A MONSIEUR EDMOND DE CONCOURT
URANT les agitations dernières de la semaine finissante , Paris épuisé s'enveloppe d'ombre, de silence, et s'endorL. Voici pour un peu suspendus la fièvre et le labeur, la bâte et la production, et différé aussi l'obsédant retour des beures fatalement pareilles.
DéUvré de la tâcbe d'hier et sans souci
pour demain, Paris se refait des fatigues accumulées, des jours trop remplis, des nuits écourtées, et l'engourdissement des activités prolonge son repos. Dans la rue morne s'alignent les trottoirs, la chaussée vide où s'épandent les reflets jaunissants des clartés premières; point de travailleurs cheminant vers le chantier comme aux aubes ouvrables; aucun écho du heurt sec des volets décrochés ou du roulement des devantures métalliques qu'on relève et qui grondent. La lumière, maintenant plus vive, éclaire le rare passage d'une tintinnabulante charrette de laitier, le va-et-vient des porteuses de pain, la course rapide des facteurs de porche en porche, l'arrêt auprès des kiosques des distributeurs de journaux pliant sous le bras, en deux, au hasard, les larges feuilles encore humides de l'impression... Lentement, paresseusement Paris s'éveille, se surprend à vivre d'une vie particulière faite de lassitude, et l'accalmie matinale forme au loisir du dimanche un solennel prélude.
Partout où sont en service l'esprit et le corps, l'espoir de cette trêve d'un tour de cadran a soutenu le patient et rude effort de la semaine. Aux heures de découragement, de révolte, de surexcitation des nerfs et de tout l'être, elle est apparue comme l'adoucissement promis, infailUble, comme un terme d'affranchissement, comme l'affirmation du droit au plaisir, à la hberté. Le dimanche rend l'indépendance de la volonté et des allures à l'humble, au sacrifié, au reclus rivé à la tâche du lever au coucher, à tout ce qui obscurément peine, languit ou souffre. Et Paris, retrouvant peu à peu l'expansibiUté native, s'anime d'autre façon que par la semaine, revêt une physionomie mouvementée, singulièrement opposée à la consternation du dimanche londonien. Les mondanités cosmopofites, la file des équipages lors de la grand'messe ou du tour de bois, les élégances convenues du champ de course ou du patinage sur le lac, ne contribuent en rien à ce réveil du caractère national; la vie est sans dimanche pour les oisifs dont les jours coulent monotones, la veille semblable au lendemain ; seuls le connaissent le peuple et le bourgeois, et seuls ils sont à étudier. L'aboUtion de la contrainte, le recouvrement de la libre disposition de soi-même viendront à point pour aider à la
(lécoiiverte de notre te m p(é rament gouailleur et sensible, tour à tonr sceptique et
i attendri, comme notre ciel, variable.
Qui désire le connaître peut observer durant la représentation d'un drame de Dumas ou de Dennery les galeries, le paradis, dans quelque théâtre du centre et des faubourgs surtout : des êtres qui rappellent les farouches animaux du moraliste se pressent vagues, confus, le cou tendu, enfiévrés par
LIÎS ÏYI'liS DE l'AlUS.
les ehalen,.s capitensc. du «az, pa. ra,nbui„„ de voi,-, d'eutend,.,, dan. la ■nek-e ol,ac„„ cc.de à sou iu,p..es.sio„, s'abaudouue à liustiuct, savoue se J.vre ; saus ^ene ni retenue du parle,- ou du geste, chaeun proteste, app.-ou've, raille, s esclaffe de bou cœu,- o„ sanglote son sofd... Cette veillée de rires e. de pleurs compose l'ordinaire aehevenient du di.naucbe d'hiver; il s'est passe ou besogne d'ordre, de rangeaient, - pour la fendue en ravaudage contre la ienetre bueuse, au son de l'orgue nasillard, puis dans la leute préparation de ce repas du soir où se réunit aux enfants l'aieule venue de loin; et la saine "a.-ur de la soupe lumaute, le cahue de l'int,'.rieur dans la luu.iere tandsée de a lau,p,., saisissent d'aise l'ouvrier ,,ui rentre les oreilles bourdonnantes du l.nnt du débit de vin, du tutnvdte du club, la tete étotn die par les revendications socialistes, parles menaces de Commune, d'émeute oude grève. Mal,ré les arbres dénudés, l'air glacé, si la niarinaille s'élève eu cris coutre la réclusion, c est une promenade par la bnnne grise, avec des repos sur les bau- <|i.ettcs de velom-s des musées, des stations dans les bazars, les églises, les eliapclles i.uprovisc'.es de l'Armée du Salut, dans les bureaux d'omnibus ou so peuvent récbaulfer les petites mains rouges, raidies par l'onglée. Et d'autres (OIS le veut du nord, eu faisant trembler la vitre, évocjuc le souvenir des malades qui souflrent, des aimés qui dorment sous la terre et la i,ei..e et parlestristesdimanebes d'hiver, afflue aux grilles des hôpitaux, auxpo'rtes des eiiiietKjres, le bon peuple de Paris.
