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CHAPITRE II

La constitution de l'intelligence en force indépendante et les types de transition qui y correspondent.

Des causes très diverses tendent à faire passer l'intelligence de son état d'indifférenciation et de subordination à un état d'indépendance relative.

Ce passage est d'ailleurs un cas particulier d'un fait très général, d'une forme de changement dont bien d'autres exemples sont suffisamment connus. La systématisation progressive s'opère ici par deux procédés très fréquents : celui de la formation de plusieurs systèrnes distincts et bien coordonnés par le développement d'éléments primitivement amalgamés en un seul tout, et celui qui fait une fin de ce qui était auparavant un moyen. Ces deux procédés sont connexes et, à certains égards, se confondent. C'est précisément parce que l'intelligence arrive à se constituer en système séparé, dans une certaine mesure, des sentiments et des passions, qu'elle peut commencer à trouver sa fin en elle-même et à ne plus être un simple moyen à l'égard de ces passions et de ces tendances.

Ce procédé qui érige un moyen en fin relative joue dans l'évolution humaine un rôle pour ainsi dire universel et dont on n'a pas assez dégagé l'importance. Il complète le procédé contraire, aussi fréquent et d'importance générale peut-être supérieure encore, par lequel des systèmes relativement indépendants se su-

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bordonnent ou se coordonnent à d'autres et deviennent ainsi, à certains égards, des moyens au lieu de rester des sortes de « fin en soi ». Peut-être n'est -il pas inutile d'en préciser un peu le sens. Les mots fin et moyen ne sauraient avoir pour nous qu'une signification toute relative. Quoi qu'on en ait dit, nous ne connaissons pas de « fin en soi » en dehors peut-être d'une forme abstraite dont je n'ai pas à parler ici. Chaque chose, chaque être est relativement, et à divers égards, moyen et fin, selon les autres êtres par rapport à qui nous le considérons. Un cheval est une fin par rapport au foin qu'il mange, il est un moyen par rapport au cavalier qui le monte. Il y a ainsi une échelle des fins, échelle très compliquée et dont l'étude, un peu négligée, serait d'ailleurs indispensable. Quand une chose, comme l'intelligence, par exemple, devient une fin au lieu de rester un moyen, cela veut dire simplement qu'elle s'élève dans l'échelle des fins, et que cessant d'être moyen par rapport aux désirs ou aux tendances de l'individu, devenant même une fin par rapport à certaines d'entre elles, elle reste cependant un moyen par rapport à une fin plus haute, par rapport à l'évolution humaine.

Pour que l'intelligence devienne ainsi une force relativement indépendante des tendances organiques et des sentiments, également capable de les servir ou de leur résister, pour qu'elle devienne, ce qui revient au même, le centre d'une tendance spéciale, il faut d'abord qu'elle acquière une existence propre, c'est-àdire que les idées, que les images, que les raisonnements puissent se détacher des tendances et des actes auxquels ils sont naturellement liés pour former des systèmes spéciaux et s'organiser en un ensemble.

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L'exercice des sens tend déjà à isoler les sensations et les images qui en dérivent des tendances et des désirs. Chez le nouveau-né qui n'a guère d'autre activité que quelques mouvements réflexes et la succion du mamelon, sans doute les perceptions sont intimement unies aux vagues besoins de l'organisme, mais le nouveau-né possède déjà les conditions d'un développement supérieur, et peu à peu les perceptions sont éprouvées sans que toujours un désir naisse et puisse s'en servir. Les images, les idées sont aussi fréquemment distraites de leur entourage ordinaire et naturel, des désirs, des passions auxquelles elles sont associées. Des causes physiques en excitant le cerveau, des causes morales en ravivant le souvenir peuvent les faire réapparaître à des moments où le désir sommeille. Sans doute elles tendent à entraîner avec elles tout le cortège qui les accompagne d'ordinaire, mais les impressions et les désirs qui leur sont généralement associés peuvent subir une action d'arrêt, disparaître ou rester au second plan — surtout si les conditions principales du désir font défaut à ce moment-là. L'idée acquiert ainsi une certaine tendance à exister par elle-même, seule, sans être subordonnée au désir sans être associée étroitement aux autres idées dont le désir avait aussi besoin. En même temps qu'elle se dégage de ses premières associations, elle devient prête à en contracter d'autres, et ses affinités naturelles vont déterminer sa combinaison avec d'autres idées, d'autres images, devenues flottantes comme elle et dégagées des désirs actifs. Elle peut aussi^ cela va sans dire, aider à satisfaire des désirs nouveaux.

Aussi longtemps que l'idée d'une pêche est associée , étroitement chez l'enfant au plaisir de la manger, la

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perception, l'image, l'idée sont étroitement subordonnées à la tendance organique (sur laquelle elles agissent de leur côté, et qu'elles spécialisent en y entrant comme partie intégrante) puis un jour l'image de la pêche revient au moment où l'appétit est calmé, ou bien l'enfant voit des pêches sur l'arbre (1). A partir de ce moment, l'image de la pêche, tout en restant associée aux fonctions nutritives, aux sentiments de gourmandise, commence à s'en dégager. Elle peut servir à satisfaire d'autres goûts, ou bien rester à l'état relativement libre pour entrer dans de nouvelles combinaisons intellectuelles. L'enfant pensera, par exemple, à planter des noyaux pour avoir du fruit^ peut-être, s'il est assez grand, à perfectionner l'espèce, ou bien il admirera la couleur de la pêche, il essayera de dessiner ses formes, ou bien encore il la comparera à d'autres fruits que des mécanismes analogues, ou l'association par ressemblance, lui rappelleront, et il ébauchera une sorte de classification informe.

