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LES PETITES MARCIJANDES DES RUES

replie sur lui-même ses replis tortueux dans lesquels sa locataire abrite une chaise, une chaufferette, un tricot et souvent un petit fourneau avivé par le courant d'air, où, l'heure venue, on la voit en plein vent cuisiner le fricot de son dîner.

La chentèle est modeste; petites bonnes, ouvrières pressées, parfois une femme d'employé qui achète un bout de dentelle commune ou de ruban bon marché; elle vend pourtant, cette commerçante avisée; elle a commencé jadis avec quelques aunes de ruban, elle étale aujourd'hui des corsets à cinf[ francs soixante-quinze, et nul ne sait ce qu'elle imaginera de vendre l'an prochain. Ces petits commerces se cèdent d'ailleurs par-devant notaire, absolument comme une charge d'avoué.

La marchande de bonnets n'a point d'ambition. Son panier au bras, un bonnet couronnant son poing fermé, elle rode lentement autour des halles, des marchés, et l'après-midi dans les rues où, entre quatre et cinq heures, la petite bonne va chercher son dîner. Que peut-elle bien gagner sur le bonnet qu'elle vend, étoffe et façon tout compris vingt ou trente centimes?

Elle est douce et pohe avec les dames, qu'elle aborde volontiers... A-t-elle donc espoir qu'une femme bien mise lui achète un bonnet de quatre sous? Elle offre toujours, en attendant... On ne sait pas !

Elle est polie aussi avec les petites bonnes, mais moins aimable : celles-là ont besoin de bonnets; donc elles achèteront, et l'on est toujours moins prévenant, quand on est sùr de l'acheteur. C'est absurde, mais cela est, comme est une solution d'algèbre.

Elles s en vont le long des faubourgs, les petites voitures lourdement chargées d'un seul fruit, cerises, fraises, abricots, pommes, suivant la saison;

mais le plus souvent la marchande n'est pas seule, son homme pousse la voiture, pendant qu'elle marche à côté, criant : A six sous la livre, les fraises, à six sous la hvre! L'homme s'arrête, se fait un porte-voix de ses deux mains et répète le cri.

Ils vont ainsi tous deux sous le soleil ou sous l'averse, l'averse souvent, la cruelle averse d'orage, qui gâte le fruit et mouille les marchands.

Le ciel se fond en pluie, l'eau du ruisseau monte, et les roues de la petite voiture semblent des roues de moulin, échouées là, on ne sait comment.

L'homme et la femme ont étendu sur les fraises une toile cirée qui ne serait pas de trop sur leurs épaules, et tristement accotés sous une porte, ils regardent tomber l'eau méchante. . .

Les toits s'égouttent, le soleil reparaît; ce n'était qu'une ondée. On soulève la toile cirée : le fruit n'a pas trop souffert.

En route, alors! en route pour le quartier pauvre, où, quoique un peu mouillées, cerises et groseilles sont sûres de trouver des acheteurs. On les vendra moins cher, voilà tout! On change l'étiquette : ce sera un sou de moins : « pour les finir! » crie l'homme à pleine voix. Et la foule entoure les petites voitures, femmes, gamins, jusqu'aux ouvriers qui, tentés par le bon marché, achètent, en revenant du travail, une poignée de fruits — pour leui's « gosses » .

La nuit tombe, et dans l'air grisâtre, s'écartant du centre de la ville, on voit courir les petites voitures vides, poussées par des bras courageux, quoique bien las. Elles s'en vont à la soupe, les marchandes des rues, aux mioches qui attendent, à la maison désertée depuis l'aube. Demain matin, avant le lever du jour, elles reprendront le même chemin en sens inverse, pour faire leur provision, car leur rôle est de distribuer à tous, même aux plus éloignés, la nourriture ou la gaieté des fleurs... C'est peut-être leur humble mission, dont elles n'ont pourtant pas conscience, qui les fait en tout temps si vaillantes et résignées à leur destin, les petites marchandes des rues!

bar(|iie, ([ui descend leiiteiaeiit la Seine, et dans laqnelle se tronvent cinq jennes gens et denx femmes. Il y a là deux peintres, Chariot et Bernicard, un scnlptenr, Chamborel, pnis Morand, un rédacteur du Messager des Théâtres, et Laquerrière, un jeune poète qui termine un drame pour rOdéon. Des denx femmes, Louise, nne {^^rossc blonde, est la maîtresse de Morand, et Marj^uerite, une petite brune, celle de Chamborel.

