L INDÉPENDANCE DES ÉLÉMENTS PSYCHIQUES
subsiste pourtant grâce, précisément, à Tadaptation différente de ces systèmes contradictoires dont on lève ainsi la contradiction, et qui sont utilisés tous deux pour la vie, moins une, sans doute, mais plus variée et plus large de l'ensemble. En attribuant à ces tendances, qui vivent indépendamment l'une de l'autre, des fonctions d'ordre tout à fait différent, l'homme utilise en somme pour l'harmonie générale de l'esprit ce qui est tout à fait son contraire : la vie indépendante des éléments psychiques. Si notre égoïsme et notre amour pour autrui luttent pour inspirer un de nos actes, nous hésiterons, et, après nous être décidés à l'action, nous éprouverons peut-être du regret ou du remords, mais si nous agissons égoïstement et gardons notre sympathie pour inspirer nos rêveries ou nos ouvrages — ou si nous faisons exactement le contraire, — nous utilisons toutes nos ressources et nous éludons la lutte et la contradiction. Ceci s'applique au caractère comme à l'intelligence. Quand l'esprit est bien organisé les systèmes indépendants peuvent s'ignorer l'un l'autre, et se contredire sans se connaître, mais ils travaillent tous au service de la personnalité générale qui parfois ne s'en rend pas bien compte et leur indépendance s'arrête ici.
L'indépendance relative des idées et des sentiments n'est donc pas un obstacle à la logique générale, à la condition que celle-ci sache établir la division du travail et profiter des forces opposées. Sans doute l'unité obtenue ainsi est d'ordre relativement inférieur, et reste souvent précaire— nous verrons plus loin 'les types d'illogiques qui résultent de son affaiblissement — mais nous ne saurions guère en réaliser complètement une autre.
Ajoutons que la société trouve encore son compte à cette spécialisation. Souvent, si un poète avait essayé de vivre ses sentiments au lieu de les exprimer en beaux vers, il n'eût fait que des sottises. Ses actes n'auraient probablement pas valu ses écrits, peut-être eussent-ils ridiculisé par leur maladresse le sentiment qui les inspirait. En tous cas ils auraient fort bien pu ne pas avoir le même retentissement et être beaucoup moins puissants pour inspirer aux hommes des émotions analogues, et surtout des émotions fortes et esthétiques, avec des sentiments d'admiration. Tout le monde n'est pas fait pour l'action et si l'on permet à un saint de ne pas chanter la sainteté, il est trop dur peut-être d'exiger que celui qui exprime en beaux vers de grands sentiments les manifeste encore sans défaillance dans la vie privée.
Même chez ceux qui mettent plus d'unité dans leurs idées il reste toujours quelque manque d'harmonie, quelque divergence et quelque contradiction des sentiments et des idées que l'imagination peut supprimer. Ni l'indépendance, ni l'unité ne sont en fait jamais complètes. Et c'est le trouble dans la réalité qui crée le besoin de l'idéal. L'activité indépendante des systèmes, pour fâcheuse qu'elle soit, est ainsi un facteur de l'harmonie individuelle et de l'harmonie sociale.
Un cas très particulier de cette activité indépendante des systèmes psychiques est celui du romancier, de l'auteur dramatique, ou même du psychologue qui fait vivre en lui différents personnages, surtout des personnages sans réalité objective. Il réalise divers organismes psychiques vivant d'une vie personnelle et
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relativement libre tout en empruntant leurs forces, comme des parasites, à la personnalité sur laquelle ils se sont greffés : Balzac portait ainsi dans sa tête un monde créé par lui, pour lequel il vivait, dont il donnait des nouvelles à ses amis. Certes, il faut faire la part de l'illusion et ne pas prendre, sans doute, au grand sérieux, toutes ses façons de s'exprimer. On soupçonne Flaubert d'avoir exagéré ses impressions dans la note bien connue publiée par Taine (1) et où il raconte comment il fut malade de l'empoisonnement d'Emma Bovary. Mais les exagérations ôtées, le fait demeure, et il ne faut pas considérer l'exagération elle-même comme n'ayant aucune valeur. Si Flaubert et Balzac ont exagéré, c'est dans le sens de leur idéal, c'est-à-dire dans le sens de leur nature, dans le sens de ce qu'ils réalisaient déjà, quoique imparfaitement. L'enquête menée par M. Binet auprès de nos auteurs dramatiques (2) nous apporte des faits de même genre, très saisissants, et dont la portée est la même. Comme il fallait s'y attendre, ce dédoublement n'est pas égal pour tous les auteurs. Chez les équilibrés, chez les logiques, il sera relativement faible. Que Casimir Delavigne eût été malade des déconvenues de Don Juan d'Autriche je ne le croirais que sur bonnes preuves. Au contraire, les intuitifs, les excessifs, les emballés peuvent bien mieux se laisser prendre à leurs fictions et se soumettre à leurs créations.