Supposons une généralisation de ce procédé. Nous entrevoyons il me semble comment les phénomènes intellectuels arrivent à se détacher d'un désir, d'une tendance pour s'isoler, devenir capables de s'associer à des désirs différents, comme aussi de se combiner avec d'autres phénomènes intellectuels semblables à

(1) Je prends une tendance qui s'est formée évidemment par la subordination des perceptions aux désirs, car l'enfant a pu voir d'abord des pêches avant de savoir qu'elles étaient bonnes. Mais je néglige ce côté du phénomène : l'association des idées et des désirs et la subordination croissante des idées, que nous retrouverons plus loin, pour envisager surtout la dissociation des désirs et des idées de l'indépendance croissante des faits intellectuels.

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eux, pour former des systèmes spéciaux, pour constituer une nouvelle fonction générale de l'esprit.

Bien entendu, j'ai extrêmement simplifié les choses pour les rendre claires. La conformation héréditaire du cerveau, dont je n'ai rien dit, prépare à l'avance cette transformation qui s'accomplit en chacun de nous, mais qui s'est accomplie aussi dans l'espèce et qui d'ailleurs n'est pas terminée — un peu peut-être parce qu'elle ramène parfois l'esprit à son état primitif et qu'il faut recommencer l'opération.

Un fait bien fréquent favorise aussi ce processus, c'est qu'une même idée, une même image peuvent servir à la manifestation et à la satisfaction de deux désirs bien différents. Du fait qu'elle n'est pas immuablement attachée au fonctionnement d'une tendance définie, résulte une certaine plasticité, une certaine souplesse, une certaine aptitude à se dégager de ses diverses associations qui est le commencement de l'indépendance. Nous pouvons dire ici, en l'appliquant aux idées, considérées comme éléments des tendances, ce que j'ai déjà appliqué, et ce que j'appliquerai plus loin aux idées abstraites considérées comme éléments des images et des idées concrètes. La façon dont l'alphabet s'est créé, dont la forme des lettres, leur son, et leur valeur se sont dégagés des représentations concrètes antérieures, pourrait servir aussi bien ici d'exemple et de schéma. Les procédés de l'esprit se ressemblent toujours.

Il est assez naturel que les idées et les images acquièrent chez nous une certaine indépendance après la longue transformation déjà subie par l'être vivant depuis son apparition en ce monde. Cependant cette indépendance, qui n'est complète chez personne et

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qui est presque nulle chez beaucoup, qui reste du moins assez peu importante pour qu'on ne s'en occupe pas, cette indépendance est très variable et la constitution de l'intelligence, comme force séparée, s'arrête, chez chacun de nous, à un point que lui fixent d'un côté la souplesse naturelle de l'esprit, de l'autre les conditions d'existence.

Je ne puis guère donner ici qu'une idée bien insuffisante de ce changement, et je dois me borner à le faire comprendre, faute de pouvoir le montrer avec toute la complexité de ses causes et de ses formes. La séparation, le démembrement, pour ainsi dire, de l'acte réflexe, ou de l'action inspirée par le désir, de ce qu'on peut appeler le réflexe passionnel, n'est qu'une des causes de l'émancipation du fait intellectuel. Une autre plus primitive encore peut-être, et très puissante aussi, c'est le démembrement de la perception, la dissociation de ses parties par différentes actions simplement réflexes ou passionnelles. Le réflexe choisit pour ainsi dire dans la perception le point de départ d'une réaction, éliminant ainsi toute une part de l'excitation qui ne peut être utilisée pour le moment et reste stérile. Mais si la même perception se répète ou se prolonge, peu à peu d'autres actes réflexes, d'autres actions passionnelles s'organisent et utilisent les autres parties des données primitives de la sensation qui deviennent le point de départ d'actes très variés. C'est ainsi que nous avons appris, étant enfants, à nous servir successivement, par divers procédés, des diverses choses qui nous environnent, et à les utiliser au mieux de nos désirs, pour des usages auxquels jamais personne n'aurait pensé à les destiner. En dissociant ainsi les données primitives de la sensation, en l'éparpillant,

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pour ainsi dire, notre activité prépare l'indépendance des images et des idées. Et l'ingénieur ou le savant n'agissent pas d'une manière essentiellement différente quand ils font entrer dans une théorie nouvelle ou quand ils utilisent pour quelque désir nouveau auquel il donne sa forme spécifique et peut-être définitive, un fait jusque-là négligé, une manière méconnue, restée inutile ou autrement employée.

Ce procédé lui-même est complexe. D'un côté en multipliant le nombre des actes, des tendances, des désirs organisés, il prépare indirectement les nouvelles idées qui accompagneront forcément ces tendances et ces désirs et qui, plus tard, s'affranchissant aussi, deviendront de nouveaux éléments intellectuels tout prêts à aider à la constitution d'une intelligence relativement libre. D'autre part, il détermine directement la formation de nouvelles idées relativement indépendantes, car les données de la sensation qui ne sont pas utilisées par l'esprit comme points de départ d'actes réflexes ou voulus, peuvent cependant, quoique avec moins de facilité, rester dans l'esprit, et constituer des germes de pensées. Ces images, ces idées, encore mal dégrossies et un peu vagues, jouissent d'une indépendance assez considérable, puisqu'elles ne sont encore engagées dans aucun système bien défini, et cette indépendance première leur laissera plus de jeu. Si déjà des systèmes intellectuels sont formés, l'esprit s'en enrichit plus vite et tout en les préparant à de possibles emplois au service d'un désir, il se les incorpore en attendant, les comprend et les classe. Elles prennent ainsi au moins une valeur théorique et intellectuelle. Sinon elles passent par la pratique, et sont employées comme éléments ou conditions de satisfac-

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tion d'un désir, avant de passer à l'état de faits intellectuels. Dans un cas comme dans l'autre elles n'auront toute leur valeur que lorsque, associées à plusieurs tendances, à plusieurs désirs, à plusieurs actes, elles peuvent les rappeler et les symboliser en prenant un sens à la fois plus précis et plus complexe.

