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LES ESPRITS LOGIQUES
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Disant, par exemple, ce qu'ils ont fait, ils mentionneront leur rencontre avec un individu, et, à la suite, pêle-mêle, ce que cet individu leur aura raconté. Ecrivant des mémoires, ils seront enclins à rapporter les événements, non pas à l'époque où ils se sont passés, mais à celle où ils les ont appris. Parfois ils ont soin de vous prévenir à l'avance qu'ils auront plus tard quelque chose de plus à dire sur ce dont il s'agit, et, en effet, le moment venu, arrive un interlocuteur qui nous renseigne. Naturellement un esprit avisé peut tirer parti de cette infirmité qui l'empêche de systématiser aisément, il y trouve les conditions de certains effets, cela peut donner de la vie au récit, cela peut aider aussi le critique à apprécier la valeur du renseignement. Mais souvent, même quand le procédé est habilement employé on y sent l'impuissance partielle de l'esprit en même temps qu'une harmonie générale assez remarquable.
Pour les autres, il faut supposer que l'esprit fait, chez eux, inconsciemment ou non, ce qu'il fait d'une manière consciente chez ceux qui ont pris la lutte ou le contraste comme principe d'harmonie, et nous retrouvons ce procédé mental que j'ai déjà si souvent signalé. L'esprit, habitué à se représenter les choses selon la loi de la contiguïté et de la succession, a, pour ainsi dire, abstrait la relation de contiguïté des événements qui la réalisent et en a fait une sorte de règle générale, une « catégorie » de l'entendement. Il s'est ainsi plu à se représenter sous l'aspect de la contiguïté, des événements qui ne se sont pas présentés à lui en contiguïté l'un avec l'autre. Il s'est construit une sorte d'idéal, plus ou moins inconscient, de l'arrangement des faits en série continue et se sert de cet idéal pour
l'association par contiguïté
classer les faits qui se présentent à lui sous l'aspect de la discontinuité.
C'est une sorte de logique à lui, de logique inférieure qu'il applique spontanément, comme nous avons vu appliquer par d'autres des logiques spéciales dont le principe était soit l'harmonie générale, soit une idée dominatrice quelconque, une théorie ou une doctrine, soit même la lutte ou le désaccord. L'esprit a, en quelque sorte, appris à s'imiter lui-même— car on ne trouverait pas dans les sociétés d'images et d'idées qui composent l'esprit, beaucoup moins défaits dWitation que dans les ensembles d'esprits qui forment la société. Il a appiis à associer selon la contiguïté les faits non contigus, comme il associait d'abord et tout spontanément les faits qui se présentaient à lui l'un à la suite de l'autre ; il a construit l'inconnu sur le modèle
du connu.
C'est ainsi qu'il a pu former l'idée abstraite du temps, apprendre à l'appliquer et à s'en servir. Aussi l'association par contiguïté est-elle d'un usage universel. Mais elle est aussi d'un usage inégal, et c'est ce qui permet de différencier les types ; les équilibrés s'en servent dans la mesure exigée par l'harmonie générale, les autres en font le principe même de leur
harmonie.
Entendue ainsi, on peut admettre que cette association par contiguïté est la forme de la logique mentale chez un assez grand nombre de romanciers, de chroniqueurs, d'historiens politiques ou militaires — et aussi chez ceux qui les lisent avec plaisir, quoiqu'ils en aient d'autres raisons. Le but des premiers ou du moins leur méthode est, en effet, de nous retracer des séries d'événements soit imaginaires, soit réels ou
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prétendus tels. Assurément, pour un certain nombre, la succession des faits est une condition de leur explication, mais on voit aussi bien souvent que la succession est recherchée pour elle-même et que le seul but de l'écrivain est de donner la série des événements dans leur ordre de succession comme c'est le plaisir du lecteur de la retrouver. L'esprit façonne son œuvre à son image et il se réjouit de se retrouver aussi dans l'œuvre des autres.
Le narrateur ainsi compris s'oppose au théoricien, savant ou philosophe, comme l'association par contiguïté s'oppose à l'association systématique.
Au plus bas degré des types de contiguïté, je trouve ceux qui pensent, en quelque sorte, s'expliquer suffisamment un fait vulgaire quand ils en peuvent connaître quelques détails qui se suivent. On a souvent remarqué avec quelle richesse de détails, parfois inventés, certains individus, d'esprit ordinaire, racontaient des faits dont ils ne conservaient qu'un souvenir assez vague. Pris sous sa forme abstraite le fait ne les satisfait pas, il ne leur semble pour ainsi dire pas vrai. Ils ne le comprennent pas, et comme d'autres, pour se l'expliquer ou pour se l'assimiler, auront recours à des lois générales, à de grands faits dominateurs, à des causes cachées, à des hypothèses diverses, eux rechercheront ou imagineront de petits détails circonstanciés qui donneront une forme plus concrète à l'événement et leur procureront l'illusion non seulement de la certitude, mais encore de l'intelligence.