Nous voyons ainsi l'incoordination relative et l'indépendance des systèmes caractériser parfois les supérieurs, c'est que, grâce aux conditions de la vie so-
(1) L'Intelligence.
(2) Voir V Année psychologique, 1894,
Â.ykM^<4L
LES ESPRITS LOGIQUES
ciale et à cause de notre état d'évolution relativement peu avancé, elles sont alors une condition d'une systématisation supérieure. C'est en ne s'accordant pas trop avec les idées ordinaires et les tendances communes de la vie réelle que les idées de l'imagination , les rêves, les créations subjectives ont le plus de chances de réaliser l'harmonie supérieure, la systématisation esthétique.
Nous aurons une idée plus nette de notre type en l'opposant à l'équilibré étroitement logique et positif. Les idées et les images qui naissent dans celui-ci sont à chaque instant réduites par l'expérience, décomposées et assimilées ou repoussées et annulées. Les esprits étroitement positifs ont la haine des fictions diverses, comme des théories. Ils ne savent pas faire la différenciation dont nous parlions, établir la division du travail qui annule les contradictions et utilise les forces opposées, ils ne savent pas accepter une fiction en tant que fiction, comme rêve idéal, ou simplement comme occasion de récréer l'esprit, ni une théorie comme une hypothèse pouvant servir de principe directeur jusqu'à ce qu'elle soit usée et qu'une autre prenne sa place. Ils considèrent la fiction comme une simple aberration, sinon comme un mensonge, la théorie comme une erreur sans compensation, et s'ils ne les peuvent souffrir en eux, ils ne les tolèrent guère chez les autres, en qui ils ne les comprennent pas. Ce sont eux trop souvent qui ont préconise l'enseignement scientifique au détriment de l'enseignement littéraire et qui proscrivent volontiers la philosophie ; leur science même est comprise par eux de façon très étroite.
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Tel est, au moins, le type pur, forcément rare. Le type incomplet partiel est assez fréquent. Tel homme sera impitoyable pour les romans, les œuvres littéraires, tel autre pour les œuvres d'art, tel autre pour les grandes théories, et parfois ceux qui comprennent le moins l'imagination d'autrui sont des Imaginatifs aussi dans leur genre et s'exposent à des représailles.
C'est que l'imagination, la rêverie, simplement le fait de se laisser aller à lire un roman, impliquent déjà, à un degré plus ou moins élevé, l'indépendance de certains éléments psychiques, le libre jeu de la fantaisie, par conséquent la désharmonie et la contradiction. Aussi les esprits trop rigoureux ou trop simples en sont-ils choqués. Chez les enfants on peut distinguer souvent assez nettement le degré et la forme de la contradiction tolérée, la limite des exigences de la logique, et la gaucherie de la différenciation des fonctions attribuées aux divers éléments de l'intelligenoe. J'en sais un qui, quoique assez rêveur et Imaginatif, se refusait à entrer dans des fictions. Il avait une horreur à peu près insurmontable pour tout ce qui était simulation et comédie, et ne voulait pas inventer, ens'amusant, de petites histoires, même lorsqu'il était entendu que tout cela était un jeu. Il aurait bien rêvé l'aventure, mais l'exprimer lui donnait trop de corps, trop de réalité fausse et l'aurait d'autant plus choqué que l'idée était suggérée par un autre.
Ce qui empêche bien souvent la réalisation dans l'esprit des fantaisies de l'imagination, c'est qu'elles choquent directement certains sentiments. Darwin détestait les romans qui finissent mal, une mère impressionnable n'achèvera pas un récit d'infanticide. Mais ceci est un côté secondaire et différent de la question.
On comprend aussi, d'autre part, que des tendances fortes se contentent malaisément de ne se satisfaire que par l'imagination, et que, par suite, les actifs logiques, ressentent en général, du mépris et de l'éloignement pour la rêverie.