Dimanches d'été, dimanches ensoleillés, dimanches de liesse, de rassé reuementet d'amour. Du ciel apaisé, de l'atmosphère limpide vient le contentemeut de vivre et eu imime temps le désir aigu d'échapper au milieu quotidien, au logis sombre, é-troit, é,ouflaut, de gagner le large, les champs, la plaine qui donne l'illusi.m de l'eloignement, de l'iuKui. Par les rues des groupes hâtent le pas, les cadets, hors d'haleine, ayam peine à suivre. Stirles quais des trains de ceinture, aux d,-par,s des tramways, s,u- les pontons des hateau.v-mouchcs, l'émotion, la crainte anxieuse d'un retard, multiplient bouseulades et disputes. Paris s'eiiluit, se vide, se déverse, égrène sur les rives
A LA UAllE SAINT-LAZA KE.
ç)Q LES TYPES DE PARIS.
les pêcheurs résignés et confiants, répand dans la badieue les petits commerçants propriétaires arrogants d'un arpent de tournesols, emplit les taillis, les fourrés du caquetage des amants, de Texpansion des familles en gaieté. Et les rires, les éclats redoublent, quand, au pied des grands arbres, les provisions s'étalent, quand joyeusement sautent les bouchons; sur les pelouses du bois, au Ranelagh, si loin que s'étend le tapis d'herbe, papillotent les taches claires des toilettes printanières, des hommes en manches de chemise, tandis qu'au delà, auprès des cafés, les trottoirs envahis se couvrent de tables d'affamés, tout à la joie du dîner en plein air, sans lequel il n'est point d'enviable partie d'été.
Vers le même instant, Paris délaissé, sauf en ses promenades, en ses faubourgs pareils à des marchés ambulants, Paris où sont seuls demeurés les amateurs de jardinage sous les toits, Paris offre par endroits l'aspect d'une province reculée : au milieu de la rue où le vieil aveugle psalmodie quelque sentimentalité, les fillettes sautent à la corde sous les yeux des concierges majestueux qui béatement re.spirent assis devant le seuil. De la campagne de Paris, ils ne connaîtront jamais que le parfum, lorsque à la tombée du jour rentrent, la chanson aux lèvres, les promeneurs en bandes, les femmes fleuries de bouquets, les brides du chapeau ou du bonnet dénouées, les petits endormis sur l'épaule ou dans le bras du père... A vivre dehors, à s'enivrer d'air, de soleil, de lumière, à lasser ses muscles par la marche, lui s'est détendu les nerfs, refait le corps, et l'âme ragaillardie, approvisionné de vaillance jusqu'à l'éclaircie prochaine, il reprendra demain le sombre combat pour la vie.
PAUL BOUUGET
PROFESSEUR LJRRE
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lourde voiture du " t ramw ay qu i unit la gare Montparuasse à l'Arc de l'Etoile va s'ébranler. Il ne reste plus de libre à rintéi'ieur, par cette aigre et froide après-midi de février, que l' avant-dernière place du fond, à gauche, — place étroite, à peine visible, entre une énorme bourgeoise qui
tient un sac de cnir noir sur ses gros genoux, et un vieillard décoré de la rosette, sans doute un ancien officier, dont le visage brouillé de l)ile, les yeux d'un bleu dur, la bouche anière, disent assez le mauvais coucheur, celui qui doit inévitablement prononcer le premier la parole : « On ne partclonc pas?. . . » Et juste à la seconde où il vient de lancer ces mots d'une voix acre, la voiture, qui remuait déjà, s'arrête de nouveau. Un homme court et corpvdent, plutôt porté que poussé par le conducteur, se précipite. D'une main il s'aide aux courroies du plafond, de l'autre il retient une serviette d'avocat bourrée de livres et verdie par l'usure. Entre les genoux qu'il heurte, les pieds qu'il froisse, les parapluies qu'il déplace, il roule jusqu'au vieillard et jusqu'à la bourgeoise. Avec un « Excusez » à droite, un « Excusez » à gauche, auquel on ne daigne pas répondre, il prend place entre ces deux redoutables voisins. Le premier lui donne un coup de coude tout sec et dur, la seconde le déborde de ses formes. Et encore un « Pardon » à gauche, un « Pardon >^ à droite, et la voiture ghsse au trot de ses deux chevaux, le long de ce boulevard d'artistes, de petits rentiers et d'ouvriers, qui étale dans ses innombrables boutiques de bric-à-brac des gravures par milliers et des bustes représentant le premier empereur. — 0 ironie des gloires passées!
L'homme à la serviette et aux « pardons » s'est installé cependant tant bien que mal. Il l'a ouverte, cette serviette. Il en a extrait une trentaine de feuilles de papier phées par le miUeu et sur le côté; de la poche de son pardessus usé aux manches et gras au col, il a tiré un crayon, posé un peu en arrière son chapeau haut de forme, un chapeau de satin aussi fatigué de ressorts qu'éhmé d'étoffe. Il a des cheveux trop longs, une barbe inculte. Ses fortes bottines sont tachées de boue, son pantalon est déformé aux