‹ Les Types de ParisChapitre 24 sur 40 · COCHER DE MAITRE · texte numérisé non relu

COCHER DE MAITRE

Que William aurait la direction absolue de Fécuiie du baron, et le cboix exclusif du personnel;

Ou il ne conduirait jamais son maître;

Qu'il ferait seul les approvisionnements d'avoine, de foin, de paille, de verdnres fraîches, de carottes, de son et de graine de lin;

Qu il se réservait le droit de vendre, d'acheter et d'échanger les chevaux, avec l'assentiment préalable dn baron, an fnr et à mesure de ses besoins on de ses fantaisies ;

Qu'il n'habiterait pas I hôtel;

Qu'il ne prendrait point ses repas à I hôtel;

Que ses appointements seraient fixés à quinze mille francs par an, sans préjudice d'une indemnité de douze francs par jour pour sa nonrriture;

Qn'il aurait droit annuellement à deux mois de congé, lesquels lui seraient intégralement payés;

Qu'au cas où le bai on, pour une raison quelconque, voudrait se priver de ses services, celui-ci ne pouvait le faire qu'en le prévenant six mois d'avance, et en lui payant une année d'indemnité, à partir du jour du départ.

Pour peu que vous ayez été curieux de traverser les foules aristocratiques, soit aux courses, soit au concours hippique, soit à l'allée des Acacias, soit aux ventes de charité, vous avez certainement rencontré William, qui en est une des ordinaires parures. C'est un homme de taille moyenne, très laid, d'une laidevu' comique d'Anglais, et dont le nez, démesm ément long, a des courbes qui oscillent entre la courbe bourbonienne et la courbe sémitique.

Les lèvres, trop courtes, laissent voir entre les dents gâtées des trous

noirs. Le teint s'est éclairci dans la gamme des jaunes, relevé aux pommettes

de quelques hachures de laque vive. Sans être obèse, il est maintenant doué

d'un embonpoint confortable et régulier qui rembourre de graisse les exos-

toses canailles de son ossature. Et il marche le buste légèrement penché en

avant, l'échiné sautillante, les coudes écartés qui font des mouvements de

bielle. Dédaigneux de suivie la mode, jaloux plutôt de Tiuiposeï', il est vétu rielieinent et fantaisistenieut. Il a des redingotes bleues, à revers de nioii-e antique, ultra-eollantes, trop neuves; des pantalons de eonpe anglaise, trop clairs; des eravates trop blanebes, des bijoux trop gros, des nioueboii-s trop parfumés, des bottes trop vernies, des ebapeaux trop biisants. Ob ! les eba-

peaux de Wilbam, les ebapeanx eonleur d'eau profonde, où les ciels, l(;s arbres, les rues, les Heuves, les foules, où toute la nature et toule I bunumité se reflètent et grouillent! Condjien longtemps les jeunes (jommeux envièrentils à William Tinsolite, rinaccessible éclat de ses couvre-cbef! Aucun fer, aucune brillantine, aucun frottement de la soie ou du velours ne parvenait à étendre sur les leurs cette puissante lumière, cette incandescence mystérieuse, qui le coiffait, lui, d'un bloc de soleil, aux mille rayons divergents. Pourtant son secret était sinqde. Il le confia au jeune marquis de M..., un

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jour qu'ils s'étaient rencontrés, aux courses d Auteuil, près d iui bookmaker.

— Voyons, William, supplia le marquis, comment obtenez-vous vos chapeaux?

— Mes chapeaux? répondit William, d'un air flatté... C'est bien facile... Tous les matins je lais courir mon valet de chambre pendant un (piart d'iienre. Il sue, n'est-ce pas?. . . Et la sueur, ça contient de l'huile. — Alors, avec un foulard de soie très line, il recueille la sueur de son front, et il lustre mes chapeaux avec... Seulenunit, il faut avoir un honnne propre et sain, blond, autant que possible, car toutes les sueurs ne convicuuent pas... J'ai donné la recette au prince de Galles.

Et comme le jeune marquis le remerciait, et lui serrait la nuiin, à la dérobée, William ajouta conlidentiellement :

— Prenez BuLadeur, à 7|1. C'est le [ja^juant, mon vieux.