Eclaircissons par un exemple : Un enfant joue dans la bibliothèque de son père. Les livres ne sont d'abord pour lui que des taches diversement colorées et plus ou moins brillantes qui déterminent parfois, un peu au hasard, des mouvements des jambes et des bras pour aller vers eux et les saisir. Ce sont les premières tendances éveillées par la perception de ces livres, les premiers désirs qu'elle fait naître et auxquels elle s'associe. Il s'amusera bientôt, si on le laisse faire, à les déchirer. Ces tendances restent assez générales et peuvent se satisfaire autrement, l'idée du livre ne s'incorpore pas très étroitement à elles, l'image des livres peut rester quelque peu indépendante, mais précisément parce qu'elle ne se rapporte à rien de bien précis, elle reste sans signification et sans grande portée. Plus tard elle se précisera, en se détachant de quelques nouveaux actes auxquels le livre se trouvera mêlé et des désirs variés qui les suscitent. L'enfant apprendra à s'asseoir méthodiquement sur un livre posé lui-même sur une chaise trop basse pour lui, ou bien il saura que certains livres ont des images amusantes à regarder, ou que tous les livres sont composés de feuillets très propres à se charger de griffonnages, à se noircir de taches d'encre. Déjà l'idée se différencie. Elle change encore bien davantage lorsque l'enfant apprend à lire, elle se perfectionnera encore plus lorsqu'il aura appris à comprendre et à connaître la diversité des ouvrages

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et de leurs sujets, la différence des auteurs et des langues, la variété des styles, etc. Chaque acte nouveau, chaque désir, chaque habitude apprise ou inventée, fait éclore de nouvelles idées. La combinaison, la différenciation des idées déjà nées et grandies, agit dans le même sens, et toutes ces idées s'émancipent, se détachent du désir — puisque l'enfant n'a l'idée du livre support qu'après s'en être ainsi servi, et lorsqu'il veut s'en servir et que nous l'avons, nous, sans aucun besoin spécial qui y corresponde. Ces mêmes perceptions, ces mêmes images, ces mêmes idées, employées pour des besoins si différents, se dégagent de chacun d'entre eux, elles sont ainsi dégagées de tous et plus ou moins capables de s'éveiller sous l'influence de la première excitation venue, et parfois sans excitation appréciable. Il leur suffît en tout cas, pour revenir à l'esprit, d'excitations purement intellectuelles. Ainsi l'idée s'est affranchie de la pratique en grande partie par la pratique même, elle s'est constituée à part du désir auquel elle était d'abord adhérente, elle a pris une existence propre, et en même temps elle a acquis une réelle indépendance. Il ne lui reste qu'un pas à faire pour devenir elle-même un moteur, pour se subordonner les désirs, pour être le centre d'une tendance nouvelle.

Si on les regarde à ce point de vue, on s'aperçoit aisément que toutes les idées doivent leur naissance (comme tout ce qui est conscient) à une imperfection, à une adaptation défectueuse. Tant que l'acte passionnel ou réflexe répond parfaitement aux besoins du corps et de l'esprit, tant qu'il adapte l'être à ses conditions d'existence, l'idée ne se détache pas ; ce qui la prépare, ce sont les changements nécessités par les adaptations nouvelles, les heurts que provoque la for-

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mation de systèmes nouveaux ou les croisements d'anciens systèmes qui tiraillent parfois en plusieurs sens un malheureux élément convenant à tous deux. En certains cas l'impuissance du désir à se former ou à se satisfaire produit une floraison intellectuelle ; un amour malheureux se dépense en désespoir, mais aussi en rêveries, en imaginations, et même en sonnets ou en romans. Toute tendance entravée produit ainsi un bouillonnement de sentiments et d'idées plus ou moins utilisés par l'intelligence.

Nous trouvons là — je le dis en passant et je me réserve d'y revenir ailleurs — l'origine psychologique de l'art comme des religions, des sciences, comme des industries, de toutes ces grandes formations intellectuelles ou affectives et intellectuelles à la fois. Tous les produits qui caractérisent si fortement nos civilisations descendent de cette source.

Les images et les idées ainsi détachées des tendances, ainsi dégagées de la sensation, capables déjouer librement, de se combiner les unes avec les autres, de s'évoquer mutuellement selon leurs diverses affinités, de se séparer et d'entrer en des liens nouveaux, composent, en quelque sorte, la matière même de l'intelligence considérée comme un groupe de faits relativement indépendants des autres phénomènes psychiques, ayant son activité propre et pouvant arriver à n'avoir d'autre fin immédiate qu'elle-même. Les diverses qualités de ces idées déterminent des types dont nous n'avons pas à parler encore, les formes diverses de leurs associations, la nature des systèmes qu'elles forment en détermine d'autres dont nous allons nous occuper bientôt, mais leur situation vis-à-vis des autres phénomènes psychiques, désirs et passions organiques

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ou sentimentales, nous donne ceux que nous allons passer en revue tout à l'heure.

Remarquons auparavant, toutefois, que ces idées, si elles peuvent rentrer dans quelque nouvelle tendance, et servir d'autant plus facilement des désirs divers qu'elles ne sont invariablement rattachées à aucun, peuvent aussi n'aboutir à aucun acte, ne se mettre au service d'aucune tendance pratique, et rester simplement des « idées ». Mais si nous considérons une société dans son ensemble, au lieu de nous restreindre à l'individu, la portée de l'idée augmente. L'idée restée inféconde au point de vue pratique dans le cerveau où elle est née, et même dans ceux qui pendant longtemps l'ont rayonnée de l'un à l'autre, peut être, plus tard, épurée, développée, transformée. Elle s'incarnera dans quelque désir qui voudra se réaliser, dans quelque projet pratique, dans quelque tentative de réforme morale. Les efflorescences purement intellectuelles qu'elle aura produites, tout d'abord, l'auront simplement conservée, protégée, aidée à vivre et à passer d'une génération à l'autre jusqu'à ce qu'elle cesse de servir à la pure contemplation et rentre dans la vie active. Inversement d'autres idées qui ont dominé les hommes et les ont fait se ruer à l'action, dépouillées aujourd'hui d'une partie de leur prestige ou ayant usé leur virulence, deviennent des sujets de discussions pures et de froides théories, jusqu'au jour où, renouvelées et rajeunies, elles rentreront dans la mêlée. Quelques-unes aussi, sans doute, avortent tristement, et meurent idées sans s'être incarnées dans les passions. On pourrait tirer de là — si c'était notre but en ce moment — des considérations générales sur le rôle de l'art, des religions et de la

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science dans la vie de l'humanité , comme aussi sur les rapports réciproques de la vie sociale et de la vie individuelle. Mais je veux seulement ici indiquer la portée du fait dont je ne montrais qu'une face. Il est des plus importants dans l'histoire de l'esprit humain.