Mais en tant que l'imagination peut servir, soit à la création de théories abstraites, soit à l'invention d'œuvres d'art, l'indépendance relative et la contradiction qu'elle peut impliquer— et qui doit être affaiblie ou levée par les procédés que j'ai indiqués —sont des facteurs essentiels des progrès de l'intelligence. La rupture de l'harmonie est utile ou indispensable pour la formation d'une harmonie plus haute.
Nous avons peut-être entrevu seulement la fonction la plus élevée de la contradiction des systèmes psychiques, de leur incohérence et de leur vie indépendante. Cette incohérence, en l'état actuel de l'humanité, est, on peut le dire, la condition presque nécessaire de l'élévation morale. L'imagination et tout ce qui en dérive, ce qui s'isole en nous, ce qui vit à part, ce qui s'oppose aux tendances communes et aux idées dominantes, aux croyances directrices, c'est parfois, je l'ai dit, l'impulsion criminelle ou maladive, mais c'est parfois aussi l'idéal esthétique, et c'est aussi l'idéal moral. Ni l'un ni l'autre de ceux-ci ne se comprennent que comme un germe dont les racines plongent, sans doute, dans la vie réelle, mais qui pousse en contrariant sur plusieurs points notre nature innée, ainsi que le« croyances et les désire que nous suggère notre milieu ; notre nature individuelle et notre société étant forcement imr quelques points, au moin», imparfaite et
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grossière, illogique, inesthétique et immorale. La force des instincts est telle que, sans doute, si la lutte s'ouvrait franchement dès le début entre la vérité et Terreur, entre l'idéal et le réel, l'idéal serait détruit dans son germe et la vérité étouffée dès son apparition. Il faut donc, presque toujours, que l'idéal logique, esthétique ou moral grandisse caché, ignoré du réel et dédaigné par lui, isolé et méconnu.
Il commence à introduire ainsi dans l'esprit une incohérence réelle,jusqu'aujouroù l'opposition se manifestera, où son développement le rendra incapable de rester en paix avec les tendances qui vivent et prospèrent près de lui. La lutte éclate alors et se termine, ou bien par l'unification de l'esprit dans un sens ou dans l'autre, ou bien par un accord tacite qui laisse à chacun sa part et perpétue l'incohérence. Parfois aussi elle se produit sans éclat, sans se manifester au grand jour. L'idéal grandi, au lieu d'entrer en lutte avec les tendances hostiles, continue à les ignorer, se borne à prendre ce qu'il peut des forces de l'organisme, à les employer à ses fins par la production d'oeuvres d'art ou de prédications, de bonnes œuvres, de Jivres de théorie ou d'édification. Nous avons alors un artiste qui se développe dans le bourgeois qui survit (1), un réformateur qui n'a pas encore dépouillé le vieil homme.
(1) Flaubert pourrait servir d'illustration. Il avait gar(i(^ d» • bourgeois », non seulement les bons sentiments, mais aunoi une certaine vulgarité d'imagination et de goûts, ce qui lui servait d'ailleurs, à se moquer du type bien plus aisément que s'il y eût M ôtrftDgvT. Ko Gr^ce^ p«ra1l-U» on le oooduliÉi Mur l'Âcropole ^ MD impreaMon (ut : I« « p>ayMig» n'Ml pts mil» mais ca DMoque «le coki. > Sor quoi. Il fut Jugé, ùaturellemeut, le plut b4ott6Q dôê béotieûft. M. MézitiKtf qui r&oontc rhiftoiro (Rcvuo
LES ESPRITS LOGIQUES
Cette incohérence indique à la fois la fin d'une ancienne harmonie et le commencement dune nouvelle L Idéal veut régner et non vivre caché, discipliner I esprit et non le ruiner. Aussi le type de l'activité indépendante des phénomènes est un type d'ordre inférieur par rapport au monde qui aurait réalisé l'harmonie absolue Ge ne parle pas des individus, car y aurait-il des individus dans un monde parfait, et l'individualité n'est-elle pas essentiellement une opposition ?) En fait même il est inférieur à ceux qui ont reahsé l'harmonie plus élevée ver* laqudlc il l<,„d mais II «8t supérieur à ceux qui n'ont pa.H quitté l'har^ monie infërieuro qu'il a rompue, commo Ihommc est supérieur à l'animal et l'homme qui pense à colui qui ne Mit que mangor. ConsidénS en lui-môme il e«t «upéneurcn ce qu'il annonce une systématisation plua élevéo que ecUe qu'il réalise, il est défectueux en ce qu'il ne réalise pas l'hartmonio élevée qu'il annonce.
