‹ Les types intellectuels [microform]Chapitre 22 sur 36 · CHAPITRE P^ L'Illogisme · texte numérisé non relu

CHAPITRE P^ L'Illogisme

L'illogisme reconnaît une seule forme générale et beaucoup d'expressions, de formes et de causes particulières. Il consiste essentiellement en un défaut de coordination des phénomènes intellectuels qui se traduit par l'emploi pour une même fin de matériaux tendant naturellement vers des fins différentes. L'esprit afTirme et nie à la fois, voilà le fond commun des illogismes. Ne pas accepter les conséquences de ses principes, c'est, par exemple, un manque de logique. Après avoir admis que la ligne droite est le plus court chemin entre deux points, on ne peut plus logiquement croire qu'un côté d'un triangle n'est pas plus petit que la somme des deux autres.

Ainsi l'illogisme implique et exclut en même temps l'unité systématique. Il l'exclut, cela va sans dire, sans quoi il ne se distinguerait pas de la logique, mais il l'implique aussi. Si, en effet, les deux éléments contradictoires n'étaient pas réunis en vue d'une fin unique, il n'y aurait pas illogisme. Il n'y a illogisme que lorsque deux pensées non harmoniques sont synthétisées dans une fallacieuse unité. Si les deux pensées contradictoires se trouvent, je suppose, chez deux personnes différentes, il se peut qu'aucune des deux n'ait péché contre la logique. L'unité fait défaut et l'illogisme ne se manifeste pas sans elle. Mais si nous

it

^T717mn%'H^'i^:i \r^^^

LES ESPRITS ILLOGIQUES

commençons à supposer un rapport entre ces deux personnes, un certain illogisme apparaît, et si les idées contradictoires sont assez importantes, si les deux personnes appartiennent au même groupe social, si elles sont, par exemple, deux membres d une même administration, leur contradiction nous révèle, sinon un défaut dans leur logique individuelle, au moins un défaut dans la logique de l'ensemble, une sorte d'illogisme social.

Et de même, dans un individu, deux propositions contradictoires constituent un illogisme d'autant plus prononcé que l'esprit les réunit plus étroitement. Des pensées qui traversent l'esprit sans déterminer des raisonnements, des séries d'idées, des enchaînements d'images et qui ne se rattachent pas, en quelque sorte, 1 une à l'autre, ne constituent pas un illogisme très marqué. Il arrive aux esprits les plus sûrs et les plus droits de tomber dans ces fautes légères, singulièrement facilitées par des généralisations vagues dont l'esprit ne voit pas la portée. L'illogisme s'accentuerait au moment où les deux propositions viendraient en contact et où l'esprit tenterait de les unir dans une même synthèse, de les faire converger vers une fin commune, vers une conclusion qui dépendrait à la fois de toutes deux.

Il arrive ainsi chaque jour que l'on applique dans la pratique d'un métier des principes qui, tels qu'on les comprend, sont contradictoires avec certaines idées que l'on professe à propos d'art ou de littérature. Il n'y a pas illogisme proprement dit, il y a plutôt aiogisme. Ces deux états ne sont pas essentiellement différents. Le fait seul que des conceptions éclosent chez la même personne, dans un même cerveau, leur

L ILLOGISME

donne déjà une certaine unité, suffisante pour que toute contradiction soit un défaut, plus ou moins appréciable, de l'esprit. D'autre part, il n'y a pas très souvent illogisme absolu, caries propositions nettement contradictoires se rattachent à celles que l'esprit tente d'unir, et n'interviennent pas directement dans la synthèse, bien plu? souvent qu'elles ne sont rapprochées ellesmêmes. Le lien qui les unit aux deux contradictoires peut être plus ou moins serré. L'illogisme et l'alogisme sont cependant assez divers pour qu'il y ait lieu de tenir compte de leur différence et comme certains esprits sont bien plus sujet- à celui-ci qu'à celui-là, ou inversement, nous trouverons en eux un principe de différenciation des intelligences illogiques.