Nous n'avons parlé que des causes psychologiques qui amènent peu à peu l'intelligence à se séparer des tendances et à s'organiser à part. Les causes sociales ont une importance considérable aussi, et il est d'autant moins possible de les passer sous silence que les causes psychologiques leur sont, pour une bonne part, subordonnées. Ce sont bien, en effet, les circonstances de notre vie, telles que le milieu social les a préparées, qui, dans la plupart des cas, font jouer les ressorts de notre esprit , excitent la réflexion et décomposent les actions primitives de manière à isoler et à libérer de plus en plus l'intelligence.

Mais parmi ces actions collectives, il en est une qu'il faut mettre absolument à part, à cause de son importance, c'est celle qui est exercée par l'ensemble des fonctions sociales qui concourent à l'éducation et à l'instruction.

L'instruction, chez nous au moins, n'est pas autre chose qu'une tentative puissante et quelquefois insuffisamment éclairée, pour constituer l'intelligence, pour en faire une chose à part, un ensemble qui se suffit à lui-même. Non seulement elle est à peu près purement théorique, mais encore elle est même à peu près complètement séparée de l'éducation. Son but est surtout de libérer l'esprit, de le placer pour ainsi dire à part et au-dessus des tendances et des besoins,

non pas tant pour l'en affranchir définitivement — ce qui, appliqué à tout un peuple dénoterait un but singulier — que pour le rendre capable de s'adapter à n'importe quels besoins. Il s'agirait de lui donner d'abord les connaissances générales et surtout les habitudes abstraites qui lui permettraient ensuite de s'appliquer avec succès à n'importe quelle recherche théorique ou pratique plus spéciale.

Cette conception de l'instruction n'est peut-être pas si absurde que ce qu'on se plait à le dire et à le répéter depuis quelque temps, mais elle est très difficile à appliquer et doit, dans la réalité, échouer trop souvent. Elle séduit aisément : les idées, il est facile de s'en rendre compte et de le constater, sont plus mobiles que les tendances dont elles étaient un élément, il est plus commode d'agir sur elles. Comme d'ailleurs elles restent toujours en relation avec les tendances on peut espérer, en modifiant les idées, agir sur ces dernières, pour les développer, les améliorer, les transformer de quelque manière. On y arrive, en effet, lorsque l'intelligence est assez dégagée des tendances pour jouer aisément, pour que les combinaisons et les dissociations des idées s'effectuent sans trop de peine, si, en même temps, elle ne s'est pas trop isolée, c'est-à-dire si les idées restent prêtes à servir à la pratique, à s'associer aux éléments des tendances. Et cette double condition ne se réalise pas sans peine. Fréquemment, selon les esprits auxquels on s'adresse, ou bien l'on ne dégage pas assez les idées des tendances et l'on ne leur donne pas la souplesse nécessaire, — elles restent alors raides et inertes, incapables de se modifier et de se prêter à de nombreuses et nouvelles combinaisons, — ou bien, au contraire, elles se détachent trop. La notion

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intellectuelle n'est plus rattachée par l'esprit à la vie théorique et pratique, l'idée n'a plus de force pour s'accrocher aux désirs et aux besoins, ni même parfois pour s'unir aux autres idées. Elle reste inerte, sans vie, et à peu de chose près se réduit à un mot. On a bien jusqu'à un certain point séparé l'intelligence des besoins et des tendances, mais on l'a séparée aussi de la vie, on l'a rendue vaine et stérile, on l'a épuisée et isolée, ou, tout au plus, on a ramené l'exercice de la pensée à un jeu de logique, à un exercice purement scholastique et sans fécondité réelle. C'est ainsi que pour éviter une spécialisation pratique excessive et pour préparer l'adaptation générale, on a créé une spécialisation plus étroite que toutes celles dont on redoutait les inconvénients et l'on a développé simplement chez l'individu la pratique des exercices scolaires et des exercices scolaires seuls, on a produit le type le plus mauvais du « fort en thème ».

Tous les peuples n'emploient pas le même procédé. Cela tend à produire des types sociaux, analogues aux types individuels, et provenant de l'action réciproque des individus sur la société, de la société sur les individus. Ainsi les Anglais ni les Américains ne paraissent comprendre l'instruction et l'éducation de l'esprit comme nous les comprenons nous-mêmes. Tandis que nous cherchons avant tout le développement général de l'esprit par l'instruction théorique, pour arriver ensuite, par la théorie encore d'abord, à la spécialisation en vue de telle ou telle pratique, tandis que nous attachons un tel prix à cette préparation et à la culture particulière de l'intelligence, à son développement en dehors de toute pratique spéciale, — autre que celle des exercices scolaires — que nous exigeons pour une

