AU BOULEVARD BEAUMARCHAIS
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A UJOURd'iiui mardi 14 février 1888, aiijoiircrimi qui so trouve être iiii jour de mardi j^^ras, i^juoi-é par moi, et où est fermée la bibliothèque du MusÉK Carnavalet, me voilà dans le faubour(; Saiut-Autoine, au milieu duquel le carnaval se révèle seulement par la vue d'enfants ayant
sur leurs jeunes et frais visages de gros nez pustuleux d'ivrognes, et, sous ces nez de carton, d'horribles moustaches grises.
Si près de la Bastille, moi, habitant d'Autenil, qu'un hasard mène maintenant si rarement dans ces quartiers lointains, je me sens le désir de revoir ces vieux boulevards : ce boulevard Beaumarchais, ce boulevard des Filles-du-Calvaire, ce boulevard du Temple ; ces trois boulevards qui, d'un bout k l'autre, exposaient à leurs vitres, et un peu en plein air, le Musée du rococo, — ces boulevards aux bonnes, candides et sales boutiques de ferrouillats, ignorant encore la mise en scène, et le montage de coup par la brochure et la photographie de l'objet d'art, montré sous un coup de jour, dans le clair-obscur d'un petit salon ad hoc.
Bien rares, hélas! sont les noms connus du temps de ma jeunesse. Qui peut reconnaître, dans le remaniement de la bâtisse, l'endroit où était la boutique de Vidalenc, cet antre aux carreaux poussiéreux, à la ferraille informe garnissant la margelle de la porte, et tout bondé à l'intérieur de trésors? Ah! les merveilles que j'ai vues là, et dans tous les genres, mais surtout quelles boiseries! quels lits à la duchesse, à la polonaise, à tombeau! Quels canapés ! quelles chaises longues ! quelles ottomanes ! quels fauteuils à poches, à cartouches, en cabriolet, en confessionnal! Quelles chaises en prie-Dieu! Il semblait que ce magasin fût le garde-meuble de tout le mobiher contourné et si adorablemcnt sculpté du dix-huitième siècle. Et vous marchiez de surprise en surprise, de tentation en tentation, précédé de la vieille madame Vidalenc, au pas ne faisant pas de bruit, à la robe d'Auvergnate, mais au bonnet garni de vieilles dentelles jaunes, si belles, si belles, que chaque fois qu'elle les voyait, la princesse Mathilde voulait les acheter.
Voici encore le pavillon de madame Gibert, mais sur les vitres derrière lesquelles apparaissent quelques bons en affreuse faïence ocre; mais sur les vitres de toutes les fenêtres est collée une large bande portant : Grand appartement pour le commerce à louer .
Et tout près de là, mon Dieu, je me rappelle, il y a bien, bien longtemps,
ADAMK VIDALEXG JEUNE, DANS SA BOUTIQUE D ' A N T I Q U I T É S .
UNE PROMENADE AU BOULEVARD BEAUMARCHAIS. 51 s'ouvrait la porte d'une allée, d'une allée qui était tout le magasin du marchand anonyme de dessins et de gravures, où j'ai manqué, faute d'argent, toute une série de grandes sanguines de Fragonard, à huit francs pièce, représentant des danseuses du plus haiu faire , et bien certainement dessinées d'après des sujets de l'Académie royale de musique, sanguines que je n'ai jamais vues repasser dans une vente.
Crispin, lui, existe toujours; Crispin, ehez lequel j'ai acheté un splendide lit provenant du château de Rambouillet et qni passait ponr le ht dans lequel couchait la princesse de Lambahe, quand elle habitait chez son beau-père, le duc de Penthièvre; Crispin, dont le rez-de-chaussée, autrefois tout plein de flamboyante rocaille dorée, de marbres, de bustes en terre cuite, d'objets de la plus haute curiosité, laisse apercevoir maintenant des meubles en imitation de l'ancien, des pendules en lyre, des feux aux sphinx du premier Empire.
Oui, à l'heure présente, madame Gibert et Crispiii — qu'est devenu Cheylus ? — sont les seuls noms aneieiis demeurés sur les devantures de boutiques de brie-à-brac. Quant aux marchands qui sont morts ou qui ont déserté ces boulevards, ils sont remplacés par des vendeurs de meubles modernes, aux devantures se composant de mobiliers de salon en 0 ^^^^ chêne pour dentistes, de pendules de cabinet en marbre noir, de baromètres en noyer, de coffres-forts lliu'ct et Fichet, — entremêlés parfois de vieux anges coloriés d'é{;Use, de fausses poteries étrusques, et de fers à gaufres, à oubhes, à tonlclots de la vieille Lorraine.
Ces boulevards ont fait plus que de perdre leur caractère d'exposition permanente de la curiosité, ils ont pris un aspect provincial avec leurs pauvres petites boutiques de modes, leurs salons de coiffeurs, tels qu'on en voit dans les plus misérables sous-préfectnres, leurs marchandes de chaussettes de couleur, de lainages, de corsets en toile écrne à 2 francs 25 centimes, et dont l'étalage se répand sur le pavé. Je remarque un certain nombre de librairies et de miroiteries, où aux photographies des actrices de tous les théâtres de Paris sont jointes des peintures à l'huile anacréonti(pu3s, représentant de petites femmes nues, et qui coûtent de cinq à six francs. C'est aujourd'hui le grand commerce de ces boulevards.
Puis, des industries à la fois hétérochtes et locales, des boutiques sur lesquelles se voit : liessciiielage américain en 30 minutes, des boutiques de lunettes d'approche et d'instruments de mathématiques d'occasion, affichant sur leur auvent : yJcIiat de reconnaissances du
LKS TYPES DE PAUIS.
