d'expirer, s'ils ne m'avaient sauvé de cette situation infernale.
Aussitôt après on m'apporta un encrier, une plume et du papier et l'on m'ordonna de tracer ce que je pouvais savoir au sujet du Métropolitain arménien Miouchegà et sur d'autres de mes compatriotes. On battait et martyrisait les quatre autres arméniens enfermés dans des cellules de la prison ; on enfonçait des broches dans le visage et les oreilles d'un certain fondeur Meguerditch et le sang giclait. Je commençais à trembler de peur. Le fils de Muheddine fonctionnaire à Saatkhané était là, je lui ai demandé ce que je pouvais écrire. J'écrivis tout ce que l'on me suggéra de faux, d'illogique, étant tout anéanti en y ajoutant pour ma part des choses qui ^n'avaient pas le sens commun. Les personnes précitées ont déposé leurs signatures au bas de la pièce.
Cette pièce qui, avait beaucoup d'importance pour les fonctionnaires fût envoyée aux autorités.,.
Quelques jours après votre arrivée, vous avez donné Tordre de me libérer, car j'étais innocent ; cependant vous ue m'avez pas demandé si tout ce que j'avais écrit était vrai ; moi-même j# n'ai pas osé vous le dire.
J'ai eu un moment l'idée de tout vous avouer, mais je fus interloqué, car j'aperçus le fameux Mustantik, digne du dernier jugement. Tout ce que j'écrivis sous menace est contraire à la vérité; je le déclare à votre tribunal pour calmer les remords de ma conscience ici-bas et dans la vie future. D^ns l'avenir je le déclarerai officiellement. Je préfère mille fois me sui- £iderqu«d$ vivre une minute de plus dans Adana.Les
atrocités et les horreurs qui s'y sont perpétrées, ont empoisonné ma vie à jamais...
J'espère que votre enquête correspond à mes assertions et si dans le nombre des condamnés il y a des innocents qui souffrent et sont torturés par suite de mes calomnies forcées, que votre justice impartiale pénètre Jusqu'à eux, et leur accorde la liberté, afin de consoler leur famille en deuil.
Ea caravane des détenus
Scènes des lieux de misère {Publication de « VAzatamart » du 23 Août 19Q9).
Hier, par hasard, nous étions allés faire notre visite habituelle à la prison d'Àdana, nous avons appris que des condamnés arméniens étaient sur le point d'être transportés aux bagnes de Payas.
Nous avions fait tout notre possible pour les voir et les soulager, en les secourant.
La situation était navrante, il n'est pas possible de s'imaginer une scène aussi affreuse ; derrière les barreaux de fer on distingue les têtes de centaines de criminels, d'innombrables yeux, injectés de sang, brillent ^rouges, et nous considèrent avec curiosité. Parmi cette foule de criminels, nous reconnaissons les nôtres, ils n'ont pas besoin de se nommer, nos yeux les ont aperçus.
Parmi ces condamnés, nous avons remarqué : 1°
Mihran Gazozdji qui a sauvé de la mort 500 personnes, 2° Nazar Indjian qui nous a recommandé ses deux enfants se trouvant à l'hospice ; 3° Mesrob Kezlarian dont la jeune fillette suspendue au cou de M. Ohantchanian, suppliait pour qu'on lui rendit son père ; 4° Armenak Dakessian ; 5° Abdul Missak ; 6° Roupène Boyadjian etc., etc.. — Ces pauvres gens dont une partie est absolument innocente et l'autre poussée par l'instinct de la conservation a sauvéla vie de centaines d'hommes, étaient dignes en d'autres circonstances, d'êlre présentés comme des héros.
Ils espéraient que, devant la justice, toutes les calomnies et les accusations fausses devaient céder et que leur œuvre courageuse de vrais ottomans serait récompensée.
Au contraire ils sont condamnés. Ils iront tout enchaînés au fort de Payas, en compagnie des musulmans avec lesquels ils s'était trouvés aux jours des événements sanglants. Cependant on ne lit sur leur visage fatigué par les peines, aucune trace de découragement ni de désespoir.