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foule de carrières, le diplôme constatant, ou passant pour constater ce développement isolé de l'intelligence, d'autres agissent autrement. C'est par la pratique qu'ils arrivent, L'Anglais, dit M. MarcLeclerc, « n'aura point ce respect de la culture désintéressée ou de l'estampille officielle ; il préférera toujours l'expérience technique et l'apprentissage spécial. » Aussi voit-on l'industrie, comme le commerce, former ses professionnels par des moyens empiriques. Dans les importants ateliers Whit^^orth, à Manchester, tous les ingénieurs sont des hommes de métiers, entrés à l'atelier vers l'âge de quatorze ans, passant par les divers services, montant l'un après l'autre les degrés de la hiérarchie. Et il est de fait, que les inventions nouvelles, les perfectionnements pratiques sont loin d'être toujours l'œuvre de théoriciens distingués. (1). Les deux procédés ont chacun leurs avantages et leurs inconvénients. Si la culture trop exclusivement théorique de l'intelligence peut conduire à la stérilisation de l'intelligence elle-même, la culture trop exclusivement pratique restreint singulièrement l'horizon et risque de nuire même à la pratique. Au reste, il ne s'agit pas ici de discuter la valeur réelle des méthodes employées — puisque d'ailleurs elles ne s'opposent pas absolument, étant toujours mitigées, et que la solution du problème consisterait à trouver la proportion exacte où l'on devrait les combiner, et qui différerait selon le but à atteindre et selon les individus qu'il s'agirait d'élever et d'instruire — mais de comprendre la diffé-

(1) Marc Leclerc. Les professions et la société en Angleterre. Voir aussi le livre de M. Paul des Ronsiers : La vie américaine, Cf. Taine. Origines de la France contemporaine.

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rence des types intellectuels qu'elles supposent et qu'elles tendent à produire ou tout au moins à développer.

Si l'instruction classique est la fonction sociale qui développe le plus la séparation de l'intelligence , des sentiments et de la pratique, la différenciation souvent excessive des idées, d'autres conditions agissent dans le même sens. Tout ce qui nécessite ou facilite la vivacité de la répartie, la promptitude du raisonnement sur des sujets peu connus, ou, au contraire, tout ce qui oblige à réfléchir et heurte l'automatisme habituel, sans lui en substituer un autre, la conversation mondaine, les relations superficielles, la lecture des journaux, l'obligation de se faire une opinion — ou de faire semblant de s'en créer une — pour choisir un candidat et voter sur un programme politique et social, tout cela, et avec tout cela les mille frottements de la vie moderne, détache plus ou moins les idées, les suscite, les forme, parfois bien, et la plupart du temps à tort et à travers. Mais il suffit d'indiquer ici la part générale que les facteurs sociaux prennent, par l'intermédiaire des facteurs psychologiques, à la formation de l'intelligence.

Les degrés de l'évolution de l'intelligence qui va se différenciant représentent autant de types possibles. Ceux-ci sont naturellement très nombreux. Et l'on pourrait aussi bien ranger tous les hommes parmi les types de transition puisque les types purs n'existent pas, en somme, mais nous considérerons comme représentant les types extrêmes ceux qui s'en écartent le moins, sans chercher à les distinguer des autres avec une précision que la réalité ne comporte pas.

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Nous rangerons d'abord dans les types de transition tous ceux chez qui la réflexion commence à intervenir assez habituellement, qui partant du réflexe, de l'automatisme, de l'habitude, arrivent par la mise en jeu de l'intelligence à la volonté réfléchie laquelle doit normalement d'ailleurs aboutir à un nouvel automatisme plus souple et plus complexe.

Chez eux l'intelligence est encore sous la domination directe du désir, mais ils nous donnent l'occasion de voir comment le jeu même et la force du désir tendent directement à constituer et indirectement à affranchir l'intelligence. Le procédé est simple. Quand un de nos désirs est contrarié, lorsque en agissant pour le satisfaire, nous n'y parvenons pas, pour peu que les représentations, les idées, les volitions qui accompagnent et qui constituent en partie la tendance et sont l'expansion du désir primitif aient acquis, comme nous l'avons vu, quelque souplesse et quelque aptitude à se dissocier, elles tendront à être remplacées par d'autres qui serviront également de moyen à la tendance pour arriver à se satisfaire.

Cela revient à dire que, instinctivement et sans raisonnement, lorsqu'un moyen de satisfaire un désir ne nous réussit pas, nous en essayons un autre. C'est là une première intervention de l'intelligence, nous apprenons peu à peu à choisir entre plusieurs moyens, à hésiter et à comparer. Comme le moyen employé n'est pas indifférent à la nature même de la fm, nous trouvons ici une influence bien nette de l'intelligence sur la nature des désirs. Notre désir, en effet, ne sera pas du tout le même, en bien des cas, selon que nous penserons à le satisfaire de telle ou telle manière. La gourmandise, tout en étant au fond un même sentiment.

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n'a pas identiquement les mêmes apparences selon qu'on préfère une nourriture animale ou végétale. L'amour diffère selon les idées et les représentations qu'on se fait de la personne aimée.

L'intelligence intervient aussi d'une autre façon et exerce une sélection portant, non plus seulement sur les éléments des désirs, mais sur ces désirs eux-mêmes, qui sont des éléments d'ailleurs par rapport à des tendances plus complexes ou à l'ensemble de l'esprit. Lorsque deux désirs se contrarient ou se heurtent, il se produit un fait analogue à celui que nous venons de reconnaître. L'impression de ce conflit d'abord, puis le souvenir du conflit, l'idée des souffrances et des inconvénients qu'il produit interviennent dans la fixation des tendances, en laissent libre ou bien en contrarient le jeu.

L'expérience des inconvénients d'un acte fait hésiter à l'accomplir ; le doute sur les meilleurs moyens, non seulement de satisfaire nos désirs, mais aussi de les éprouver, fait réfléchir, combiner et apprécier les idées. Les obstacles que notre activité rencontre dans le monde extérieur, agissent dans le même sens. Sans doute les images et les idées qui prennent ainsi une activité propre appartiennent encore aux désirs, elles leur sont soumises, elles viennent s'éprouver en lui, pour ainsi dire, et, de leur aptitude à lui donner plus ou moins satisfaction, dépendent leur sort futur et la direction qu'elles prendront. Elles-mêmes ne sont pas aussi bien dégagées de toute impression affective, de toute souffrance, de toute haine ou de tout amour qu'un théorème de géométrie. Cependant elles se sont déjà quelque peu détachées de la tendance primitive, elles jouent plus librement, elles se substituent les unes

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aux autres, elles se combinent entr'elles sans entraîner la masse de désirs et de tendances actives qui leur était primitivement associées, ou plutôt qui était associées à leurs embryons, car elles se forment, elles prennent leur apparence définie en se dégageant des désirs. Elles n'existent vraiment qu'en s'isolant.