La contradiction n'est pas un défaut toujours simple et toujours visible. Il n'est point aisé de savoir ce qu'implique absolument une idée admise par nous, puisque, s'il en était ainsi, nous connaîtrions, sans doute, l'univers entier où tout s'enchaîne. Aussi de temps en temps des contradictions apparaissent qu'on n'avait pas soupçonnées, tandis que de prétendus illogismes se révèlent comme des propositions acceptables.

L'analyse de quelques transformations d'idées peut aider à reconnaître la nature de l'illogisme.

Pendant longtemps, il fut très communément admis que le déterminisme rigoureux était incompatible avec la responsabilité morale. Quelques déterministes mêmes se rangeaient à cette opinion et, pour sauver leur théorie, sacrifiaient la responsabilité. Aujourd'hui, au contraire, cette contradiction est niée par plusieurs

i' •~"-rrr^^

;gT^'-ajaagrfs'Tt&v8Try^'

LES ESPRITS ILLOGIQUES

philosophes. Les uns ou les autres ont raison selon l'idée qu'on se fait du déterminisme et de la responsabilité.

Pour les uns, le déterminisme des phénomènes psychiques et des actes de l'homme, — c'est-à-dire, essentiellement, l'enchaînement rigoureux des faits, de sorte que, pour tout ensemble de conditions donné, un seul conséquent soit possible, — impliquait la contrainte, la nécessité pénible, l'absence de réflexion, la subordination de la volonté, à l'on ne sait quelle force aveugle et toute puissante, et, en conséquence, la non intervention de la personnalité. Essayant de synthétiser ces difl'érentes données avec les idées qu'entraîne la responsabilité, on déclarait la synthèse logiquement impossible, et contradictoire l'idée de fonder une morale d'où serait exclu le concept du libre arbitre, entendu souvent d'une manière bien vague, mais comprenant comme élément essentiel 1' « ambiguïté des futurs ».

En cela, les adversaires du déterminisme n'avaient point tort. Mais leur erreur était de considérer comme invinciblement liées à tout déterminisme les conceptions qu'ils lui adjoignaient. En effet, ces conceptions ont pu se détacher presque complètement de l'idée du déterminisme, ou se subordonner, se préciser de façon à rendre cette idée plus nette et plus une. L'impulsion irrésistible, par exemple, et l'action involontaire ont été étudiées à part et l'on a pu reconnaître en elles, une forme de la succession rigoureuse des phénomènes, un déterminisme, qui a ses conditions particulières et n'est pas impliqué dans toute succession déterminée de pensées, de désirs et d'actes.

S'étant ainsi débarrassée de quelques éléments pa-

L ILLOGISME

rasites, l'idée du déterminisme a pu se joindre, sans contradictions, à l'idée de responsabilité qui a subi d'analogues transformations.

D'autre part, l'idée du libre arbitre s'est épurée, elle s'est dégagée peu à peu des conceptions qui y étaient indûment rattachées par des liens trop étroits et s'est réduite à ce qui nous paraît aujoud'hui son essence : l'idée de l'ambiguïté des futurs dans le domaine des idées, des sentiments et des actes. Et maintenant le problème a changé de face et l'on peut se demander s'il n'y a pas une contradiction réelle entre le libre arbitre et la responsabilité. Si l'acte n'est pas déterminé par la nature même de la personnalité, si des désirs, des idées naissent dans une âme sans être une conséquence nécessaire de sa nature peuvent-ils lui être imputés à juste titre, ne lui restent-ils pas étrangers à quelque degré et par conséquent ne doivent-ils pas demeurer en dehors de la sphère de sa responsabilité ? Je ne veux pas entrer ici dans le fond de la question (1), car il y aurait à discuter sur l'idée même