Mont-de-Piélé. ; des boutiques de cordes et de poulies pour balançoires et
trapèzes, des boutiques de boissellerie et de tamiserie qui se char^jeut de la réparation des 1 tamis, etc.
Et j'ai- I lais quitter le boulevard du Temple , quand , en face du Café
Turc, je m'arrêtai un moment devant le n" 42 , la maison à la petite porte cochère basse, où demeurait autrefois Flaubert; la maison aux bruyants déjeuners du dimanche, et où, dans les batailles de paroles et les violences du verbe, la spiriluelle et crâne La(}ier apportait une verve si drolatique, si cocasse, si amusante. I.a maison n'a plus le sourire d'autrefois, son plâtre a vieilli, des persiennes fermées disent des appartements sans locataires, et, dans une boutique du rez-de-ebaussée semblant avoir fait faillite, on lit sur une immense bande de toile, qui a l'air d'une ironie au-dessus du local vide : Cabaret de la Folie. Tout Paris voudra voir les bandits corses.
LS sont bien Iieureiix, les enfnnis d'à présent! —
Ainsi jugent, en 1889, maints vieux Parisiens.
De friit, ils sont heureux, nos petits, — par comparaison. Nous antres, leurs papas, nous n'avons point été traités comme ils le sont. On nous aimait sans doute, autant que nous les aimons, autant que l'on aima nos pères, mais
56 LI^S TYPES DE PAPxIS.
cette affection, vertu privée, ne sortait pas du home, demeurait instinctive, égoïste, et faisait hors du foyer l'indifférence plus sensible. Aujourd'hui, devenue officielle, vertu publique, elle touche au culte, s'affiche avec des tendresses extérieures, tout un étalage de soUicitude gouvernementale, car Paris, — Paris-Ville, entité municipale et poHtique, — s'est pris d'amour pour les enfants. Certains propriétaires n'adorent-ils pas leur vin du jour seulement où la vigne appauvrie donne moins aux vendanges?...
Cet amour de l'enfance, diverses influences l'ont développé : la Politique, la Littérature, la Mode, — la Mode surtout, qui daigna, la capricieuse, protéger les enfants comme elle avait protégé les morts.
A la fin de l'Empire, Michelet écrivait :
« Dans ma vie de soixante ans, j'ai vu commencer, s'accroître une des " manifestations les plus graves de l'âme humaine, le culte des morts, le soin « des tombeaux. J'avais douze ans en 1810, et mes souvenirs sont fort nets. « Je me rappelle parfaitement qu'un ciuietière à cette époque était une « Arabie déserte où personne ne venait. Le progrès de la richesse y est pour " beaucoup sans doute, mais aussi le progrès du cœur. Car on y vient; car « les pauvres trouvent le moyen d'y porter des couronnes, des souvenirs... "
Le poète de Y Amour, qui n'a pas vu nos jours des Morts, nos foules badaudes au Père-Lachaise, à Montmartre, à Montparnasse, et la curiosité, l'habitude, le ph contracté dans leur visite annuelle, dans leurs hommages à ceux qui furent, ne parle pas, lui, de la Mode et des iulluences httéraires.
Peut-être aussi, s'il vivait encore, ne découvrirait-il qu'un progrès du cœur dans l'intérêt que Paris montre à l'enfance? Les sceptiques, je sais bien, doutent de ce progrès, mais sans contester le rôle de la Littérature, l'influence des penseurs, dans cette conversion de Paris, et Michelet, plus qu'un autre, aurait rappelé que les poètes, les écrivains, les savants, les créent, ces mouvements généreux que généralisent ensuite la Mode et la Politique.
Qui donc écrivait pour l'enfance, il y a quarante ans? Qui donc, hormis Desnoyers, — ce précurseur, — et quelques bas bleus découragés, tombés du livre au journal de inodes? Et qui donc l'étudiait?. . . Seuls, les Piéahstes pou-
LES ExXFANÏS. 57
Vident et devaient s'attacher anx tout petits, s'attendrir et nous attendrir en les dépeignant.
Quant à la Politique, il n'y a point de paradoxe à soutenir que, depuis seize
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i . J/.'îArutLi.' .
ans, elle a servi la cause de Fenfance. Et pour cela sans doute lui sera-t-il beaucoup pardonné. En inscrivant sur leur programme les questions d'éducation, les partis mirent en effet renfance à l'ordre du jour. De leurs querelles un bien sortit parmi de nouvelles misères, et si l'on créa des bataillons scolaires, si l'on multiplia les études, si des sectaires mutilèrent les auteurs,
on songea du moins à la santé des enfants. Ce fuient des squares partout, un peu d'ombre, des fontaines dans les préaux, des classes mieux aérées, des crèches saines, des institutions professionnelles, des jouets, des vêtements et des goûters distribués aux écoliers pauvres, des promenades hors Paris, voire des excursions. Ce fut un pas, en un mot, dans la voie du
progrès bien entendu, la préparation aux idées nouvelles qui, demain, triompheront, car, demain, c'en sera fini des parades des bataillons scolaires sur la place de l'Hôtel de ville, et des cours trop touffus, et du surmenage, fini des exagérations de travail et de la soldatomanie, que remplaceront des exercices à 1 anglaise, des sports au grand air hors des fortifications.
A Paris, les enfants ont pour cro(|ue-mitaine le concierge. Ce monstre est d'habitude malthusien, encore qu'il soit père souvent et qu il adore ses petits, son espèce se reproduisant en loge avec une déplorable facilité. Il