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LES COMÉDIENS

Georges de Germany, jeune hoiiuiic de bonne familL:, se laisse aller an jeu. k (".FonoES, à part. — Le sort s'acharne ;i me persécuter.

J'ai perdu les trente mille francs que mon père me elonna

ponr la corbeille de ma fiancée !

ous les ans, ils apparaissent sur la scène des concours du Conservatoire, gauches en gestes, gonflés de prétention dans leurs habits noirs déjà râpés, sachant à peine se tenir, sachant à peine saluer, tremblant de peur, rendus ver-

NoTA. — Les {;rnvnre8 de ce cliapitre représentent des acteurs de petit théâtre jonant " Trente ans ou la vie d'un joueur » .

dâtres par l'éinotion, frottant coovulsiverneiit, au milieu des tirades et des voealises, le pouce contre l'index de leurs gants devenus blancs à force de nettoyages, trop peignés, universellement maladroits; jeunes premiers et pères nobles, ténors et barytons, ils exécutent, avec les intonations, les coups de gorge, les attitudes et les mouvements tristement convenus, le morceau dramatique ou la scène lyrique qui doit décider de leur avenir.

Ln usurier lui procure un éeriu. H io/fi

sa Jiancec.

(jEORfiES. — j\la clière Amélie, daignez ajouler aux (fiâces qui vous paient l'éclat de ces diamants.

Pauvres gens !

Jadis bons employés, jadis bons tonneliers, rencrier ou la varlope leur assuraient un pain sans danger et sans gloire, mais des recruteurs sont passés qui les ont enlevés à leur libre labeur. Criminellement on leui- a persuadé que leur talent, à l'Opéra ou au Tbéâtre-Français, avec un peu d'étude, leur rapporterait une immédiate fortune. TjCS voisins ont appuyé, les amis du palier aussi, ces amis chez lesquels, les soirs de goguettes et de féte, héroïques après le dessert ou sentimentaux après le pousse-café, ils disaient de doucereux monologues et forçaient d'ouvrir les fenêtres quand ils hurlaient à pleine voix les Cuirassiers de Ueiclisliojfen.

— Quel riche organe ! affectaient de dire les messieurs, dissimulant mal une secrète envie.

— Quel dommage qu'il n'entre pas au Conservatoire! répétaient tendrement les dames.

Si bien que poussés par l'admiration de leur quartier, cédant à l'impulsion et conduits par le lucre, ils s'y sont présentés, à ce Conservatoire, ils y ont

concouru.

El: puis après?

Laissons de côté ceux-là qui par patience ou protection, volonté acharnée ou sérieux don naturel, ont réussi à être couronnés, et sont dès lors désignés aux engagements solides et promis aux forts et sûrs appointements.

Mais les autres?

f^a misère de l'écliec vient s'ajouter encore à leurs misères naturelles. Qui dira les souffrances intimes de ces candidats assez désordonnés pour abandonner leur gagne-pain dans le problématique espoir de passer plus tard à la caisse du théâtre et d'en sortir le portefeuille lourd de billets de banque?

Dans ces concours du Conservatoire, ce qui est lamentable, ce n'est pas seulement la pauvreté des opéras et des pièces qu'on exhume, ce n'est pas cette espèce de Muséum Tussaud de la musique et de la littérature, ce n'est pas cette tératologie des doubles croches et de l'alexandrin. Non, c'est cette émotion humaine qui se dégage devant vous tous, ténors la bouche en cœur, jeunes premiers les regards au ciel, basses barbues jusqu'aux yeux, pères nobles rasés jusqu'au derme !

Combien s'en vont la démarche affaissée et l'accent déconfît ! Le succès rêvé vient de se refuser. La parole, comme dans Virgile, s'est arrêtée dans le gosier séché par la peur. De grandes espérances croulent tout d'un coup. Des

Ces diamants aDiiicnt été vulés dans la maison méiin: nà .se loiait lu niaïuin de jru. que fréquentait Georges. Georges de Germany, connu comme un des habitués de celte tnaison, est soupçonné. Au milieu de la cérémonie de son mariuije, on vient pour l'arrêter : les diamants sont reconnus au cou de sa fiancée. — Son père, alors, qui connaissait ses vices, l'accable de sa malédiction.

fll. DE Germany. — i\on ; la voix de Dieu se fail piitemire dans les derniers accents d'un mourant. Kcoulel... La destinée du joueur est écrite sur les portes de l'enfer. Fils ingérât! fils déjà parricide! tu seras époux- coupable et père dénaturé; et ta vie s'éteindra dans la misère, le sang et le remords!

(gestes navrés s'esquissent, des gestes vrais , ceux - là , et qu'ils ne retrouveront jamais devant la rampe, en face du public. Hélas !

parmi ceux-là qui n'ont pas de talent , combien ont faim !

Et pourtant , il leur faudra vivre , vivre de l'art dont ils ont à peine surpris les éléments et dont ils ne connaissent que la grossière et imparfaite mécanique. Juifs errants de la musique, nomades de la littérature, toujours quêtant à coups de gosier, à force de roulements d'yeux et de grands mouvements de bras le douloureux pain de leur existence, ils seront les artistes des troupes de province.