(i) Il faut citer surtout, à propos de cette question du libre arbitre et du déterminisme, les deux philosophes contemporains qui ont le plus contribué à élucider la question en représentant dans la discussion deux doctrines opposées : M. Fouillée et M. Renouvier. Pour le fond, je suis dans la plupart des cas de l'avis de M. Fouillée, mais les arguments et les idées de M. Renouvier n'en sont pas moins précieux, même pour ses adversaires. Je signalerai encore le Hvre de M. Fonsegrive : Le libre arbitre, histoire et théorie^ très nourri de faits et d'idées, et pensé avec largeur, mais où l'idée du déterminisme reste encore engagée, à certains moments, dans de vieilles associations dont l'auteur lui-même a reconnu la fragilité. J'ai examiné cet ouvrage dans la Revue philosophique. Tome XXIV. La physiologie de la volonté de Herzen et le petit volume de M. G. Renard

LES ESPRITS ILLOGIQUES

du libre arbitre et ce qu'elle implique nécessairement, mais il nous importe de remarquer combien le problème a changé de face et comment la contradiction a pu s'efïacer là-bas pour renaitre ici, grâce au jeu interne des idées, au développement de certains de leurs éléments, à leur séparation d'avec l'idée principale, à leur subordination nouvelle et au classement imprévu qui s'est opéré.

La génération des cellules ou bien encore la segmention de l'ovule après la fécondation sont tout à fait analogues au développement et à la prolifération des idées. Ces centres de forces qui se forment et s'excluent, ces cellules qui s'allongent, s'étranglent, se séparent, nous représentent tout à fait la contradiction qui nait dans nos idées par le développement de leurs éléments, leur démembrement et leur rupture, ainsi que le système nouveau qui se crée par la coordination des nouvelles conceptions ainsi formées. Et les phénomènes sociaux nous présenteraient aussi de fort séduisantes et très réelles analogies.

Nos conceptions sont tout d'abord, et dans leur état

sur le déterminisme sont de bonnes défenses de la théorie déterministe conçue sous sa nouvelle forme. Au reste, la conception déterministe, bien que je l'aie plusieurs fois défendue moi-même, ne me semble nullement sans difficultés. Les auteurs qui l'adoptent font peut-être trop bon marché de ses côtés désobligeants, qui ne seraient certes pas une raison d'en rejeter la réalité, mais qui peuvent faire varier nos idées sur plusieurs points importants, quoique à certains égards secondaires. Je vois aussi des déterministes parler couramment de faits possi- He$, do moudtfàjKMtUil^s. IK ]o fif^uveul ccrt^ m^ïs jo nn wii> 8'Ub n'oTiblleot pu de CemiKi eo t<.mp« quo la poniàiiid^ ues^l. pour h dét^iiiijgta, qu une impostibiUté d'68|>èiMt i^in^juUùw! dont l'étude, d'ailleur», «t intérettant«.

L ILLOGISME

primitif (1), composées d'éléments un peu rudimentaires, grossiers et simples, en même temps elles sont pauvres en éléments harmonisés et plus riches en éléments hétérogènes. L'idée d'un cercle est pour un géomètre tout autrement complexe et précise à la fois que pour un ignorant, mais elle peut bien être plus pauvre à certains égards, être plus dégagée des images concrètes et des impressions affectives que l'ignorant veut encore lui joindre.

Surtout elle est plus logique et systématisée. Les éléments de l'idée vont se subordonnant, prenant la place convenable qui leur revient, et la précision même qu'ils acquièrent les débarrasse des éléments inutiles qui adhéraient primitivement à eux, et leur permet, comme à un rouage bien fini de prendre place dans un système délicat.

Ainsi d'une conception primitive se détachent plusieurs idées que leur développement propre et celui de différents éléments empêchent de continuer à vivre ensemble à cause des oppositions qui se révèlent, de l'impossibilité d'un classement régulier et d'une division méthodique du travail.

En effet, avant que les idées se soient séparées, elles ont commencé à grandir, et c'est ce développement qui cause leur séparation. Ces idées pour se développer s'assimilent de nouveaux éléments qui les complètent et les transforment. Ainsi modifiées, elles se heurtent et se contredisent. Notre idée de 1 ame, par exemple,

U) 11 fttut ent«Qdr« le mot • primitif • eu un îm:»wi tout relatif. Let «volutioM dM Métê m ripétent un pca, M telle coûcepUoii p«ul être à oertaimt cgarda phta • primitire » dans le cervean d'un contempoiaiu que daos celui d'un philocophe ^ree.

