‹ Les Types de ParisChapitre 13 sur 40 · PAIIIS ET LES ETRANGERS · texte numérisé non relu

PAIIIS ET LES ETRANGERS

où Ton ne court pas le risque de froisser les susceptibilités internationales en criant : Vive la Polo^jne ! tant on est unanime à en honorer les hôtes, .l'aime dans les étrangers comme dans mes compatriotes qu'ils restent eux-mêmes, et je suis prêt à admirer ceux qui viennent enchâsser leurs mœurs dans le charme de la vie parisienne, lorsqu'ils conservent à ces mœurs le caractère qui leur est propre. Aussi je me (jarde de confondre cette loyauté de la vie nationale dans Paris avec ce pastiche de la vie parisienne que nous encourageons trop et qui nous conduit à dédaigner notre génie au profit du frelatage qui nous vient de l'extérieur.

Il n'est pas vrai de dire que nous soyons, comme on se plaît à le répéter, iniérieurs aux autres, partieuhèrement dans les arts. Il est absurde dépenser que nous soyons voués par destination latine à subir éternellement l'influence grecque, à entretenir des écoles où l'on enseigne que seule la pensée française, qui a transformé le monde, est indigne d'être servie, et que si notre action s'est lait sentir partout, en tout ce qui exige le tact, la mesure et la juste notion des choses vues, nous devons faire bon marché de notre gloire et l'inchner devant la notoriété bruyante du premier rastaquouère venu. Il ne faut certainement pas pousser les choses à 1 excès. 11 ne lautpas, sous le prétexte qu'il y a beaucoup d'Allemands à Paiis, embrasser dans une proscription générale quicouque es*t étranger, balayer les Luxembourgeois qui balayent nos rues et faire la grotesque proposition d'imposer des taxes nouvelles à ceux qui nous aident à payer les anciennes. Non. La

France et Paris en particulier doivent garder leur bon renom de générosité. Mais, pour Dieu! ne soyons pas dupes

Il a été ridicule de manifester autour du Lohencjrin, mais on peut aimer la musique sans professer qu'elle n'existait pas avant le metteur en scène de Bayrcuth. Je comprends à merveille qu'un Parisien ne puisse pas décemment dîner en plein air sans entendre jouer la marche de Rakosky par des hommes à brandebourgs. Pour ma part, j'apprécie beaucoup ces compatriotes de M. Tisza. Mais il me paraît étrange que l'oeuvre de Bizet n'ait été applaudie à Paris qu'à sou retour de l'étranger. Il en est probablement de Carmen comme de certaines curiosités de haut goût qui, après avoir été fabriquées à Paris, ne sont appréciées par les collectionneurs qu'à leur retour des pays lointains. Je pourrais rappeler ici certaine histoire de lampe arabe faite par un maître verrier de Paris et qui n'a fait tomber en extase les experts qu'en revenant du Caire. Si l'on voulait traiter comme d convient cette question des collections et des collectionneurs, il y aurait long à dire. Mais ce n'est point ici la place ni l'heure. Ce que l'on se demande en ce moment, c'est s'il y aura beaucoup d'étrangers cette année à Pans. Nous avons convié l'univers entier à fêter avec nous le centième anniversaire de l'aurore de 1789. Il faut le reconnaître : l'invitation, qui a été faite avec hésitation, n'a pas plu. On s'est renfermé dans l'abstention. Une telle résolution est regrettable. Ce n'est pas en effet bien connaître l'esprit de son temps que de paralyser les relations internationales lorsque tout conspire à les accroître. Que serait tel empire que la fortune des armes a servi, si 1789 n'avait introduit chez ceux qui le composent la liberté dans le travail d ou vient le meilleur de sa prospérité? Cette politique d'exclusivisme doit prêter à rire aux actifs ouvriers de l'autre côté de l'eau, à ces peuples transatlantiques qui travaillent à supplanter la vieille Europe. Ils doivent se frotter les mains, quand ils la voient se battre à coups de prohibitions et de susceptibihtés, jusqu'au jour où en viendront aux mains ses armées formidables qui dévorent le plus clair de ses revenus et qui menacent le plus précieux de son capital. On est un grand homme d'État quand on ajoute des provinces à des

PARIS ET LES ÉlflANGEllS. 47 provinces; mais 011 est uii plus grand homme d'État quand on ne tente pas Timpossible. Il faut se souvenir que s'il y a des choses durables, il en est aussi d'éphémères, et que toute l'habileté qu'on peut montrer ne prévaut pas contre la force des choses.

En attendant, nous allons ouvrir l'Exposition universelle de 1889. Tous les étrangers y viendront, je ne dis pas comme exposants. J'ajoute qu'ils n'y seront pas davantage exposés. Ils n'auront pas le moindre péril à courir, à moins que quelques-uns ne s'avisent de descendre de la tour Eiffel brusquement du côté de la paroi extérieure, ce qui ne manquerait pas cette fois de jeter le trouble dans la rue, comme on paraît le redouter en certaine chancellerie.

Pour moi, j'aurais voulu qu'on fît de l'Exposition de 1889 la grande revue du siècle, qu'on y montrât dans les sciences, dans les arts, dans toutes les manifestations de la pensée humaine, ce que cent ans de hberté du travail, parfois relative, mais souvent complète, ont enfanté de progrès. Il y aurait eu là une belle démonstration à tenter. Tout le monde avait intérêt à s'y prêter, et û ne saurait être douteux que si l'on avait invité franchement toutes les nations, en définissant nettement le caractère de l'Exposition de 1889 et en admettant pour toute nation étrangère l'appUcation du principe de l'exterritorialité qui deviendra forcément la règle des expositions, on eût obtenu une adhésion presque unanime, et Paris aurait pu célébrer dans la Ville son anniversaire pohtique en même temps qu'il eût honoré au Champ de Mars les progrès économiques et sociaux de notre siècle.

Si nous devons renoncer à réaUser ce programme en totalité, nous l'appliquerons cependant en partie. A défaut de la revue internationale des arts, des sciences et des industries, nous montrerons par l'exposition rétrospective des beaux-arts français ce que vaut notre admirable école de peintres et de sculpteurs. L'attrait d'un pareil spectacle fera passer sur le Champ de Mars tout ce que le monde renferme d'inteUigences. Je serais injuste si je dédaignais la « great attraction » de la tour Eiffel. Celle-ci, par la hardiesse de sa conception et de son exécution, sinon par la séduction de son galbe, attirera les intelhgents et... les autres.

Souvenez-vous, mon cher Raffaelli, de Tliabitant de Martigues qui, revenant de Marseille en son village et interpellé sur ce qui se passait sous le ciel de la Cannebière, aventura ce conte qu'une sardine de haute taille barrait rentrée du vieux port. Tous les habitants de Martigues se mirent immédiatement en route pour aller constater le fait. Et le mauvais plaisant voyant que les plus hautes autorités de la commune se joignaient à la procession, la suivit à son tour en se disant : « Mon mensonge est peut-être une vérité. Allons voir. »

On sait déjà partout que la tour Eiffel joue réellement à l'entrée du Champ de Mars le rôle que le Martiguois avait prêté à la fausse sardine du vieux port, et vous pourrez, mon cher ami, armé de votre crayon, ajouter a cette série des humbles qui honore tant votre talent, celle des braves gens qui viendront à Paris pour chercher à s'élever.

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