LES PETITES MA.RGMANDES DES RUES
bonde de marchande an panier, qni Ini inspire le dédain le plus j nstifié, celni des (jens établis ponr les nomades.
Celle-là a le verbe bant, le parler bref; le marchandage est conrt : c'est à prendre on à laisser. On prend ou on laisse en effet, suivie, si on laisse, d'nn regard méprisant, pins acéré qne les paroles. Si l'on prend, la paire de soles on de maqnercaux est vite éventrée ; les ouïes d'nn ronge vif disparaissent
sous les doigts agiles de la poissonnière, l'objet vous est remis dans un papier succinct, avec un : « Voilà, ma belle ! » que n'accompagne aucun sourire. Soit disposition naturelle, soit gravité acquise, la marchande de poisson est sérieuse et n'a que peu de goût pour la plaisanterie .
Grave aussi, mais plus soignée, la marchande d'oranges à poste fixe. Elle possède un petit tabouret, voire
iM-^^^rè^w' "''^ sur laquelle elle
trône, présidant aux ébats
des gamins sur les tas de sable, à la porte des théâtres.
Gymnase, Ambigu, Comédie française. Elle dlumine son étalage, le soir venu, au moyen d'un cornet de papier rouge, enfermant une bougie, et pendant l'cntr'acte, les habitants du paradis s'amassent autour d'elle, attirés par son fanal comme des papillons. Elle est rarement jeune, mais elle a parfois été johe; qui pourrait dire quels revers ont amené certaine de ces marchandes à vendre des oranges devant le théâtre où elle a jadis arpenté les planches... dans la figuration! Elles ont la peau ridée, grenue
comme celle des fruits qu'elles veucleot; le reflet des pommes d'or colore leur visage d'une miance fauve, et leurs doigts raidis cherchent péniblement la monnaie dans la grande poche ballante à leur ceinture... Vieilles, les marchandes d'oranges, et vieilles, les marchandes de petits gâteaux.
Celles-ci vaguent aux abords des squares, offrant aux gamins un goûter improvisé. Pourquoi se promène-t7on, quand on vend des gâteaux, et se tienton assise, quand on vend des sucres d'orge? Les arcanes mystérieux des conventions sociales régiraient-ils aussi par des lois secrètes les sucres d'orge et les petits gâteaux?
Elles sont âgées, décrépites parfois, et leur bouche plissée n'a plus de sourires pour la joyeuse marmaille qui touibillonne autour d'elles ; le contact de cette gaieté enfantine remue-t-il en elles des amertumes cachées, ou est-ce simplement que le poids de la vie est tombé très lourd sur leurs épaules, pendant que la neige des hivers s'abattait sur leurs cheveux? Achetez des petits gâteaux, achetez des oranges, des lacets de bottines ou des épingles £iux vieilles femmes dont la mort est si prochaine, et qui, partons les temps, patientes, muettes, accroupies au seuil des maisons riches, attendent que la iantaisie de votre regard leur permette de diner ce soir.
Sous les portes cochères, dans certaines rues populeuses, la marchande de dentelles et de rubans regarde d'un oeil d'envie les heineuses commères qui circulent. Elle ne voit ni la lourde voiture ni le panier qui tire le bras, elle ne songe point â la fatigue de l'appel rauque, souvent réitéré; elle ne pense qu'à une chose : Celles-lâ bougent, se démènent, alors qu'elle s'ankylose sur sa chaise basse, les genoux remontés, les pieds sur sa chaufferette, les mains dans ses manches, en manchon, comme un chat qui ronronne.
Heureuse quand ses moyens lui permettent de s'acheter un paravent ! N'allez point rêver de paravent japonais, en léger papier, élégant et gai, avec des cigognes aux ailes déployées, au milieu des fleurs de pêcher d'un éternel printemps ! Le paravent de cette marchande est un meuble sérieux, presque un immeuble, scellé au mur, de peur des convoitises nocturnes. Bâti sur une forte charpente, car il doit supporter les rafales et les assauts de l'hiver, il