LES ESPBITS ILLOGIQUES

L ILLOGISME

en se transformant au cours des siècles, a dû se séparer de bien des idées qui lui ont été, un moment, associées dans quelque synthèse unificative. Elle est en voie, si je ne me trompe, de subir de nouvelles modifications qui changent complètement le sens des attributs d'unité et d'immatérialité qui dominaient sa dernière conception régnante. Sans doute, elle n'est pas au terme de ses évolutions. Si, par exemple, l'on était amené à reconnaître scientifiquement quelque vérité dans le spiritisme, notre idée de l'âme changerait encore, de nouvelles contradictions se montreraient et une orientation nouvelle de ses éléments devrait suivre Tépuration nécessaire.

Une fois que les idées sont assez développées pour que leur opposition, visible ou non, soit réelle, pour qu'il leur soit impossible de s'associer en vue d'une fin commune, d'entraîner l'esprit vers une même conclusion, la contradiction existe si elles continuent à vivre ensemble, à être réunies par l'esprit, comme la discorde éclate entre gens qui ont grandi côte à côte, mais qui, ayant pris chacun des goûts différents et des opinions opposées ne peuvent plus imprimer à l'œuvre commune une même direction. Il faut nécessairement que dans une idée dont les éléments ont divergé, la scission s'opère ou qu'une subordination systématique règle les rapports des composants.

La contradiction arrive ainsi bien souvent par le développement naturel et mal réglé des éléments d'une conception, elle arrive aussi, naturellement, si l'esprit veut rapprocher malgré eux des éléments déjà tout formés et incapables de s'unir sans une subordination et une coordination spéciale que l'esprit ne sait pas leur imposer. Cette contradiction est relativement

grossière quand les éléments que l'esprit tente d'unir sont directement en opposition. Elle l'est moins si leur opposition est indirecte. Plus tard, par certaines rectifications, par la rupture de quelques alliances ruineuses, elle peut dans un cas comme dans l'autre, faire place à la logique. Les idées séparées s'organisent à part, se subordonnent, se divisent le travail et s'adaptent réciproquement pour former un nouveau système, dans lequel pourra recommencer le même processus de développement spécial des éléments par suite d'assimilations nouvelles, de contradiction et de réorganisation en un système supérieur.

Un fait vulgaire, un exemple classique, nous montre comment la notion contradictoire peut se former et comment aussi sa contradiction peut se résoudre. Une eau tiède parait froide à la main préalablement plongée dans une eau très chaude, et chaude à la main refroidie par une eau glacée. Deux jugements contradictoires nous sont donc suggérés : l'eau est chaude, l'eau est froide. Il se peut qu'un enfant ou un sauvage les acceptent tous deux à la fois, en s'étonnant, car la contradiction est manifeste. Les esprits un peu plus avisés chercheraient à la lever peut-être par quelque raison imaginaire qui unifierait plus ou moins bien les données de la connaissance, mais une science, même assez rudimentaire, permet de la faire disparaître complètement en rattachant l'impression de chaud et l'impression de froid à leurs conditions spéciales, en en montrant la relativité, en assignant à chacune sa place dans un système parfait. (1).

(1) Cf. la très intéressante théorie de M. de Roberty, sur l'identité de genre des contraires.

LES ESPRITS ILLOGIQUES

L ILLOGISME

Les circonstances de la vie mentale amènent ainsi bien souvent des contradictions que le jeu spontané de l'esprit fait ensuite disparaître. L'illogisme et le développement logique reconnaissent des causes analogues, car c'est souvent le développement logique d'une idée, d'un élément d'une de nos croyances qui détermine la contradiction interne de l'ensemble auquel il est attaché, et de même c'est l'illogisme ainsi produit qui provoque une réorganisation des idées et le triomphe d'une logique supérieure.

