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LES TERRASSIERS

ES terrassiers n'ont guère à faire dans le Paris du commerce et du négoce, aux rues grouillantes de maisons, où chaque grain de sable est une parcelle de rapport;

non plus que sur les avenues ^ et les promenades officielles

12i LES TYPES DE PARIS.

d'un Paris mondain, où ne s'étale pas une motte de terre qui ne soit administrativement cataloguée, prête à recevoir sa perruque de gazon ; ni dans le Paris définitif des grands boulevards où, seuls, les trottoirs montrent une bande de terre, d'ailleurs vêtue de bitume, et si étroite qu'il n'est pas possible de s'allonger entières aux ombres des bancs, des marronniers, des sergents de ville, des réverbères, sans tomber en zigzags aux ruisseaux et sur la chaussée. Il y a bien, parfois, à jeter bas quelque ruelle pourrie, quelque impasse aux masures gangrenées; alors, la partie condamnée est ceinte de palissades, les palissades masquées d'affiches; des gardiens, de long en large, écartent la curiosité des passants; de sorte que, les bandages enlevés, lorsqu'une rue neuve apparaît, où l'air circule entre les l'açades saines et droites, les voisins mêmes se sont à peine aperçus de l'opération. Aussi les Parisiens des cercles, des théâtres, des cafés, les Parisiens du Tout-Paris n'ont-ils que de rares occasions de voir à l'œuvre l'armée des terrassiers, toujours à l'assaut de quelque talus suburbain, comblant des fossés, culbutant des coteaux, nivelant les terrains défoncés, pour élargir la ceinture de la capitale obèse, et sans cesse engraissant.

C'est aux confins de Paris, où geint, le long de la route, l'indéfinissable douleur des poteaux de télégraphe, sous un ciel dont le mélancohque et pâle bleu de ciel s'attriste encore de noirâtres fumées d'usines; c'est vers les banheues éventrées, déchiquetées par les carrières, souillées des immondices quotidiennes delà ville, balayées d'un vent de gadoue et de poudrette, que, chaque printemps, s'abattent les équipes de terrassiers. Ils arrivent après les dernières gelées, les dernières pluies de l'hiver; des Belges, hauts et larges, à barbes claires, à faces roses de jambon, coiffés de casquettes; des Itahens, des Savoyards, à moustaches d'encre, avec des anneaux à leurs oreilles, et portant des chapeaux de feutre ronds. Le reste du costume est à

pou près le iiiéuie pour tous : des pautalons et des vestes de toile ou de velours à côtes, vert ou uiarrou, le pautalou teuu par luie ceinture de flanelle rouge ou bleue, de grosses bottes de cuir rigide ainsi que du bois. Dès cinq ou six heures du matin, ils piochent dans les plaqnes chauves, les croûtes desséchées, crèvent les abcès de détritus qni bossuaient le sol maladif où se hasardent tiuiidemeut à fleurir, — paimi les antiques boîtes à sardines, les tessons de bouteilles et les grès d'eau de Pnllna, — quelque coquelicot blême, quelque gauche marguerite eu mal d'être effeuillée, quelques brins de pissenht, un tournesol inquiet, vacillant sur sa haute tige. A huit heures, le casse-croûte; du pain, du fromage, un demi setierde vin. Vers onze heures, le déjeuner. Les uns gagnent le marchand de vin, d'autres restent sur le chantier, où leur femme leur apporte la soupe; et la plupart font vite, pour s'affaler sur le sol, et dormir là quelques minutes d'un sommeil de pierre. Ils tâchent tout le reste du jour, s'humectaut d'une eau tiédie d'un htre, à la régalade, pendant qu'au miheu des jurons et des coups de fouet

des charretiers, les tombereaux emportent les mètres de gravats vers la décharge. Jusqu'au soir, les biceps roulant dans leurs bras cuivrés , courbant leur torse de brique cuite, ils s'enfoncent dans leur travail souterrain de taupes, sombre et silencieux : ils n'ont pas la romance du peintre, qui chante, suspendu, en badigeonnant une muraille; la blancheur de Pierrot des maçons; ni, autour d'eux, le flamboiement d'iuic forge, le rire sonore de la ferraille; ni le crépitement des insectes, le bruissement d'un ruisseau. Il ne répond, à leurs ahans rudes, que les plaintes étouffées de la terre déchirée, écorchée, saignante, toute nue au soleil...

Chaque année, ils viennent ainsi par les plaines où fleurissait encore de la marguerite, des boutons d'or et du coquelicot, où la chèvre maigre, à défaut

LES ÏERR ASSIEDS,

de cytise odorant, broutait les touffes des pavés et des murs, oiï du linge séchait sur des cordes, manque de haies, où des gamins enlevaient leurs cerfs-volants, dont bien souvent les queues de papillotes s'accrochaient aux fds du télégraphe, et péle-mêle ils jettent aux tombereaux les grès d eau de Pullna, les vieilles passoires rouillées, les marguerites vierges, mortes avant que d'avoir été effeuillées, les coquelicots, et les papiers gras de la charcuterie que des familles apportaient pour diner sur Therbe, le dimanche!

Alors, de la gaieté 's'éparpillait, en hebdomadaires jupes blanches aux balançoires, tournait en robes de rayures criardes sur d impassibles et Irénétiques chevaux de bois, dans des musiques de ronianc(;s, l'odeur d'ail des cervelas, la fumée du gros vin ; la semaine.

lU h Pli,

ou pouvait assister à cl autheutiques couchauts, tout à fait mci vcilleux, où les marguerites teuclres et les tessous de bouteilles jouaieut fort couveuablemeut leurs rôles. I.es boîtes à sardiues ue uiauquaieut pas d emplir leur fer-blaue de joyeux et géuéreux soleil. A préseut, dans les énormes sillons, va [jermer la pierre livide des casernes, des balles, des mairies, des immevdjles de six étages. Des tas de : « Défense sous peine d amende... " s installeront contr(3 les murs. Au Heu du libre pisserdit, quelque square ali- [;nera ses acacias nnmérotés, son gazon en brosse, et le ciel sera vide de cerfs-volants, tandis que les terrassiers regagnent leur pays, avec, au bout d'un bâton sur Fépaule, leur pécule et leur linge, noués dans un mouchoir à carreaux...

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