Ils ne sont pas abattus, ils espèrent encore sans doute, ils ont la foi qu'un jour la vérité percera, et que les hommes qui leur passent des chaînes aux pieds, décoreront peut-être leur poitrine de médailles de reconnaissance pour leurs actes de courage et d'abnégation.
Il ne me fut pas permis de causer avec les condamnés, mais l'image de leurs figures était imprimée en moi d'une façon ineffaçable, il n'y avait qu'une seule chose qui s'harmonisait avec notre pensée, c'était la grandeur de la misère et de la torture.
Au dehors, une foule en détresse; des voix féminines déchirantes se mêlent aux pleurs des enfants, ce sont des femmes arméniennes qui sont venues voir une dernière fois leurs bien-aimés... Derrière elles, sont placées quelques femmes musulmanes silencieuses et hébétées. Quand nous passons à côté d'elles, le rayon de leur regard sombre est fixé sur nous, à travers leur voile noir ou rouge...
Pourtant les femmes arméniennes pleurent tristement, abîmées dans une douleur inconsolable et n'entendent aucune phrase de consolation ; la police se fâche, se met en courroux, devant cette scène de malheur : incommodée qu'elle est au milieu des pleurs et des lamentations des femmes et des cris d'enfants, voilà que le fouet s'élève en l'air et claque avec bruit sur des poitrines demi-nues, sur des membres déjà blessés, un remou ébranle cette foule dense, les agents de police tapent toujours dans le tas, la foule recule et s'éloigne.
On entend pourtant toujours des pleurs, car les mères, les épouses et enfants des condamnés, sont restés là quand même, sous les coups de fouet, il ne se sont pas éloignés et persistent à protester, les yeux toujours fixés du côté de la porte de la prison où, parmi le tas de criminels, ils aperçoivent un des leurs...
Nous avons aidé dans la mesure du possible ces pauvres condamnés ; ils ont reçu quelques menues pièces de monnaie, du linge, des couvertures, etc., etc. Quant à la délégation patriarcale, elle leur a envoyé une voiture pour faciliter au moins leur pénible voyage.
LES TtfRCS ONT PASSÉ LA. .
Le blâme d'un Musulman
Les horribles massacres d'Àdana atteignirent un tel degré d'atrocité qu'ils soulevèrent l'indignation d'an poète musulman, Veliéddine Yéguen, qui publia ces lignes dans le Journal Egyptien Moukatham du Ï6/29 avril 1908.
Isïams. — - Vous n'avez pas craint Dieu, vous n'avez pas eu honte des hommes, en considérant comme ennemis vos frères Chrétiens et en les tuant ; votre acte est une preuve certaine que parmi vous n'y a pas un seul Islam clairvoyant et possédant un cœur noble. O! injustes! Vos mains n'ont pas tremblé? Qu'avez-vous voulu faire par ces massacres tels qu'on n'en a jamais vu dans l'histoire des peuples les plus barbares. Malheur aux parents qui vous ont donné le jour! Vous êtes la honte du pays qui vous a nourri de fies fruits, qui vous a désaltéré avec l'eau de ses rivières et qui vous a abrité de l'ombre de ses arbres.
01 Ulémas. — Les lourds turbans dont vous avez garni vos têtes vous ont servi d'instruments pour tromperies ignorants; vos coiffures, en descendant jusqu'à votre bouche fermeront vos yeux et vous empoisonneront*
Dieu, Mahomed et le Coran sont irresponsables, ils ne vous autorisent pas à commettre des œuvres néfastes; montrez donc les ouvrages qui vous ont permis d'entreprendre ces tueries dont vous étiez les instigateurs. Nous ne connaissons aucune religion
qui permette de telles atrocités, et s'il s'en trouvait une par hasard, nous nous éloignerions d'elle et la détesterions ; nous ne voulons pas devenir des coupables et désirons rester purs comme Dieu au ciel.
