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CHAPITRE P

Les formes non difï'érenciées de l'intelligence et les types qui leur correspondent

Les formes d'esprit les plus imparfaites en un sens sont celles où l'intelligence est le moins différenciée. Les idées et les images ici ne sont que l'expression du caractère ou des nécessités pratiques de la vie, elles sont entièrement subordonnées aux désirs, aux passions, aux habitudes. On ne les voit pas se dégager et s'engager en des combinaisons Imaginatives ou idéales sans but précis.

Si elles expriment les tendances et les passions, c'est qu'elles en sont un élément. Les idées et les images sont, lorsqu'elles paraissent isolées, un moment de la tendance. Elles naissent dans l'esprit quand la tendance n'est pas satisfaite, mais n'est pas encore assez vive ou n'est plus assez contrariée pour éveiller une vive émotion, un désir conscient, pour produire ce trouble spécial qui distingue l'émotion, le phénomène affectif, du phénomène purement intellectuel et que j'ai étudié plus longuement dans un autre travail (1). Non seulement, en ce cas, l'idée indique la tendance, mais elle sert à la réaliser.

L'idée ou l'image peut être ainsi la traduction dans la conscience d'un désir encore faible et mal connu, ou, au contraire, déjà relativement organisé. Un vague appétit dont on n'aura pas conscience, fera penser à

(1) Voh' Les phénomènes affectifs et les lois de- leur apparition. Essai de psychologie générale. (Paris, Alcan, 1887).

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l'heure du dîner, à la table servie, suscitera des images de mets préférés. L'éveil de l'amour, encore incompris, fera naître des séries d'images dont la signification précise passera inaperçue. L'idée ou l'image est ici la partie visible, la principale partie visible au moins, car il est bien rare, si même cela arrive, qu'elle ne s'accompagne d'aucune impression affective, d'un travail profond qui se poursuit dans l'esprit. Souvent aussi le rôle de l'idée est quelque peu différent, il est secondaire et suit l'éveil du sentiment. C'est la tendance consciente qui l'éveille, par association systématique, et parce que l'idée est une des conditions de son succès. L'idée, encore ici, a pour office de provoquer, de préparer cette satisfaction. Elle est, à la fois, le signe et le remède du manque d'harmonie que décèle la tendance non encore assouvie. Si nous désirons vivement un plaisir, nous penserons vivement à tous les moyens de nous le procurer, mais même sans que nous nous y efforcions, les idées de ces moyens, les images propres à nous les suggérer se pressent dans notre intelligence. Sans doute il y a quelquefois des erreurs et des confusions, l'idée ou l'image qui se présente n'est pas celle qui convenait le mieux à la tendance. Le mécanisme n'en est pas moins essentiellement le même, dans tous les cas où l'idée est sous la dépendance de la tendance, à l'égard de qui elle reste un indice, un accessoire, un élément, et un moyen de réalisation.

Normalement d'ailleurs, l'idée ou l'image escortent presque toujours la tendance qui n'est pas purement organique. On ne conçoit guère une passion qui ne se précède et ne s'accompagne de l'idée de son but, de la représentation des moyens qui y conduiront, des cir-

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constances diverses qui préparent ou qui suivent les succès ou les échecs, des mille événements qui se rapportent à elle. Les phénomènes intellectuels et émotifs sont si intimement mêlés dans le fonctionnement de la tendance qu'on ne peut les distinguer absolument les uns des autres. Il nous suffît d'ailleurs de remarquer que dans le type dont nous nous occupons à présent, ils forment les uns et les autres un tout qui les dépasse et par rapport auquel ils ne sont que des éléments qui n'ont point en eux-mêmes leur signification et leur but.

La satisfaction périodique d'une tendance élémentaire, du besoin de manger, par exemple, nous indique bien aisément les rapports divers des faits intellectuels et des émotions en montrant leur subordination par rapport à la tendance. Nous voyons clairement, surtout lorsque des difficultés quelconques compliquent un peu le jeu de la tendance, — en voyage, par exemple, unjour de foule, — les impressions, les petites émotions, les images, les idées, les combinaisons et les raisonnements s'amalgamer, s'unir pour arriver à satisfaire le désir. On ne pense pas alors pour penser on ne réfléchit pas pour le plaisir de la réflexion, on n'imagine pas pour jouir des images suscitées, on ne raisonne pas pour l'amour de la logique, tout a un but pratique, l'intelligence est essentiellement subordonnée, et les faits intellectuels eux-mêmes ne se dégagent pas des faits affectifs et des émotions, ils leur sont intimement unis.

