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LÀ RUE QUI CHANTE

maisons. Il semble, à celui qui écoute dans le crépuscule des carrefours, que la dure chaussée et les tristes maçonneries exhalent des confidences rythmées, des aveux inconscients, des chuchotements d'amoureuses.

Le marchand de romances s'est installé sur le terre-plein d'un boulevai d, à une extrémité de faubourg, à l'entrée d'une impasse, ou simplement an milieu d'une rue dépavée, défendue aux voitures. Il adressé ses tréteaux, étalé ses cahiers, ses paperasses, ses vignettes, pincé les cordes d'un violon. De partout sont alors venues, comme les alouettes au miroir, les passantes rapides et les langoureuses retardataires, les gaies et les tristes filles qui regagnent les logis ouvriers, leur journée faite. C'est le défilé de tout ce qui vit de l'aiguille, des ciseaux, du crochet, de tout ce qui coupe de l'étoffe, coud des ourlets, brode des gants, fait envoler des rubans sur les chapeaux, enroule au laiton les feuilles de papier, accélère du pied une machine à coudre. Les modistes et les coutui'ières, les brunisseuses et les fleuristes, sont sorties des magasins à l'heure où l'horizon monte devant le soleil, où les lumières s'alhiment une à une dans l'atmosphère violette, dans la poudre rose du soir.

Au cours de la monotone montée, du chemin parcouru tous les jours, elles ont entendu une vibration d'archet, une ritournelle chantante. Leur désir intormulé de rêverie, de rire, de grâce, d'inconnu, a fait frissonner leur dos et leur poitrine, a parcouru leurs veines en violente sève, a donné l'assaut de son flux à leur cervelle d'enfant et de femme. Elles sont venues, les isolées, et celles qui vont par deux, elles se sont approchées du festin de hasard, de mots et de sons, qui leur est servi dans la rue tiède encore de soleil et déjà ombrée de nuit. L'industriel chante, racle, répète le refrain, s'arrête, fait le tour de l'auditoire, vend aux écouteuses pour deux sous de poésie et de mélodie. Il recommence. Elles vont chanter.

Chœur faubourien, ignorante maîtrise, intime cantique évaporé dans Fair! Il n'est pas de plus jofi et de plus mélancolique spectacle. La nuit est tout à lait venue dans le ravin de grande ville que surplombent les maisons de six étages, massives et indistinctes comme les collines abruptes et les falaises des océans. C'est seulement au loin dans le ciel que traîne encore la dernière

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