Si,* côté de ces fonctions élevées de l'indépendance de» phénomènes intellectuels, nous rappelons sa fonction plus humble — mais identique au fond— qui est do nous permettre de rompre le lion si étroit de nos tendances personnelles, de le rel&cher «u moin«, en laissant vagabonder notre imagination, comme aussi de nous faire comprendre les autre» hommes, et réaliser en nous des idées et deadéein qui ne concordent pa» avec nos tendances et nos désira, nous aun.n» je
bWue 188?. T. II. p. 721) U pr.ml bien ru Mmix. li d..-.it y «voir lA mie g««e bouUde. «aie Fl.ub«rt iUit Wcn cpa.»/ •u fond d. regretter w Nonamdi. «a Grée». Cs qoo dou. m- ««. <i* lu. „ttd U dioM trt. vrabcmWabls. 11 <p«>uv«t, «a, doute, un MDtimoDt de ce g,are. et se ,>lul A I, maaifcor pw quel«iue foonaiU qui dut lui pw.ltre oomiqa» * lui-
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crois rendu incontestable un point, c'est qu'une certaine incohérence est nécessaire au bon fonctionnement de notre esprit, qu'elle est la graine d'où sortira la moisson logique. L'activité relativement indépendante des éléments intellectuels, est aussi nécos8air« que leur activité coonlonnée est désimblc.
On peut en tirer cette conclusion c'est que l'évolution n'est pas la seule forme du développement psychique, la révolution, plus ou moins i-onisidérablu et visible y prend part, et, sous ses formes atténuées, elle y intervient continuellement. L'harmonie descyetètnes ne s'obtient maUieureusement, en beaucoup do cas, que par des luttes plus ou moins rives et au prix de bien des incohérences.
Quoi qu'il en soit cette activité indépendante dee éléments psychiques, très inégale selon les individus, nous permet de canctértser un certain nombre de types intellectuels de forme et do valeur très diverses, types do transition, sans doute, au point de vue de révolution de l'esprit, mais dont quelques-uns ont pour représentants des esprits de haute supériorité. En haut de la série je placerais les créateurs troublés, les inventeurs puissants, au milieu, leshabilex, parfois les moralistes équivoques, ou les naïfs, qui usent, selon les circonstances, d'idéee et d'opinions contradictoires ou opposées, les impressionnables qui s'adaptent sans trop do difiicuUé^ à des milieux très difféienU. En bas les gens à ruses \TilgaircB profitant aaaDi maladroitement d'une certaine souplesse d'esprit sans sûreté, d'une agitation un peu vaine qui leur permet do •'accommoder de toutes les oin^onsUnces.
CONCLUSION'
CONCLUSION
Nous avons passé en revue les différentes formes que prend l'esprit logique. En commençant par les plus systématisées nous avons vu peu à peu une opposition se former, une désharmonie s'introduire, très légère d'abord, et, puis, de plus en plus marquée. Elle aboutit à la séparation des éléments de l'intelligence, des idées et des images en plusieurs systèmes qui parfois s'ignorent l'un l'autre, n'entrent pas même en conflit, et font entendre, dans l'harmonie intellectuelle une diwordanee. Mais noua avons vu en mémo temps, — «t c'eat ce qui caractérise los type» logiques — que ces discordance» étaient comme fondue» dans une harmonie supérieure, que toutes se» imperfections, ses petites infirmité», l'esprit les tournait à bien et savait non seulement s'en accommoder et vivr«avec elles mais encore on profiter pour croître et s'ennoblir. ^ Nous sommes donc conduits, semble-t-il, à séparer l'esprit, l'intelligence, de« idées, des images, de certains systèmes psyclùques. Comment entendre cela ? Certes rintelligcnce n'est pas une force métaphysique CAchéo sou» les phénomène» intellectuels. Elle est elle-même un ensemble d'habitudes et de phénomènes et ropi)osition que nou» avons reconnue est •ioipl©ment l'opposition d'un ensemble d'habitudes et d'un système d'éléments, idée* ou image», dont se di-itinguont, dont se séparent quelque» autres élémenu, •ecoadaires par rapport aux premier» mais encore tmu importants.