Le procédé est toujours essentiellement le même. L'expérience, la réflexion, les discussions, les conseils, les observations instinctives ou volontaires, tout exige de nouvelles adaptations, tout tend à ajouter de nouveaux éléments à ceux des conceptions déjà formées et à remanier le plan de ceux qui sont déjà combinés. Ainsi se produisent des synthèses nouvelles, discordantes parfois, mais tendant normalement vers l'accord par la séparation des idées développées et leur organisation distincte, par les nouveaux rapports qui s'établiront entre elles et les éléments qui leur étaient d'abord associés. L'observation a fait ainsi séparer l'idée du mammifère de celle du quadrupède, la réflexion conduit chacun de nous à modifier de même ses idées sur les hommes, et ses puériles conceptions des choses de la vie. Depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, sous la pression des circonstances et de l'activité interne de l'esprit, nos idées se gonflent, pour ainsi dire, et se divisent, puis les éléments ainsi séparés se combinent en une synthèse plus complexe. Et pareillement, depuis l'enfance des peuples jusqu'à leur décrépitude, un travail analogue se poursuit, développant constamment des contradictions qui vont se ré-

soudre plus ou moins heureusement. Nous assistons maintenant aux tentatives qui sont faites pour ramener à l'harmonie les contradictions que produit le développement des éléments associés dans les grandes idées de la Révolution. La liberté, l'égalité fourniraient des illustrations à toute étude sur les illogismes. Voilà des conceptions qui ont répondu, qui répondent encore à des sentiments très puissants et très légitimes, qui résument des observations fort justes et qui, par la place qu'y ont prise certains éléments, par les vices de leur formation, par la généralisation mal faite, par l'assemblage d'idées secondaires qui tendent vers des conclusions divergentes, n'en sont pas moins restées des nids de contradictions. Certes quelques esprits les ont bien aperçues et ont fait des efforts plus ou moins heureux pour s'en débarrasser, mais l'esprit de la nation en souffre encore. Si ces contradictions viennent à se résoudre, on peut prévoir que ce sera par un classement des faits et des idées secondaires qui composent les notions générales en question, de manière à ramener, par exemple, l'égalité à une proportionnalité dont le principe est malaisé à fixer et à résoudre convenablement le problème de la liberté du mal dont les difficultés ne pourront peutêtre jamais être dissipées par l'homme.

Ce que fait la longue expérience de la vie, l'esprit humain peut essayer de le réaliser plus vite par cette expérience artificielle et abréprée qu'on appelle la critique. Le principe en est le même. Il s'agit toujours de donner aux éléments de nos conceptions l'occasion de se développer, d'aller où leurs virtualités secrètes les entraînent. Seulement, au lieu d'attendre cette transformation du cours naturel des choses, on la pro-

LKS ESPRITS ILLOGIQUES

L ILLOGISME

If"

In-

voque. On suscite dans l'esprit les associations et les luttes que l'expérience de la vie aurait dû, un moment ou l'autre, déterminer, on met en relation les idées avec les idées ou les faits qui peuvent s'associer avec elles, servir à les développer ou à les restreindre en les rectifiant. Tous nos procédés d'analyse, de discussion, l'appel à l'expérience même n'ont évidemment pas d'autre but et ne diffèrent pas très profondément les uns des autres. L'appel à l'expérience n'est en somme, comme le raisonnement, qu'un moyen de mettre l'idée contestée en présence d'une réalité solide avec laquelle elle doit s'harmoniser, sous peine d'être exclue de la systématisation mentale. Par le raisonnement nous éprouvons des idées avec des idées et des images, par la vérification expérimentale nous les éprouvons avec des idées, des images et des perceptions. La vérification expérimentale vraie est plus complexe et la solidité des perceptions lui donne une grande force, mais il est aisé cependant de se méprendre sur elle à cause de la difficulté fréquente des interprétations.