Il ne manque pas de gens chez qui ce mode de penser domine à peu près exclusivement. Bien des personnes n'ont pas, à proprement parler, de vie intellectuelle, elles ne se servent de leur intelligence que

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pour arriver à quelque fin, et chez elles l'exercice de la pensée est toujours subordonné. Elles n'imaginent guère, elles ne réfléchissent pas sans but pratique.

Non seulement leur intelligence n'a pas sa fin en elle-même, mais elle n'a même pas d'existence propre quoique subordonnée. Les images, les idées ne forment pas des groupes nets, des séries bien enchaînées, comme chez le mathématicien qui résout un problème ou chez le rêveur qui combine les images inspirées par sa fantaisie. Elles ne se dégagent pas des tendances, elles sont toujours mêlées aux phénomènes affectifs, elles se groupent autour d'un sentiment plutôt qu'autour d'une idée. Il semble que le phénomène intellectuel reste impuissant par lui-même, et tant qu'il n'est pas associé à quelque désir plus ou moins vif qui lui prête sa force et pour lequel il travaille. A chaque instant l'idée évoquée par le désir naît, agit et disparait dès qu'elle n'est plus utile, sans devenir — à moins que le désir ne l'exige — le point de départ d'une chaîne da pensées et de raisonnements.

Le type que je décris est, à vrai dire, un type très normal. Il indique un accord non point parfait, mais suffisant, entre les désirs et les conditions d'existence, et une harmonie moyenne de l'ensemble de la personnalité. Mais il a aussi une signification différente et moins favorable, et il indique, en ce cas, l'impuissance de l'esprit à comprendre le désaccord dont il souffre et à combiner les moyens de le faire cesser. Telle est sa nature en le considérant dans l'individu seulement. Au point de vue social il dénote une personnalité en assez bon accord avec son milieu ou chez qui du moins l'esprit ne peut réfléchir le désaccord s'il est réel.

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Quiconque ne pense pas autrement que pour l'action plus ou moins immédiate — si cet état d'esprit n'est pas un résultat passager de circonstances qui accablent ou dépriment l'esprit — est généralement, et à des degrés divers, un satisfait. Inversement quiconque pense, quiconque vit d'une vie intellectuelle est, essentiellement, et pour quelque raison, un mécontent, je dirai presque un opposant. Le satisfait n'a pas à penser, et l'intelligence, en tant surtout qu'elle se constitue à part, est le résultat d'une opposition générale — et elle doit logiquement s'associer avec un esprit mécontent de la réalité. Il n'en est pas toujours ainsi, au moins en apparence, mais d'un côté cette apparence masque une réalité qui ne lui ressemble pas forcément, et, de l'autre, nous savons assez que l'homme n'est pas immuablement logique.

Au reste, les fragments d'idée qui éclosent chez le plus optimiste et le plus routinier, indiquent assez que nos fonctions sociales les plus humbles sont déjà des causes de quelque trouble, leur accomplissement parfait n'exciterait pas plus notre esprit que nos fonctions organiques, et nous ne penserions pas plus à nous nourrir ou à copier des pièces que nous ne pensons à respirer, si la société était arrivée à l'automatisme du corps. Le cas où le mélange des idées et des sentiments dénoterait une organisation exceptionnellement élevée serait celui où cette organisation ferait partie d'un ensemble social et cosmique à peu près parfait, et ces phénomènes disparaîtraient même dans un monde plus élevé encore, où des tendances parfaites — si le mot n'implique pas contradiction — se satisferaient parfaitement.

Ce n'est pas le cas pour nous. Aussi est-ce surtout,

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non pas toujours chez les inférieurs, mais aussi chez les humbles que nous trouvons le type de l'indifférentiation et de la subordination de la pensée. Est-il besoin de dire qu'ils sont très dissemblables au point de vue de la valeur morale ? Cette valeur dépend, en effet, de la nature de leurs goûts et de leurs habitudes, bien plus que des rapports de leurs phénomènes intellectuels et de leurs phénomènes affectifs. On en trouve certainement dans tous les rangs de la société et dans bien des fonctions sociales, quoique certaines d'entre elles exigent de ceux qui les remplissent, et surtout de ceux qui veulent y parvenir, un développement intellectuel qui, s'il n'affranchit pas l'intelligence, lui donne au moins une existence propre, et les range dans la catégorie de types que nous examinerons après celle-ci.