Il f'étabUt dans Tintellig^înco, lorsqu'elle s cet con». titube à part dea sentimenU, comme aussi bien dans rcnaemblc de la personnalité, une sorte de . pouvoir
personnel » (I). un fai.sc-iMiu d'hal.itudo^, d'in^lînets, formés par lexpcTience ou transmis par rhérédité qui arrive à un fonctionnement pre»<(uc automatique. C est lui qui jiigç tout ce qui se produit de nouveau en noua, et il ne se transforme que lentement. En ec sens on peut dire que no.s jugements, nos opinion.»*, nos croyances, ne sont que ses manife«tationB. Ils nî^sultent, en effet, de la rejaetion de nos hal)itu<les contre le fait nouveau qui vient s'imposer à elles.
Cette réaction ne demeure pais sans effet sur Tensembledlialiitudesqui constitue en quelque sorte notre intelligence, elle contribue à le former ou à le déformer. Ces habitudes ne gont pas des choses immuables, elles 86 sont organisées peu à peu, et, peu è peu aussi, elles se transforment. Il n'est pas trt«s rare de les voir se dévelop|>er chez un individu à partir de la jeunene jusqu'à Tâgc mûr, aj)rès en avoir reconnu chez l'enfant les germes très nets. Mais tout d al>ord elles •ont une promesse, une possibilité ; insensiblement elles se dégagent et ae précisent en s'appliquunt aux données de Icxpérience ; elles se déterminent en a*exerçant.
II s'établit ainsi une .torte de conscience intellectuelle, expression de la réaction générale de Tensemble de l'intelligenee sur un j)hénomène intelleirtuel comme la conscience morale, le jugement du bien et du mal, est une réaction de l'ensemble de la personnalité :»ur un fait qui intéresse la conduite. Ce qu'on appelle le sens commun, par exemple, n'est gtièrc
(i; Voir sur la nature du • pouvoir |>eTiK)nnel •» Hur mr fo^ inuUoii <tt sur son imiiortancc CXclivité menlate et i<rs èitineni*
la
CONCLUSION
autre chose que cette conscience. Une impression particulière un seul iment d'approbation ou de désapprobation nous avertit de la concordance ou de la discordance d'une opinion ou d'un fait avec les procédés généraux de notre intelligence. Sans doute le sens commun est en somme personnel, c'est une réaction individuelle , cependant comme les habitudes générales de l'intelligence tendent, pour bien des raisons, à être, dans une certaine mesure, les mêmes pour toute l'humanité, et surtout pour les races et pour les groupes secondaires familles ou patries, la réaction n'est pas seulement individuelle elle est familiale, générique, et dans une certaine mesure, universelle. La raison est ainsi, idéalement, le résultat de l'organisation semblable imposée à tous les êtres vivants, l'ensemble des conditions nécessaires et suffisantes pour l'exercice coordonné de l'intelligence en général.
Entre ce noyau intellectuel et les petits faits qui s'y rattachent de plus ou moins loin, entre l'ensemble des habitudes intellectuelles profondes et les idées, les images, les perceptions de chaque jour, il ne faut pas songer à établir une opposition absolue. Les habitudes sont choses abstraites, ce sont des formes susceptibles de s'adapter à plusieurs matières. Un juge doit être apte à apprécier toutes les affaires diverses qui se présentent à lui et auxquelles un texte de loi est applicable, un logicien doit savoir juger la valeur logique d'un système de philosophie quel qu'il soit, en saisir l'enchaînement, en reconnaitre les points faibles. Chaque jugement, chaque appréciation, chaque idée du penseur, chaque impression de l'artiste est ainsi le
CONCLUSION
résultat de la rencontre d'une habitude organique et d'un fait spécial, extérieur ou intérieur d'abord, qui naturellement doit se faire intérieur pour être apprécié. Mais l'expérience ainsi créée tend à son tour à devenir habitude. Et l'intelligence, l'ensemble des habitudes de l'esprit, tend à la fois vers une plus grande spécialisation et vers une plus grande généralisation des habitudes intellectuelles, de l'intelligence. Parfois, l'un de ces periectionnements l'emporte sur l'autre et l'on voit, par exemple, de l'enfance à l'âge mûr, une virtualité se réaliser en perdant une partie de sa forme, en se spécialisant. L'intelligence se développe dans une seule direction et son équilibre général diminue, mais son harmonie spéciale s'enrichit et devient dominante.
Ces habitudes intellectuelles varient d'une personne à l'autre à tous égards. Tous les types que nous avons étudiés jusqu'ici ont ceci de commun que, chez eux, ces habitudes forment, à peu près et grossièrement, un système actif qui tend à se soumettre, à s'assimiler tout ce qui se produit dans l'esprit. Mais ils diffèrent par le degré d'organisation de ce système.