« Ohé! répète Planchet, venez donc me prendre... .le ne veux pas rentrer à pied. Merci! près de trois kilomètres!... Ohé! »

Mais la barque file doucement. Chamborel, qui tient la barre, fume sa pipe, sans même tourner la tète, comme s'il n'entendait pas.

« Est-il assommant, ce Flanchet ! dit Louise. Qui donc Fa amené chez la mère Gigoux?

— Fersonue, répond Bernicard; il a entendu parler de Gloton, à Fatelier, et il est tombé sur notre dos, il y a une quinzaine de jours... Je ne connais pas de garçon plus collant.

— Ah bien! reprend Louise, je me charge de vous en débarrasser, si vons voulez. »

Sur la berge, au milieu des saules, Flanchet se fâche peu à peu.

« Voyons, pas de blagues! Abordez ici... Vous pouvez bien aborder. »

Alors, Chariot, qui rame, se décide à répondre. Jamais il n'abordera à cet endroit. Il ne veut pas rester dans la vase, bien sûr! Et, comme Flanchet offre d'aller attendre la barque sur un

autre point, Morand s'en mêle et lui \ crie que, lorsqu'un peintre a l'idée bête

de pêcher à la ligne, il doit s'en retourner tout seul et à pied. Ls deux femmes applaudissent. Laquerrière, debout, commence un discours sur les devoirs du pêcheur à la Hgne. Le canot file toujours, Planchet leur mmtre le poing, puis se met à courir pour rentrer à Gloton en même temps cpi tux.

« Vous ne savez pas, dit Louise au milieu des rires, je vais faire smiblant de tomber amoureuse de lui .. Je demande trois jours pour lui faire reprendre le chemin de fer.

— Oui, oui, ce sera drôle! » s'écrie la bande.

Cependant, Chariot rame furieusement, pour devancer Planchet et dijeuner sans lui, ce qui le vexera.

Il faut connaître ce coin de nature, un désert à une quinzaine de ligues de Paris. Au pied du coteau, la Seine coule, s'élargit, semée de grandes iles qui ménagent entre elles des bras de rivière délicieux. Le chemin de fer df Rouen passe à Bonnières, un bourg situé sur la rive gauche. Mais, de l'aure côté du fleuve, que l'on traverse dans un vieux bac craquant sur sa chaîm, il y a le petit village que la bande a pris d'assaut. C'est presque toujours un )eintre, qui, sa boîte aux épaules, arrive un beau jour dans une auberge borgie, qu'il invente pour la saison prochaine. Telle est l'histoire de l'auberge de a mère Gigoux, à Gloton, inventée par le peintre Bernicard.

Les paysans stupéfaits voient depuis le mois de mai des messieurs (tranges envahir le pays. Ils arrivent en paletot, mais dès le soir ils ont des clapeaux déloncés, des blouses bariolées de couleurs, des pantalons verdis par les herbes. 11 y a aussi des dames, des dames qui ne se gênent pas et quiretirent tranquillement leur chemise derrière un tronc d'arbre, pour prendre un bain en pleine Seine. Et tous gesticulent, se battent avec les arbres, con(uièrent les îles où ils parlent si fort, qu'ils mettent en fuite des vols de corbeaix.

« Vite, vite, mère Gigoux, servez-nous ! » crie Louise en arrivait à l'auberge.

Planchet n'a pas encore paru. Ils sont tous à table, dévorent une anelette et des pommes de terre frites. Le plat est vide, lorsque enfin le peintrefait son entrée. Il est hors de lui.

