FILLES
cliuis s'est souvenu : « La vipère n'ôte que la vie. Feuiuies , vous nous ravissez notre raison, notre liberté, notre repos; vous nous ravissez à nous-mêmes et vous nous laissez vivre! Nous voilà-t-il pas des hommes en bel état après?
lîit^ LES TYPES DE PARIS.
pauvres fous, dos liounncs ti'oublés, ivres de douleur on de joie, toujours eu couvulsiou, — des eselaves! Et à qui appartienueut ees eselaves? A des leuunes. Et qu'est-ee que la leuuue? Pour la défuiir, il faudrait eu avoir le seej-et. Nous pouvons aujourd luii eojuiueucer la défiintiou; je soutiens qu'on n'en veria le bout qn'à la fin du uionde. » Il avait un terrible esprit, ce M. de Marivanx, qu'on prend si volontiers pour le ber^jer Myrtil; et, lorsqu'il jetait sur le papier ce qu'on vient de lire, il exprimait, justement, une cruelle vérite\ 8i 1 on a de la peine à se faire, vaille qne vaille, une syntbèse du Parisien, comment arriver nettement à ci-oquer la Parisienne, cette traîtresse, cette cbaruieresse, cette conseillère de bien et de mal, qui nous aiguillonne de désirs, qui nous domine et de qui sortent toutes nos folies et la meilleure part de nos sagesses? Dans la vie, hélas ! comme dans les romans, les comédies et les drames, toujours et partout, l'hounne est mie marionnette aux mains delà lemme aimée. On se révolte, on jure ses grands dieux de ne plus s'abandonner. Bernique! lia ficelle est de nouveau tirée, et nous gesticulons en vrais pantins que nous somnu^s. Inutile de nous plaindre : ce serait plainte perdue.
Voici une histoire devenue banale à force de s'être répétée. Vous vous heurtez, un beau soir ou un beau matin, sur le pavé de Paris, à quelque brin de fille, peu débarbouillée, nullement peignée, qui a de grands yeux dévorants dans un visage maigre et qui tfaîne ses haillons en vous vendant des fleurs, des allumettes ou des journaux, — à moins qu'elle ne demande 1 aumône. Vous n'y prenez garde et vous passez. A deux ou trois ans de là, vous voici à une première de l'Opéra ou du Gynniase. Dans une loge en évidence une jeune femme se prélasse, ajustée superbement, faisant feu de tous ses diamants, jouant de l'éventail, écoutant la pièce d'une oreille, et de 1 autre le madrigal que lui improvise son voisin. Elle vous fascine de sa beauté, elle vous éblouit de sa riche élégance. Dès qne la toile tombe pour un entr'acte, votre lorgnette se tourne d'elle-même vers cette inconnue. A la sortie, vous l'apercevez qui fuit, relevant les flots de sa robe, eimnitouflée de fourrures; ses gens l'attendent sous le péristyle, et son coupé s'ébranle au grand trot de l'attelage. Quelle est cette sirène? — Eh! que n'avQz-vous plus
IMn ISIENNE VANS LA NKIGE.
longue mémoire! Vous
reconnaîtriez le brin de fille qui demandait l'aumône ou qui vendait des allumettes , des journaux ou des fleurs.
Cette transformation est-elle possible? Il paraît. Presque subitement la quémandeuse au jupon décbiré a passé de la misère à une sorte de splendeur. Elle a pi{]non sur rue, laquais, chevaux, carrosses, courtisans, et le reste. L'esprit lui est venu avec la fortune, et la (^ràce avec la toilette. Personne ne faisait attention à elle; aujourd'hui elle affole tout Paris, — et elle se moque de tout Paris. Elle supphait qu'on lui donnât quelques centimes, de quoi ne pas mourir de faim; elle fait, à présent, le tourment des millionnaires qui se ruinent pour ses beaux yeux, avec plaisir. Elle invente la mode : les honnêtes femmes adoptent la forme de ses chapeaux et la coupe de ses corsages ; elles la rencontrent, au besoin, et sans trop d'ennui, chez le couturier ou chez la lingère. On voit sa photographie à mainte vitrine. Pour abréger, elle est une des puissances du jour. Voilà le triomphe du Parisianisme et la damnation des Parisiens.