Cette substitution de diverses idées, de diverses images se combinant à une même tendance fondamentale qu'elles différencient diversement, s'accompagne en général d'une hésitation, d'un choix, d'un raisonnement plus ou moins net. Ainsi nous voyons, à mesure que s'écoulent la vie de l'homme et la vie des sociétés, de nouveaux moyens continuellement choisis pour atteindre un même but, et des buts différents se remplacer sans cesse, ou se modifier par l'adoption même des moyens nouveaux qui les satisferont, le tout, sans doute, en vue d'une fin suprême très abstraite qui n'est pas toujours aperçue ou même qui l'est rarement, et dont les conceptions ne restent pas non plus immuables. Nos besoins s'engendrent les uns les autres, et évoluent en s'influençant réciproquement. Le besoin de la nourriture et le désir qu'elle soit bonne ne restent pas étrangers au développement du besoin de locomotion qui a pu les développer à son tour. Ils ont appris à se satisfaire par des moyens très différents que l'expérience leur a offerts, et le besoin de locomotion lui-même s'annexait diverses inventions, c'està-dire des groupes nouveaux d'idées et d'images, et se transformait en se développant. A chacun de ces changements correspond généralement un bouillonnement d'idées, d'images, de raisonnements. Pour obéir au désir et pour le satisfaire, l'intelligence se sépare de lui, et se constitue à part tout en lui restant subordonnée.

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En même temps que l'intelligence, comme systématisation des idées, des perceptions et des images séparées des désirs, se développe par le démembrement des actions automatiques, son influence sur leur organisation s'accroît. La vie de l'esprit est formée, en effet, de deux courants très différents et, en un sens, opposés : l'un d'organisation croissante et l'autre de désorganisation, l'un d'analyse et l'autre de synthèse que nous retrouverons plus tard, qui ne se contrarient pas toujours d'ailleurs, mais souvent s'entr'aident et se complètent au point d'être indispensables l'un à l'autre. Tandis que des idées se détachent d'anciennes tendances et se forment de leurs débris, ou bien qu'elles se séparent des mille croyances organisées qui se défont (comme lorsque l'idée de liberté se sépare de l'idée d'indéterminisme, les deux devenant plus précises), d'autres se forment, selon un procédé inverse, soit par la fusion des éléments intellectuels devenus libres ainsi, (comme l'idée de la liberté réalisée dans un déterminisme moral) soit par l'emploi des nouvelles données de la perception et de l'expérience en général, lorsque l'esprit a appris à les utiliser de cette façon. En se combinant avec les anciennes idées plus ou moins dégagées et plastiques, elles s'ordonnent en de nouveaux composés. Or, en attendant que les nouvelles idées ainsi formées puissent trouver un emploi plus précis en préparant la satisfaction des nouveaux désirs qui se formeront plus tard, ou des désirs anciens qui se modifieront pour les utiliser, ces idées restent assez libres, susceptibles d'entrer dans des combinaisons variées et l'esprit tâche de les adapter à ses idées antérieures, aux désirs qu'il a nourris déjà, il les ordonne, il les modifie, il les épure. Il y a

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là tout un travail intellectuel apte à former l'intelligence, à la dégager de plus en plus, à la constituer en groupe spécial de phénomènes, mais en même temps ce groupe spécial, encore subordonné aux tendances, à mesure qu'il se fait plus fort, réagit de plus en plus sur elles et les modifie de mieux en mieux. La théorie sort peu à peu de la pratique, par les heurts que subit celle-ci et modifie, d'autant plus qu'elle est plus forte elle-même, la pratique future. Et plus l'esprit est capable de combiner les idées, plus il a d'idées à combiner, et plus ces idées sont fortes et vivaces, extraites de l'expérience et non simplement verbales, plus aussi les combinaisons qu'il en fera pourront avoir d'influence sur la direction de la vie et organiser les sentiments nouveaux, influer sur le caractère, c'est-àdire sur la nature et sur l'activité des tendances. Ceci n'est pas absolu cependant, et l'on voit parfois des idées, un peu superficiellement formées et encore vides, avoir sur la conduite une influence puissante — et généralement déplorable. C'est ce qui arrive aux hommes à principes dont les doctrines ne sont pas fondées sur des connaissances et des expériences suffisantes.

Mais en tout ceci, nous ne voyons pas encore l'esprit créer une nouvelle tendance dont le centre serait l'intelligence même, dont la fin serait le développement de l'intelligence. L'intelligence jusqu'ici ne sort en quelque sorte du caractère que pour y rentrer, elle s'organise en dehors de lui, mais c'est pour se mettre à son service.