Cette épreuve artificielle de nos conceptions n'est pas toujours actuellement possible. Souvent les éléments de nos idées nous restent inconnus tant que l'usage ne les a pas isolés, que le frottement quotidien des faits et des idées ne les a pas sortis de leur gaine ordinaire, à moins que nous ne les ayons vus libres déjà, avant la formation de la synthèse qui les retient. En ce cas la critique artificielle tâtonne et ne sait trop où se prendre. Même quand nous avons pu isoler quelques idées secondaires il est quelquefois difficile de les développer. Un peu neuves encore, ou bien, au contraire, usées déjà et retournées à l'automatisme, elles ma-

nifestent mal leurs vraies affinités que de longues recherches feront seules ressortir. Je suis bien convaincu, par exemple, que les idées sur la perfection sont très généralement contradictoires et réunissent des éléments inconciliables. Mais si quelques logiciens peuvent relever ces contradictions, elles ne s'en imposent pas moins à la plupart des esprits et l'on s'entendrait difficilement sur leur compte. Quel est l'essentiel de la perfection, c'est une première question assez délicate. Et comment doit-il être compris, sous forme concrète, quelles sont les idées et les images qui peuvent s'associer avec lui sans le contredire, c'est encore un problème difficile. On a relevé l'illogisme des conceptions de Dieu accepté comme être parfait et paré d'attributs qui contrariaient fort cette qualité, on pourrait, je crois, critiquer ainsi toutes les idées de la perfection générale qui ne restent pas tout à fait abstraites. Je ne voudrais pas même affirmer qu'un concept logique de la perfection soit possible et que l'être parfait ne soit pas aussi contradictoire en soi que le cercle carré. Il se pourrait encore, comme je l'ai dit, que bien des sophismes fussent cachés dans notre notion du déterminisme. On est porté de nos jours à considérer comme s'y rattachant étroitement la notion de la constance des lois de la nature. Or si cette constance implique le déterminisme, — ce qui se discuterait, — la réciproque n'est point vraie et il se pourrait que la succession des phénomènes fût très diverse et ne pût s'exprimer par des lois régulières sans que deux phénomènes qui s'excluent l'un l'autre fussent jamais également possibles. Peut-être aussi la notion de phénomènes séparés, distincts et successifs qui

-Ssi*^

ïi

LES ESPRITS ILLOGIQUES

s*allie d'ordinaire au déterminisme est-elle réellement contradictoire. (1)

Sans doute, ce qui précède prépare suffisamment l'idée que l'illogisme est, en somme, nécessaire à l'homme et même qu'il est actuellement la condition de bien des progrès. Nous avons déjà pu reconnaître, en traitant de l'activité indépendante des éléments de l'esprit, et de l'association par contiguïté et ressemblance chez les supérieurs, quelques-uns de ses avantages. Mais il est des cas où il s'impose presque complètement, et, c'est précisément lorsqu'il s'agit d'innover, de rompre avec de vieilles habitudes, de briser ou de réformer un des moules de l'automatisme mental. Le caractère des notions primitives est presque toujours d'être grosses d'incohérences latentes, d'illogismes que leur développement révélera. L'intelligence générale abstraite de l'homme est presque toujours si faible qu'elle ne peut s'appliquer avec quelque succès qu'à la critique de ce qui ressemble à ce qu'elle aperçoit chaque jour. Hors de là, les sophismes sortent d'elles, comme l'eau d'un robinet ouvert. Si quelques esprits, particulièrement doués, peuvent encore conserver un jugement assez sûr, ils ne sont guère compris. Je ne veux pour preuve de ceci que les sottises dites tout récemment à propos du positivisme, du darwinisme ou du socialisme. Les associations d'idées les plus singulières ont été sérieusement proposées par

(1) Ûû a tÀehé deraièremeQt d'6Q moatnîr lei difAeultéa. Voir Lftlando. Rf marques sur le principe de causaliUj Revuê philosophjquo, tom« XXX.