" Allez! vous êtes g^entils!... Vous pouvez me demander un service, par exemple! »

Chamborel lui explique (bravement que le canot aurait coulé, si on avait pris un passa^jer de plus.

I « Mais, dit Plancbet, nous y avons tenu jusqu'à dix.

— Ça dépend du vent >. , répond Chariot.

La mère Gi^joux apporte deux œufs sur le plat au retardataire, qui est

très vexé de voir que les pommes de terre frites sont finies. Il continue à grogner, lorsque, tout à coup, un fait imprévu lui coupe la parole. Sous la table, il a senti le genou de sa voisine, Louise, lui donner de petits coups, comme pour le faire taire; puis, la jeune femme a posé tendrement son pied sur le sien. Cette aventure suffoque Plancliet, qui, d'ordinaire, n'a pas de chance avec les femmes. Il ne s'aperçoit pas que tout le monde étouffe des

rires, en voyant son saisissement. Ah! quelle vengeance, s'il pouvait enlever

une maîtresse à Morand, qui se moque toujours de lui !

Au sortir de table, Marguerite le prend à part et lui dit d'un air effrayé : « Vous vous perdez, malheureux!... Je connais Louise, c'est une femme

qui vous mènera loin.

— Comment? balbutie-t-il, qu'est-ce que vous voulez dire?

— Ne faites donc pas l'innocent! J'ai tout vu, à table... Mais prenez garde que Morand s'aperçoive de quelque chose. Il vous tuerait. »

A partir de ce moment, le pauvre PJanchet devient le jouet de la bande. Jusque-là, on s'est contenté de lui faire les farces classiques : on a attaché un hareng saur à sa hgne; on a emporté ses vêtements pendant qu'il se baignait; on a introduit dans ses draps des orties fraîches. Mais, à présent, comme il s'agit de le mettre en fuite, on se montre féroce.

Le soir, après le dîner, la société va s'étendre sur deux bottes de paille, que la mère Gigoux a eu la générosité d'étendre au fond de la cour. C'est l'heure des théories, des discussions furibondes qui durent jusqu'à minuit et qui tiennent éveillés les paysans tremblants. On fnme des pipes en regardant la lune. On se traite d'idiot et de crétin, pour la moindre divergence d'opinion. Ce qui enflamme surtout les querelles, c'est que Laquerrière, le poète, défend le romantisme, tandis que les peintres, Bernicard et Chariot, sont des réahstes enragés. Les deux femmes, très au courant des questions que l'on discute, portent, elles aussi, des jugements carrés. On exécute les hommes connus, on se grise de l'espoir de renverser prochainement tout ce qui existe, pour révéler un nouvel art, dont on sera les prophètes. Ces jeunes gens, sur cette paille, au miUeu de la nuit calme, font la conquête du monde.

Mais, depuis qu'on se moque de « cette grande andouille de Planchet », comme disent les dames, les discussions du soir cessent parfois, et Morand entre en scène. Il raconte ses duels. A l'en croire, il a déjà couché dix hommes sur l'herbe, toujours pour des affaires de femmes. Il faut l'entendre inventer des détails effrayants. Il a embroché l'un de part en part; il a fendu le nez à l'autre ; il a crevé les deux yeux à un troisième. Chaque fois, c'est un

raffinement de vengeance à donner froid an plus brave. Et, pendant ce temps, Louise affeete de cbercl.cr la main de Planebet, on bien elle lui jette une jambe an travers des siennes, f.e malbeurenx, [grelottant de penr, a bean se reculer, il ne veut pas paraître trop lâcbe, il tient bon. Cette Louise est si jolie! Alors, on se dét;ide aux grands moyens.

Un soir, Louise donne rendez-vous à Planebet dans une île. La société doit aller à Bennecourt, un villa^je voisin. Mais elle se dira malade, et quant à lui, il pourra rester, sous le prétexte de terminer une étude. Les choses s'arrangent à merveille, Planebet prend le bac pendant que Louise passe dans le canot de la mère Gigoux. Une fois dans l'île, elle commence par le promener durant une beure; elle affecte de se méfier de tous les trous de verdure; dès qu'il veut s'arrêter, elle murmure : « Ob! non, pas là, on nous verrait. «

Mais à peine esl-il <'illon{]é près d^îlle, que dos voix s'élèvent.