Bien souvent, au reste, et chez la plupart des gens, ce mouvement de dégagement s'arrête assez vite. L'instruction, presque purement intellectuelle et théorique,

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et plus tard les frottements de la vie forment bien comme une réserve d'idées qui vivent par elles-mêmes et ne se rapportent pas aux désirs ; les expériences nouvelles fournissent encore une matière d'où l'esprit dégage sans trop de peine quelques idées nouvelles aussi, grâce aux habitudes déjà prises et surtout parce que la société lui mâche le morceau et qu'il y a beaucoup plus d'imitation que d'invention dans cette conquête- Mais tout cela ne va pas bien loin ; la vie s'organise comme elle peut et les préoccupations pratiques en prennent la grande partie. Même cet exercice personnel de l'esprit tend à s'effacer. Non seulement l'intelligence ne devient pas le centre des tendances, mais elle a de la peine à conserver son individualité. Non seulement elle ne s'affranchit pas du désir et de l'habitude, mais elle retourne à eux et se résorbe en eux. Elle a contribué à les faire naître, à les développer, à les rendre tels qu'ils sont, mais en même temps elle s'est incarnée en eux et leur est restée attachée, elle a péri dans son triomphe, et de même qu'elle s'était constituée en se dégageant de l'automatisme, elle se désagrège en y retournant, en se réincarnant dans un automatisme un peu plus compliqué et plus unifié que le premier, mais devenu à peu près aussi rebelle au perfectionnement. Les idées ont perdu leur plasticité, elles se sont associées à telles et telles habitudes, à des actes précis, elles ne peuvent plus guère jouer librement et deviennent impuissantes à modifier ce qu'elles ont fait elles-mêmes.

Ce qui est assez intéressant c'est que les occupations se font ainsi routinières et automatiques même lorsqu'elles semblent, parleur nature, destinées à rester plutôt intellectuelles. Les idées n'entrent plus guère

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que dans des combinaisons usitées et aboutissent à des actes prévus, à des paroles préordonnées. M. Payot, dans son intéressant ouvrag-e sur l'éducation de la volonté, signale avec raison cet automatisme qui s'empare peu à peu même des esprits employés à des professions libérales, des professeurs, par exemple, ou des avocats et non pas de tous, sans doute, mais d'un grand nombre d'entre eux. Mais dans ce cas, l'intelligence subsiste en partie comme faculté à part des tendances ordinaires organiques et sentimentales. Les idées restent associées en systèmes distincts, à part des désirs et des besoins, quoique soumis à eux. Et par là, ee dernier cas que j'ai dû signaler ici, pour montrer la continuation de la série, rentre à certains égards dans la matière du prochain chapitre.

Au reste, ce retour à l'automatisme est un phénomène non seulement normal, mais désirable. Il ne faudrait pas s'en proposer un autre si, au lieu d'envisager la vie de l'individu ou même celle des sociétés, ou celle même de l'humanité entière, nous envisagions l'évolution de la vie mentale et de la vie en général à un point de vue tout à fait général et abstrait. Mais ce passage de l'intelligence à l'automatisme qui serait l'idéal, si l'adaptation de l'esprit au monde était parfaite, si le monde était devenu esprit, marque toujours chez l'individu, en même temps que des progrès accomplis, une probable impossibilité, ou, tout au moins, une difficulté plus grande d'en accomplir d'autres. Ces idées, ces croyances, ces procédés arrêtés et formés sont forcément imparfaits, il faudra plus tard les démembrer encore et les briser pour réaliser avec leurs éléments de nouvelles combinaisons, plus complexes encore qui vieilliront à leur tour et pour continuer

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ainsi. Aussi, d'une manière générale l'automatisme est-il un vice grave. La perfection seule serait sa légitime raison d'être.

Les types de transition entre l'automatisme du début et l'automatisme final d'une part, et d'autre part, entre la confusion, l'agglutination des faits intellectuels et des désirs et leur séparation complète, sont réalisés par les hommes chez qui l'idée ne s'écarte jamais beaucoup de l'action, elle reste sa vassale, elle tient d'elle ce qu'elle est, sans cesse appelée par elle, sans cesse elle l'évoque ou retourne vers elle. L'intelligence ici ne vagabonde guère. L'imagination n'est à aucun degré la « folle du logis », elle ne consiste qu'en des combinaisons quelque peu nouvelles d'actes souvent accomplis, en modifications à apporter à la pratique de chaque jour, la rêverie traîne toujours un lien pesant qui la rattache à la terre.

La théorie — car le type de transition peut théoriser — n'est pour lui ni un plaisir bien vif, ni l'exercice d'une sorte de besoin naturel ou acquis, elle est simplement un moyen à peu près direct de perfectionner la pratique. Elle n'est pas, au début surtout, abstraite et générale, elle vise un cas particulier, ou tout au plus une série assez bien définie de cas particuliers, elle a moins pour objet d'unifier des connaissances que de systématiser, non l'action en général, mais une portion de l'activité.

C'est un des rôles de la théorie, il y en a plusieurs que l'on confond et qui considérés chacun à part, comme le seul possible, font varier les jugements que l'on porte sur le goût de théoriser. Ici la théorie reste terre à terre et elle est très souvent féconde, seulement d'une part, sa fécondité est restreinte, et, d'autre

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part, elle mérite à peine le nom de théorie. Chez un autre type, au contraire, la théorie est souvent inféconde, mais quand elle est féconde, elle l'est avec une incomparable richesse. Ses qualités comme ses défauts, dans le type de transition, viennent de ce qu'elle est très près de la réalité concrète, de l'expérience et de la pratique. Elle en acquiert plus de sûreté, mais sa portée diminue, la généralité moindre de la théorie implique la généralité moindre de la pratique qu'elle peut diriger.

A ses plus bas degrés, la théorie se réduit ici à l'image, à l'idée anticipée de ce qu'il faut faire pour amoindrir un inconvénient, pour éviter un péril. Elle sort de réflexions spontanées, encore vagues et mêlées au sentiment. Une autre fois, je ferai ceci ou cela, dit l'homme déçu, et c'est le premier germe. Peu à peu, de ce germe on peut voir sortir la correction des idées et des pratiques, correction de plus en plus raisonnée, et, en prévision de nouveaux échecs, l'hésitation préalable, le choix judicieux des moyens et des raisonnements plus ou moins compliqués, depuis celui de l'oiseau qui s'étant heurté plusieurs fois à une vitre, dans son empressement à voler au dehors, renonce à ce mauvais moyen de regagner sa liberté, jusqu'à celui du médecin qui tâtonne pour trouver un virus atténué capable de prévenir ou de guérir certaines maladies, et même jusqu'à celui du philosophe qui cherche un principe de morale, c'est-à-dire une des conditions générales de la bonne direction de l'activité humaine. Mais chez le dernier déjà le but pratique est si lointain, si vague, et, souvent, si peu senti, que l'intelligence peut être considérée comme affranchie des besoins et des tendances et que le philosophe peut rentrer plutôt

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dans notre troisième catégorie de types, et servir seulement ici à montrer comment ce type se rattache aux autres, comment il en vient, et aussi comment il doit y retourner.