Chez les types en qui prédominent l'arrêt, l'association par contraste, l'association par contiguïté et ressemblance et l'activité indépendante des systèmes psychiques nous voyons une partie plus considérable de l'intelligence rester, dans son fonctionnement intime, en dehors de l'action systématique des habitudes dominantes qui d'ailleurs ressaisissent, lorsqu'elles sont formées, les images et les idées dont la formation leur échappe — comme un fleuve recueille les eaux
CONCLUSION
des sources voisines qui naissent indépendantes mais vont bientôt se perdre et s'absorber en lui. Le jeu intime des éléments reste ici plus indépendant de l'en, semble, mais toutes leurs forces tendent à être assimilées par lui. Telles des colonies qui s'administrent à leur gré, et suivent leurs usages propres mais sont soumises à la mère-patrie et mettent à son service leurs richesses et leurs soldats. Et c'est souvent l'élargissement de l'esprit qui amène cette rupture partielle de l'équilibre, de sorte que les deux facteurs essentiels de la systématisation, l'unité et la complexité, sont alors en sens inverse l'un de l'autre.
Chez les spécialisés nous voyons une partie de l'esprit être distraite du noyau fondamental. Sans doute certaines habitudes intellectuelles peuvent bien être les mêmes pour l'intelligence entière, mais nous remarquons chez eux la formation d'un système d'habitudes intellectuelles très fortes et très liées mais moins universellement envahissantes et qui laissent de côté une bonne partie de la vie mentale.
Chez les logiciens le noyau solidement constitué déjà, prend conscience de lui-même et cherche à étendre ses conquêtes, l'équilibre n'est pas fait mais il se fait. Même remarque pour les outranciers qui sont des logiciens, des systématiques moins largement équilibrés.
Chez les équilibrés, le noyau intérieur a presque tout envahi, les habitudes intellectuelles régnent sans partage. Tous les faits nouveaux se rangent docilement sous leurs lois, se subordonnent à elles sans la moindre peine. C'est le type de l'harmonie parfaite.
Mais dire que le noyau a tout envahi, c'est dire qu'il cesse de s'opposer aux phénomènes superficiels, et en un sens il tend à cesser d'exister. Et nous retrouvons
CONCLUSION
encore cette loi constante du développement humain : la formation d'un organe utile, essentiel, qui tend par son activité nouvelle à se détruire lui-même, une fois sa tâche accomplie, par les suites logiques de son fonctionnement. L'intelligence, comme habitude générale, comme système de tendances, et comme groupe de faits spéciaux, est bien plus visible chez le logicien que chez l'équilibré. Chez le premier les théories, les idées générales, les méthodes existent à part et s'incarnent volontairement dans les faits nouveaux ; chez le second, elles ne se constituent plus en système isolé; le « pouvoir personnel » de l'intelligence devenu moins utile, puisque l'harmonie qui était sa fin est maintenant atteinte, tend à se résorber en quelque sorte et à s'annuler.
Au contraire, dans les types que nous allons étudier à présent, l'harmonie générale de l'intelligence, du noyau, du système d'habitudes abstraites est imparfaite ou rompue. Sans doute, la coordination de l'ensemble ne devient pas nulle, car la vie suppose encore quelque harmonie intellectuelle, étant ellemême la base et la condition suffisante d'un certain accord des idées, des images et des perceptions, mais elle sera considérablement affaiblie.
Nous n'avons pour nous en faire une idée qu'à exagérer l'importance des discordances déjà signalées, à les voir croitre pendant que l'harmonie générale s'affaiblit, à constater que, tandis que le noyau donnait sa systématisation même aux phénomènes qui gardaient quelque indépendance, ce sont maintenant les phénomènes indépendants qui communiquent leur indépendance à certaines parties des habitudes fondamentales et détruisent l'harmonie de l'ensemble.
CONCLUSION
Nous avons vu la puissance de cette harmonie et la manifestation par cet ensemble de la loi d'association systématique faire la force des types de la première catégorie et leur donner tout leur prix dans la proportion même où elle se réalisait. Nous allons voir à présent la faiblesse générale de cette harmonie, l'introduction d'une plus grande incohérence dans la partie fondamentale de l'esprit, la manifestation de la loi d'association systématique non plus par l'esprit entier, mais seulement par ses éléments, si elles laissent encore de la force et de la valeur à quelques systèmes psychiques, déterminer la faiblesse générale de l'esprit, et, par les formes différentes qu'elles revêtent, donner naissance à des types intellectuels nouveaux.