Ceux chez qui l'intelligence s'ébauche à peine et reste la servante de l'instinct sont très nombreux. Nous mettons parmi eux tous les hommes dont la pensée se rattache à un but pratique immédiat, à une habitude, à la satisfaction des tendances organiques ou de quelque sentiment, de quelque passion, tous ceux qui pensent « au jour le jour » sans s'abstraire des soucis quotidiens, sans les traiter autrement que par des efforts brièvement raisonnes et des actes imaginés sous la pression du désir. Nous en connaissons, nous en avons vu un grand nombre qui ne pensent guère qu'à leur métier, à leurs repas quotidiens, à leurs distractions journalières, et parfois à la satisfaction de quelque désir intermittent, de quelque passion plus ou moins durable. Quel que soit ce métier, quelles que soient ces distractions, quels que soient ces désirs ou ces passions, le type est sensiblement le même, si la

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dose d'intelligence qu'il faut pour s'y adonner ne suppose pas une organisation plus spéciale de l'esprit. Les uns se contenteront de }3oire, de fumer, de manger, et de se promener, d'autres exerceront une profession et seront absorbés par elle, etc.

Aussi est-il évident que, si ces personnes diffèrent au point de vue moral, elles ne se ressembleront pas beaucoup non plus quant à la valeur intellectuelle. Il faudrait se garder de croire que pour ne pas être intellectuelles elles ne sont pas^ forcément, « intelligentes ». Assurément le plus grand nombre — comme le plus grand nombre des « intellectuels « — ne dépasse pas la médiocrité, mais il s'en trouve de bien douées qui ont l'esprit net et précis, une grande logique pratique et même parfois un véritable génie inventif.

Il est des gens aussi qui présentent accidentellement le type de l'indifférencié , ce sont les circonstances de leur vie, plus que leur nature propre, qui le leur ont imposé. Leur esprit a manqué d'initiative et n'a pas suseformeret s'affranchir, mais si leur éducation avait été sufïîsamment poussée, si les nécessités de l'existence les avaient moins pressés, ils auraient pu, comme d'autres, devenir de médiocres intellectuels.

Au plus bas degré de notre échelle sont les imbéciles simples, les stupides qui se laissent vivre et n'ont d'idées que ce qu'il en faut pour satisfaire à des désirs peu compliqués. (1) Mais si l'on remonte un peu l'on arrive assez vite à des types assez élevés. Les mieux

(1) Chez le véritable idiot, c'est « toujours la sensation, le besoin qui éveillent l'idée. » Paul Solliev, Psychologie de l'idiot et de l'iinbécile.

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adaptés sont les équilibrés, qui ne pensent pas pour penser, mais qui mettent, au service de leurs désirs, de leurs tendances, de leurs fonctions, un sens droit et un instinct assez sûr. On les rencontre un peu partout. D'autres, au contraire, si simple que soit leur intelligence, l'ont tout de même mal équilibrée et passablement incohérente. Ils ont l'esprit maladroit comme d'autres ont le corps. Pour peu que les conditions de leur vie se compliquent ou même changent simplement, ils ne s'y peuvent plus adapter, non seulement ils n'inventent pas, mais ils imitent mal et ne savent pas toujours profiter convenablement de l'expérience des autres.

Nous retrouverons plus loin les types de l'équilibré et de l'incohérent, de l'esprit inventif et du routinier. J'indique seulement ici quelques-unes des réalisations du type de l'indifférencié par son association naturelle avec d'autres formes de l'intelligence. Il est bien évident encore que nos indifférenciés peuvent être non seulement logiques ou illogiques, mais qu'ils peuvent également montrer plus ou moins de finesse ou de précision et de plus se représenter les objets d'une manière plus ou moins concrète, ou bien, au contraire, faire preuve de quelque aptitude pour les idées abstraites.

C'est dire qu'une grande variété de types peut se combiner avec le type indifférencié. Tous ces types ne présentent pas d'égales chances de réalisation. En fait, le type indifférencié, dans nos conditions ordinaires d'existence, paraît s'accommoder surtout — et sauf les exceptions — des formes inférieures de l'intelligence. La simplicité des tendances, la pauvreté des idées, leur peu de complexité et de mobilité, laprédo-

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minance des sensations sur les idées et les images, et des images sur les idées, lui sont évidemment favorables. Au contraire, la fertilité de l'esprit, sa souplesse, l'aptitude à généraliser et à abstraire, même la complication des tendances et des désirs tendent à le transformer et à le faire disparaître . Cette évolution va nous donner d'autres types que nous allons étudier.

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