A huit heures, le matin, William, en petit chapeau rond, en pardessus mastic, une énorme rose jaune à sa boutonnière, descend de son bu(j^;y, devant l'hôtel du baron. Le pansa(;e vient de finir. Après avoir jeté sur la cour un rejjard de mauvaise humeur, il entre dans l'écurie et conunence son inspection, suivi des palefreniers in(piiets et respectueux, lîien n'échapp(; à son œil soupçonneux et oblique : un seau pas à sa place, nue tache aux chaînes d'acier, nue éraillure sur les arj^ents et sur les cuivres. Et il (ri-ogne, s'emporte, menace, la voix pituitaire, les bronches (jraillonnantcs du Champagne mal cuvé de la veille. Il pénètre dans chaque box, et passe sa main, gantée de gants blancs, dans la crinière des chevaux, sur l'encolure, sur les reins, la croupe, les jambes, le ventre. A la moindre trace de salissure sur les gants, il bourre les palefreniers : c'est un flot de mots orduriers, de jurons outrageants; une tenqiête de gestes furibonds. Ensuite, il examine minutieusement le sabot des chevaux, flaire l'avoine dans le marbre des mangeoires, étudie louguenient la forme, la couleur et la densité du crottin, qu il ne trouve pas toujours à son goût.

— Est-ce du crottin, ça, ii. d. D. !... Dri crottin de cheval de fiacre, oui!... Qi'c' j en revoie demain de send^lable, et je vous le ferai avaler, b... de saligauds !

Parfois le baron, lienreux d'une occasion de causer avec son cocher.

apparaît. xV peine si William s aperçoit de la présence de son maître. Aux interrogations, il répond par des mots brefs, presque hargneux. Jamais il ne dit : « iNIonsieur le baron! » C'est le baron, au contraire, qui serait tenté de dire : « Monsieur le cocher! » Dans la crainte d'irriter William, il ne reste pas longtemps et se retire discrètement. La revue des écuries et des selleries terminée, ses ordres donnés siu' un ton de commandement militaii-e, William remonte en son l)uggy, et file rapidement vers les Champs-Elysées, où il fait

d'abord une courte station en un petit bar, parmi des gens de courses, des tipsters, au museau de fouine, qui lui coulent dans l'oreille des mots mystérieux, lui montrent des dépêches. — Le reste de la matinée est consacré en visites chez les fournisseurs, où il est rare qu il n'ait pas de grasses commissions à toucher, et chez les marchands de chevaux, où s'engagent des dialogues dans le genre de celui-ci :

" Eh bien, mister WilUam! — Eh bien, mister Poolny ! — J'ai un acheteur pour l'attelage bai du baron. — 11 n'est pas à vendre. — Qu'est-ce que ça fait?... Il y aurait cinquante louis pour vous. — Non. — Cent louis! — On verra. — Ce n'est pas tout, mister William. — Quoi encore, mister Poolny? — J'ai deux magnifiques alezans, pour le baron. — Nous n'en avons pas

besoin. — Qu'est-ce que ça fait?... Il y aurait cinquante louis pour vous. — Non. — Cent louis! — On verra. "

Huit jours après, William ayant détraqué, comme il convient, ni trop, ni trop peu, Fattelage bai, et ayant démontré au baron qu'il est urgent de le vendre, vend l'attelage bai à Poolny, lequel vend à William ses deux magnifiques alezans. Poolny en sera quitte pour mettre l'attelage bai à l'berbage pendant six mois.

A midi, le service de William est fini. Il rentre pour déjeuner, dans son appartement de la rue de la Bienfaisance, un appartement écrasé de pelucbes aux tons fracassants, orné, sur les murs, de lithographies anglaises représentant des chasses, des steeples; de portraits du prince de Galles, de cannes, de uhips, de fouets de chasse, d'étriers et de trompes de mail, arrangés en panophe, au centre de laquelle, entre deux frontaux dorés, se dresse le buste de la reine Victoria, en terre cuite polychrome, f jbre de soucis, étranglé dans ses redingotes bleues, le chef couvert de son phare irradiant, WiUiam vaque alors toute la journée à ses affaires et à ses plaisirs. Ses affaires sont nombreuses, car il commandite un caissier de cercle, un bookmaker, un photographe hippique, et il possède trois chevaux à l'entraînement, près de Chantilly. Ses plaisirs ne chôment point, et les petites dames les plus célèbres connaissent le chemin de l'appartement de la rue de la Bienfaisance, où elles savent que, dans les moments de gène, il y aura toujours pour elles un thé servi et dix louis prêts.

Le soir, William, après s'être montré au Cirque, à l'Hippodrome ou dans un café-concert, très correct sous son frac à revers de soie, se rend chez \ Ancien, où il se soûle longuement, en compagnie de cochers qui se donnent des airs de gentlemen, et de gentlemen qui se donnent des — airs de cochers.

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