Ainsi la théorie qui commence très humblement finit pas s'élever bien haut. On peut, en un sens, y rattacher toutes les manifestations de l'activité humaine — l'art aussi est une sorte de théorie. Mais les formes les plus humbles rentrent seules dans notre type de transition, qui ne nous montre l'intelligence qu'imparfaitement dégagée de la tendance, occupée à se constituer son domaine qu'elle n'a pas encore conquis, ni même bien délimité.

C'est un symptôme sûr du type indifférencié et surtout du type de transition que l'impossibilité de raisonner sur tout ce qui n'intéresse pas les désirs, les besoins organiques ou sensitifs jointe à la facilité d'enchaîner, plus ou moins bien, de longues séries d'idées dès que les sentiments sont en jeu. Il est bien des gens chez qui le fonctionnement de l'intelligence est ainsi sous la dépendance d'une émotion. Incapables de s'intéresser et d'émettre une remarque au sujet d'une théorie abstraite, ils abondent en réflexions et en critiques dès qu'ils sentent leurs intérêts directement menacés par elle. Les discussions politiques et sociales ont souvent ce caractère de symptômes d'intelligence subordonnée à un désir. Les commerçants, menacés par l'extension des sociétés coopératives, en donnent de temps en temps de bons exemples, et qui contrastent singulièrement avec le calme ordinaire des discussions purement intellectuelles à cause de la rareté relative de l'intellectuel passionné.

Un double caractère distingue donc les esprits

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appartenant au type de transition. D'une part, ils se séparent du type précédent en ce qu'ils ont une aptitude plus ou moins marquée, mais qui peut déjà l'être beaucoup, à réfléchir, à raisonner, à combiner des idées, à imaginer aussi. D'autre part, ils se distinguent du type que nous étudierons dans le prochain chapitre en ce que pour eux la théorie n'est que l'indispensable prélude de la pratique, et que l'intelligence n'est qu'un moyen de satisfaire leurs tendances, leurs besoins égoïstes ou leur sympathie pour autrui, ou bien encore leurs instincts désintéressés. La théorie pure les impatiente, et ils y sont malhabiles. Les idées ne les intéressent que par les sentiments qu'elles peuvent exciter en eux et favoriser, et elles n'ont pas acquis assez d'indépendance pour se diriger seules, elles sont sous la conduite et la surveillance immédiate des passions et des désirs. Elles ne se maintiennent pas seules, elles ne vivent pas par leur propre force, elles ne marchent guère de leur propre mouvement, mais par l'impulsion qui leur vient d'autres phénomènes, plus complexes et mieux constitués qu'elles et dont les racines plongent jusqu'aux couches profondes de la vie. L'intelligence est différenciée déjà, mais elle reste dépendante.

Le rôle de ce type de transition est bien marqué dans la vie sociale. Il convient à tous les initiateurs des membres du premier groupe, à ceux qui les dirigent, je veux dire qui leur ouvrent les voies, qui inventent les théories, les procédés, les recettes que les autres appliqueront, mais qui bornent leur influence à la pratique pure ou aux théories imaginées dans l'espoir d'une réalisation pratique considérée ou espérée comme prochaine dans l'immense majorité des cas.

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Il convient aussi à tous ceux qui n'ont pas besoin d'être de purs spéculatifs. C'est dire qu'il doit être représenté par la presque totalité des hommes, qu'il le serait, en effet, si tous pouvaient s'y hausser, et si quelquefois des représentants inférieurs du troisième type n'étaient pas obligés par les nécessités de la vie, de s'intéresser à la pratique plus qu'ils n'en auraient envie, ce qui souvent n'est pas beaucoup plus avantageux pour la pratique que pour eux-mêmes.

L'intelligence du type de transition est souvent supérieure à celle des individus de la première classe, et si elle reste inférieure à celle de quelques hauts représentants du type intellectuel pur, cette infériorité n'est pas absolument générale. Il n'est pas rare que des types de transition soient plus « intelligents » que des intellectuels purs, et assez souvent leur esprit est plus sain et mieux équilibré — ce qui se comprend aisément.

A un point de vue plus synthétique le type de transition peut être considéré comme moins incomplet que le pur intellectuel. Si l'homme formait à lui seul un tout parfait il pourrait être considéré comme supérieur à celui-ci. Mais si c'est la société et non l'homme qui constitue l'individu, l'unité la plus élevée, l'homme le plus différencié, le plus apte par là même à remplir une fonction sociale supérieure, peut l'emporter sur l'homme mieux équilibré et réunissant en lui-même une plus grande somme de conditions de la vie indépendante. Il révélerait aussi, toutes choses égales d'ailleurs, un état social plus avancé.

Au reste les intelligences supérieures sont rares partout. La seconde classe, comme la première et comme la troisième, comprend surtout des médiocres. Natu-

rellement le type de transition s'accommode de bien des allures et des habitudes différentes de l'esprit. Il se retrouve chez des intelligences logiques et des esprits illogiques ; il peut être fin ou grossier, vif ou lent, abstrait ou concret, et se combine avec un grand nombre de variétés que nous étudierons plus tard. Il faut se garder de le confondre avec le type concret. L'abstraction qui délie les éléments des perceptions et des images et réalise l'idée abstraite proprement dite, ne marche pas du même pas que la dissociation qui se' pare de la tendance les éléments intellectuels, leur permet de s'isoler et les abstrait jusqu'à un certain point des désirs et des passions.

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