« Mon Dieu! s'écrie-t-elle, c'est. Morand. Il va nons tner tons les denx... Sans donte, il se sera douté de qncdqne cliose et il nons aura snivis... Mon Dien ! mon Dieu! eaeliez-vons vite ! »

Et, eomme Planeliet effaré se trouve acculé à cette pointe extrême de l'île, il n'a qu'un moyen de se cacher, cclni d'entrer dans l'eau.

" Enfoncez-vous davantajje, murmure Louise. Encore, encore, jusqu'au cou... Là, maintenant, mettez des feuilles de nénufar sur votre tête. Et ne bougez plus. >'

Morand semble stupéfait de trouver Louise en cet endroit. Puis, il éclate d'une fureur jalouse, il Ini crie qu'elle ne devait pas être seule et se jette dans les buissons voisins. Plancbet, sons ses nénufars, est blanc comme un linge.

EN VILLÉGIATURE. 25 Mais le pis est que la société s'installe. Morand paraît enfin convaincu qu'il s'est trompé. On est bien là, on est très gai, on reste deux heures sur l'iierbe, à se lancer dans des théories sans fin. Un instant même, Chamhorel prend des cailloux et fait des ricochets. Plancliet, condamné à l'immobihté, a une peur affreuse d'être éborgné. Enfin, la société s'en va, et le pauvre diable peut rentrer en courant, trempé et ruisselant comme un fleuve. 11 reste un jour au lit, avec une assez forte fièvre.

Les plaisanteries recommencent bientôt. Chariot dit qu'il lui gâte le paysage. Louise, pourtant, devient rêveuse. Le jour où Flanchet a gardé le lit, elle lui a monté deux fois de la tisane. On se moque des gens, mais ce n'est pas une raison pour les faire crever. D'ailleurs, il n'est pas plus ridicule qu'un autre, ce Flanchet, un peu plus long peut-être.

Un soir, après une promenade en canot, une de ces promenades furibondes d'où l'on ramène le canot en pièces, pour l'avoir jeté contre les pierres des berges, une discussion s'élève sur la réalité dans l'art. ISIorand, de son ton doctoral de critique, déclare que les réahstes vont trop loin. Ainsi, ils ne peuvent tout reproduii-e dans la nature.

« Crétin! crie Bernicard exaspéré.

— Ecoutez-moi. . .

— Idiot! " dit à son tour Chamhorel.

Mais Laquerrière prend parti pour Morand. Louise, qui ne les écoute pas, les interrompt tout à coup. Flanchet vient d'aller chercher des allumettes.

« Dites donc, ce sera pour demain, si vous voulez... Je dis à Flanchet que je file avec lui. . . Fuis, quand il sera dans le train, je le traite de jobard, et je m'esquive. »

La farce est excellente. Le lendemain, Louise disparait avec Flanchet. Mais la bande va se cacher dans un bouquet d'arbres, de l'autre côté de la gare. Et, quand le train est sur le point de partir, on se montre, pour blaguer.

« Tiens! dit Chamhorel, Louise qui reste à la portière !... Elle n'ajuste que le temps de descendre. »

La locomotive siffle, le train s'ébranle.

« Eli bien! eli bien! elle ne descend pas! s'écrie Chariot. Mais ce n'est plus drôle, alors!

— Ma foi! elle file avec lui, murmure Marguerite. C'est du propre! » Tous se mettent à ricaner,'en regardant Morand. Celui-ci est un peu pâle.

Il suit le train, qui disparaît à toute vapeur. Puis, il fait un grand geste d insouciance.

« Rentrons dîner, dit-il. La mère Gigoux a mis une poule... .le vous disais donc hier soir que l'on ne peut pas toujours reproduire la réalité...

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