De Dunkerque à Bayonne et de Grasse à Quimper, eux, les piètres acteurs, ils promèneront leurs vagabondes existences. Avoir été élève au Conservatoire de Paris, ce sera pour eux un titre mélancolique que les affiches, en grosses lettres, feront éclater, au coin des rues, sur les murailles des mornes sous-préfectures. Leur nom, méprisé des juges du concours, flamboiera, démesurément mis en vedette, et devant ces manœuvres de l'art, qui sail si, certain soir, ne s'exaltera pas l'àme incomprise des Bovarys !

Quinze ans se sont écoulés Vieilli déjà, à ^bont de ressources, Geortjes de Gcr-

many s'adresse en dernier ressort à sa femme. Il a pu jusqu'alors maintenir son luxe, mais tout est perdu maintenant, et ses meubles sont saisis.

Georres. — Vous m'avez cent fois répété ce (iiscours. (Quelques mille lianes de revenu, un viliaffe, une existence misérable, je ne la supporterais pas; c'est la richesse

que j'ambitionne D'ailleurs, il est trop tard Amélie, tu m'offres le reste de ta

dot ; cil bien, c'est ce que je te demande

O misère ! ces tonneliers sans élégance, ces employés sans distinction, incarneront en leurs massifs individus tous les liéroïsmes , tontes les délicatesses, tontes les {grandeurs d'âme. Dire qu'ils seront la voix vivante des poètes, des poètes qu'ils ignorent, et les acteurs d'actions qu'ils ne comprennent pas !

Devant le trou du souffleur, voilà qu'ils trembleront de la sanguinaire jalousie d'Otliello. Ils deviendront aussi les Roméos suspendus au long des échelles de soie dans la nuit sliakespearienue des jardins de Vérone. Des Marguerites éperdues dont ils seront les Fausts, sous les cieux pleins d'étoiles, jureront de les aimer et de les servir.

Personnages historiques ou personnages de légendes, qu'ils sortent des annales d'un peuple ou de l'imagination des écrivains, llamlet ou Guillaume Tell, Masanicllo ou Macbeth, ils représenteront tous les victorieux dont les accents passionnés arrachent les populations aux tyrannies des envahisseurs et font plier les cœurs défaillants des femmes sous la séductrice autorité de leurs tendresses. I.es libérateurs de patries auront leurs gestes sans grâce, et c'est à leur téte maquillée qu'on pensera quand on voudra se figurer l'amour.

Menuisiers, tonneliers, gratte-papier, barytons ou ténors, premiers rôles ou traîtres, ils seront les chevaliers d'idéal dont rêvent les pensionnaires, et quand les éperons de leurs bottes sonneront de tout leur cuivre devant la rauqie qui fume, des honnêtetés de femme tomberont, et il y

Aiiiclie de Gerinany n'a donné à Georges, son mari, le reste de sa dot que pour sauner son honneur, en retirant des billets, des faux qu'il anail conitiiis ; mais Geonjes a joué encore, et encore il a perdu. Il rentre chez lui, dans la nuit. .Menacé d'être arrêté sur l'heure, il se saune et arrache de force sa femme a sa maison.

Geouof.s. — Viens. Tu tlois [iai-ta,'îei- mon sort !

aura des adultères et des divorces dans des villes où ils n'auront fait que passer.

Certes, on peut les plaindre du rude uiétier qu'ils vont faire et du pain difficile qu'ils vont être obligés de gagner.

Mais, vraiment, le public , lui aussi , n'est-il pas digne de quelque pitié, le public qui va subir la lausseté de lem-s .gestes et de leurs voix, leur grasseyement, leur vibration insupportable, leurs roulements d'r, leur coup de talon avant d'entrer en scène, leurs comiques griinaces de douleur, leur risible pantomime d'attendrissement, et leur mori, en scène, leur mort encore plus insupportable et plus inexacte que leur vie? Et puisque les comédiens errants, au cours de leur rude besogne, ne doivent rencontrer ni beaucoup d'argent, ni beaucoup de succès, puisque l'idéal du spectateur doit en demeurer abaissé et meurtri, puisque ces entreprises sur l'art ne doivent profiter à personne, à quoi bon troubler les existences ouvrières et mettre au cœur des travaillein-s des ambitions artistiques et des espérances d'argent que rien ne satisfei-a?

Connue dit la romance, laissons, s'd vous plaît, les menuisiers à leur rabot

Quinze noiu)eîles années se sont econlt^'es. — La f/ranrie iniscre est i>ernte. Ceortjes de Gerinany, qui a abandonné son fils en France, iiil à l'élranijer, réfmjie dans la muntai/ne, caclié sons un faux nom. — Un jour c/u'à boni de forces, il s'assied à une table d'anber<je, l'anberijisle veut le cliasser.

CiEonass. — .le ne puis rien demander, je suis sans nr{;ent Cependant, j'ai beaucoup iiiarclié, et si vous vouliez seulement rne donner un verre d'eau...

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