Où a-t-elle pris son expéiience? Où a-t-elle fait son apprentissage de séductrice? Mon Dieu! le hasard a voulu qu'on l'ait engagée, une fois, comme figurante, pour une féerie; ou bien elle est entrée dans un magasin de modes en quahté de trottin; ou encore elle a été distinguée par un baron IJulot qui
cheminait, en quête d'aventure. Peu importe! Un rien lui a suffi pour deviner ce qu'elle ignorait. Et puis, le miroir lui a été de bon conseil, — le miroir, ce confident et cet auxiliaire qui révèle, même aux laides, des secrets de beauté. Et puis, enfin, elle a causé, elle a écouté ses connaissances et les bruits de Paris. Et son éducation est faite.
Entrez dans son salon et dans le salon d'une duchesse. Quel étonnement! Ici et là, c'est la môme société en hommes, les mêmes (jenllemen, les mêmes financiers, les mêmes artistes. La demoiselle recrute bien ses adorateurs. Les hommes vont partout, ils jouissent d'immunités générales que les femmes finiront par s'assurer aussi, mais qu'elles n'ont pu conquérir encore. De leur existence, ils font deux parts, l'une pour les convenances, l'autre pour les fantaisies. On les verra le même soir, par exemple, au faubourg Saint-Germain, chez une douairière; au faubourg Saint-Honoré, chez un ambassadeur; à l'avenue de Vilhers, chez un peintre, et, au boulevard Malesherbes, chezvme belle fille à la mode. Peu de différence dans l'aspect des divers hôtels : la livrée change, le goût de rameublement est i)lus ou moins pur, mais le caractère de l'assistance est presque semblable, et le « comme il faut » convenu règne également, aux nuances près, chez Nana et chez l'ambassadiice. Si même Nana tient au théâtre, — ce qui n'a rien d'inouï, — et si elle a quelque renommée comme cantatrice légère ou diseuse de vers, elle trouve moyen de se faufiler dans le vrai monde, et Dieu sait, en ce cas, combien elle est entourée, adulée, choyée. Elle peut gagner, à ce jeu, le tortil ou la couronne à neuf perles. Aux premières, les reporters notent avec placidité que la belle mademoiselle Z... occupait telle loge, tout proche de celle où brillait la belle baronne Y... Demandez à un étranger laquelle il croit être madame Y. . . et laquelle mademoiselle Z... 11 risquera fort de s'y tromper. Les « belles filles » se travaillent à être distinguées, les « belles dames » à ne point l'être. Les maîtresses veulent ressembler à des épouses ; les épouses ont envie d'être prises pour des maîtresses. Je ne vous donne pas ces mœurs comme exemplaires; mais le chable m'emporte s'il n'en va pas ainsi!
Et ce n'est pas ma faute, après tout, si le rapprocliement se fait tout seul entre les filles et les duchesses. En ces étrangetés s'accuse le scepticisme d'un siècle où l'on passe son temps à discuter sur toute chose au heu d'agir, et où, à force de se raffiner, on perd le sentiment de la mesure et la notion du dégoût. Paris n'est pas, assurément, la plus dépravée des Babvlones ; seulement, la dépravation y est plus apparente, pour la bonne raison que tout s'y recherche davantage et s'y éclaire mieux. A Londres, à Berhn, à Vienne, à Pétersbourg, à Lisbonne, à Madrid, à Rome, dans toutes les capitales imaginables, il se commet, sans doute, autant de péchés, mais on le voit moins.
Paris est le grand centre des belles mauières; nos journaux sont lus jusqu'au bout du monde, et nous avons la mauvaise habitude de crier nos scandales sur les toits comme nous crions nos spectacles et la gloire de nos expositions. On a dit : « Le Français qui aime le mieux sa patrie ne manque jamais une occasion d'exalter les nations étrangères. » Il conviendrait d'ajouter qu'il n'est à son gré que chez lui, et qu'il voyage assez peu : pourtant, s'il surfait le mérite des autres, c'est par simple ouï-dire et par esprit de contradiction. Le vice n'est pas exclusivement parisien : il est international et universel. Ce qui est parisien, c'est le tour déhcat que nous donnons à nos galanteries. Au complément, ne vous étonnez pas trop que toutes les catégories s'avoisinent et tendent à se confondre. Dès là qu'on se coudoie sur tous les terrains, c'est qu'il n'en est plus de réservés.
A la vente du mobiher et de la garde-robe d'une « professionnelle beauté » ,