Sans doute, il faut voir là l'opposition de l'esprit concret et de l'esprit abstrait, mais il s'y trouve aussi l'op-
l' ASSOCIATION PAR CONTIGUÏTÉ
position de l'intelligence systématique et de celle qui procède par association de contiguïté. Les petits faits n'expliquent pas toujours, mais toujours ils donnent au moins l'apparence d'une constatation et par là ils rendent un récit vraisemblable. S'il s'agit d'une catastrophe, les personnes qui se rattachent à notre type se plaisent à y intercaler de petits détails de faits antécédents ou concomitants qui n'ont aucune importance, mais rendent la narration plus vivante, plus semblable aux faits tels qu'ils les enregistrent chaque jour. Une bonne marque de cet état d'esprit est l'affirmation d'un petit détail quelconque donné comme preuve de la réalité d'un événement, ce détail étant d'ailleurs invérifiable, n'ayant aucun rapport vraiment logique avec le fait qu'il s'agit d'établir et ne prouvant rien, en somme, car il n'eût pas été bien difficile de l'inventer. Il y a dans les assertions de ce genre, moins rares qu'on ne le souhaiterait, une logique rudimentaire et spéciale qui laisse encore beaucoup de traces dans les bons esprits. Elle se manifeste abondamment, par la fréquence de telles affirmations, plus ou moins déguisées, qui non seulement entraînent souvent l'adhésion de ceux qui les entendent, mais n'ont pas une importance nulle, à priori^ aux yeux du logicien le plus rigoureux. Celui-ci sait bien que l'association par contiguïté est la marque de certaines intelligences, et quelque chose comme la logique du pauvre d'esprit.
La petite partie de preuve qu'apporte en ce cas l'affirmation repose sur ce que l'énoncé d'un fait que nul n'a intérêt à mettre en doute, observé en même temps que celui qu'il s'agit d'établir, communique à celui-ci un peu de sa vraisemblance. Sous une forme un peu plus raffinée, il n'est nullement rare de trouver
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dans la vie de chaque jour des exemples de cette logique enfantine. Même en des questions graves elle n'est pas toujours suffisamment abandonnée. Si j'en parle ici à propos des intelligences logiques, c'est qu'elle n'est pas absolument sans valeur et que d'ailleurs elle se rencontre chez des esprits assez sains, mais nous sommes bien sur la limite, et les illogiques en abusent singulièrement. Il est hors de doute qu'un homme inspirera plus de confiance en racontant un fait s'il multiplie les détails, s'il enchaine rigoureusement, mais sans affectation, tous les fragments de l'événeipent à la suite les uns des autres, s'il donne des renseignements logiquement inutiles, mais qui l'évoquent plus vivement à nos yeux — s'il rappelle une sensation d'air frais, une bouffée parfumée de lilas, une pendule qui sonne ou une porte qui grince. L'imagination est une raison aussi, quoique imparfaite. Sa force vient en partie de la ressemblance des faits évoqués avec ceux que Texpéricnce montre, c'est ce qui fait sa valeur aussi, surtout lorsqu'on ne peut soupçonner d'invention l'auteur du récit.
Au plus haut degré, nous trouvons les personnes pour qui la contiguïté est une condition essentielle de la systématisation complète. Dans cette catégorie se placent les historiens philosophes, les chercheurs de lois d'évolution qui ne voient guère dans la suite des événements et dans les relations de contiguïté, quelles qu'elles soient, que l'occasion d'inventer des systèmes pu de justifier ceux qu'ils ont conçus à priori. Ici le rôle de l'association par contiguïté se restreint considérablement, elle n'intervient guère que sous le contrôle de l'association systématique, et l'on peut même quelquefois se demander s'il existe bien, chez ces
l'association par contiguïté
esprits supérieurs, une tendance naturelle spéciale à l'association par contiguïté ou bien si celle-ci n'est pas un simple dérivé, une formation secondaire exigée par la logique même, de sorte que le type supérieur ne se pourrait guère distinguer ici du type équilibré, raisonsonneur, outrancier ou spécialisé. Ce qui peut déceler encore la prépondérance naturelle de l'association par contiguïté, c'est le choix fait par l'esprit pour s'y attacher spécialement, d'un ordre de recherches où cette forme d'association trouve le plus d'occasion de s'exercer, c'est encore la comparaison avec les esprits en qui cette forme d'association est moins développée. Peutêtre diagnostiquerait-on ainsi avec quelque probabilité la force de l'association par contiguïté chez les personnes qui se plaisent à envisager les questions par le côté historique plutôt que par le côté dogmatique et logique. Inversement on reconnaîtrait sa faiblesse chez certains abstraits qui se préoccupent peu des relations de temps et d'espace et recherchent l'universel et l'absolu. Mais ces présomptions ne sauraient avoir rien de complètement décisif. Le temps et Tespace sont les deux grandes occasions ou formes générales de la contiguïté et doivent, d'une façon générale et sans qu'on puisse demander à cette affirmation une grande rigueur, préoccuper surtout les esprits sensibles à son
influence.
Un peu plus bas, le type de contiguïté se marque davantage et nous rejoignons peu à peu ceux dont nous parlions tout à l'heure. Ici se placent les historiens et les romanciers qui tâchent à la fois d'expliquer logiquement et de raconter chronologiquement, mais pour qui la succession et la coexistence ne sont pas, comme pour les inférieurs, des raisons à peu près
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l'association par RESSEMBLANCE
absolues. La chronologie est encore subordonnée à la vraie logique ou tout au moins marche de pair avec elle. Certains esprits s'attachent à reconstituer des séries d'événements qui s'expliquent l'un par l'autre, en écartant les faits contigus qui ne font pas rigoureusement partie de la série. La chronologie s'allie ainsi à la logique, les faits sont l'expression de lois générales, la narration et l'explication marchent du même pas. Les esprits de cet ordre s'opposent d'une part aux inférieurs du même type et de l'autre à ceux pour qui la contiguïté importe peu et qui considèrent volontiers les choses sub specie œterni.
Au reste, ces derniers mêmes sont quelquefois les victimes de l'association par contiguïté ; elle prend plusieurs apparences, et personne, sans doute, n'est tout à fait à l'abri des erreurs qu'elle entraîne, lorsque la systématisation de l'esprit n'en dirige pas assez étroitement la marche.
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