O! Tures. — Le monde était émerveillé et le monde célébrait vos louanges; le sang qui coule dans mes veines coule dans les vôtres aussi. Je me disais : « Puisque Dieu a bien voulu me faire naîtFe Turc, il faut que je meurs Turc », mais aujourd'hui je rougis de honte et désire me cacher derrière un rideau pour ne plus paraître aux yeux du monde; j'aurais désiré qu'il existe entre vous et moi ce qui existe entre vous et la conscience, c'est-à-dire la pitié humaine ; j'aurais préféré qu'il ne coule pas dans mes veines ce sang qui vous a poussé à des actes fratricides ; je ne suis pas le seul à le dire, tous les bons Osmanlis sont avec moi, tous ceux qui respectent le genre humain.
O! Osmanlis. — N'êtes-vous point étonnés? Ne voyez-vous pas où nous allons? Au moment où vous lisez ces lignes, on massacre nos malheureux frères, on brûle leurs maisons et on leur fait endurer destortures que nul être humain n r a subies. Nous assistons aujourd'hui au spectacle d'une nation dont la seule faute a été une confiance et une reconnaissance sans bornes envers ses compatriotes et voisins* lesquels aujourd'hui Fégorgent> comme on égorge un troupeau de moutons ; le sang rouge coule sur une page de l'histoire ottomane.
Of Poètes, ê écrivains. — Laissez de côté les rêveries et la description des cheveux noirs, des joues roséesj etc. etc., levez-vous avec moi, et condamnez selon la justice, les actes sombres et les journées rouges. Employez au moins votre plume à
décrire les atrocités commises, car c'est le devoir du poète, de l'écrivain de condamner les injustices, de consoler les éprouvés ; il faut aussi que les écrivains sentent bien eux-mêmes pour faire bien ressortir les faits et les faire sentir à ceux qui écoutent. Par' le sang versé, nous sommes remontés vers la sauvagerie primitive, ainsi donc c'est dans les mêmes conditions que le drame doit être écrit.
Quel dommage ! pour cette pauvre nation, à côté de laquelle nous avons vécu des siècles et qui s'éteint aujourd'hui victime de notre animosité.
Levez-vous amis de la Liberté. — Vous êtes peu nombreux, les fanatiques et les ignorants sont nombreux. S'il n'y avait pas l'espoir de disperser, de déchiqueter ceux-ci et de venger nos frères massacrés la mort serait la moindre des choses pour suivre les martyrs dans leur trace. Nous vivons dans un milieu si vicieux, qu'il faut en sortir par la mort ; nous sommes perdus par notre vanité et par notre faux mérite, il n'est pas agréable de vivre dans ces conditions.
/ nations de l'Occident. — Parlez contre nous car nous le méritons, mais quand vous maniez la plume, rappelez-vous qu'il y a là des ottomans qui pleurent des larmes rouges et qui ne désirent pas cette vie et qui n'approuvent pas du tout ce qui a lieu dans cet Orient.
01 habitants ottomans de V Egypte. — Hâtez-vous de former une union dans le but d'installer ce beau pays de Turquie dans ses lois gouvernementales et de justice, et courons tous comme volontaires vers l'Anatolie. Si vous réalisez cette proposition, je me mets dans vos rangs en chantant et fredonnant pour
nous avancer tous ensemble. Je ne suis pas le seul à le dire, plusieurs ont eu la même idée, mais il est absolument indispensable de travailler dans ce but, Gourons à Adana et ailleurs, éteignons les incendies de cette contrée, élevons-nous sur ses montagnes, protégeons les rescapés et éprouvés, vengeons ceux qui ont disparu à jamais ; si nous n'agissons pas ainsi nous n'aurons pas plus tard le droit de nous appeler des patriotes. Dites que nous sommes des menteurs; avoir une famille, des enfants, n'est pas un prétexte admissible pour rester inertes, moi-même j'ai famille et enfants, qu'ils soient victimes de la patrie et un holocauste en souvenir des égorgés, des massacrés ! Levez-vous en avant, mourons et vive la patrie ; vengeons-nous des assassins et ne laissons plus paraître leur trace.
Veliéddine Yéguen.
GÉOGRAPHIE CILICIENNE (Vilayets d'Adana et d'Alep)