L ILLOGISME

des esprits distingués comme la parole même de la raison. Et, si leurs critiques les ont mal compris, il n'est pas bien sur que Comte ait toujours bien entendu le positivisme (c'est au moins ce qu'ont pensé de notables disciples) et il n'est pas douteux que Darwin ne se soit quelquefois mépris sur le sens de la sélection naturelle et de la lutte pour l'existence. Les idées les plus fécondes sont aussi celles dont il est naturellement le plus difficile de préciser les conséquences.

L'humanité semble donc, tant qu'elle marchera, fatalement vouée à l'illogisme. Pour quelques coordinations obtenues, bien d'autres se proposent que nous sommes impuissants à réaliser. Il n'y a pas là, certes, une nécessité absolue, mais plutôt une conséquence de la façon dont l'évolution humaine s'est engagée, et l'on n'en peut rien conclure sur l'évolution en général. Certains faits bien connus, mais dont le sens n'a pas été suffisamment dégagé et qui peuvent se résumer dans cette formule : le mal, condition du bien, donnent un caractère particulier, et sinon essentiel au moins important, au développement de l'homme et de nos sociétés. En dire plus sur ce point, nous écarterait trop des types intellectuels.

ui

Nous n'avons plus à nous occuper à présent dos esprits on (jui l'illogisme est accidentel et doit aboutir à la formation d'une harmonie .supérieure, de ceux chez qui l'illogisme n'est pas une forme essentielle, un vi(!e normal d** rintelligonce même, de ce noyau d'habitudes dont nousaTons conatat^ la formation, et l'expression naturelle de la personnalité. Sans doute, il n'y a pas de limite précise entre les logiques et les illogj-

ff

LES ESPRITS ILLOGIQUES

ques, les premiers raisonnent quelquefois mal et les seconds quelquefois bien. Dans beaucoup de cas, la distinction est cependant assez facile.

Bien des causes, outre les besoins d'adaptations nouvelles de l'espèce, perpétuent l'illogisme et le rendent florissant. Le jeu des phénomènes intellectuels est continuellement faussé par la pression des éléments trop prédominants ou trop livrés à eux-mêmes. L'influence des passions et des intérêts aggrave encore le mal et nous devrons l'étudier à part. Très souvent le développement logique d'un désir, d'un sentiment, amène le fonctionnement illogique de l'intelligence, la maladie, l'âge en tant qu'il implique l'imparfaite coordination des idées ou qu'il semble les menacer de ruine, divers accidents, et, enfin, les coordinations sociales qui nous pressent de toutes parts et la nécessité de nous y conformer sont encore des facteurs importants et plus ou moins distincts de bien des fautes de logique.

Nous distinguerons trois groupes principaux parmi les illogiques.

Le premier comprend en un sens les plus illogiques, les esprits faux, ceux qui associent, sans s'apercevoir de leur contradiction, des idées, des éléments d'idées qui ne peuvent converger vers une même conclusion. Chez les uns, la coordination sera assez étroite et serrée, mais la prédominance d'une conception, d'une tendance, empêchera l'harmonie en introduisant trop facilement dans les idées des éléments qui y détonnent, en empêchant d'y pénétrer ceux qui devraient y prendre part. Chez d'autres, au contraire, le relâchement de la logique permettra aux éléments d'un système d'attirer avec eux dans leur groupe d'autres éléments

L ILLOGISME

liés à quelques-uns d'entre eux en particulier, mais ne s'harmonisant pas avec l'ensemble du système.

Les deux autres groupes seraient plutôt des alogiques que des illogiques. Le second comprendra les esprits en qui la multiplicité des conditions de la vie détermine une multiplicité correspondante de systèmes d'idées qui ne pourraient s'unir logiquement, mais ne sont pas mis en contact. L'inharmonie de l'intelligence y est la traduction de l'équilibre par opposition des sentiments et des tendances.

Le troisième groupe nous montre une division plus accentuée de l'intelligence. Les esprits qui le composent ne cherchent pas à enchaîner, même en de grands systèmes séparés, les phénomènes intellectuels. Les idées, les impressions se succèdent en eux au gré des sentiments divers ou selon les caprices de l'imagination. C'est le type puéril fixé chez l'adulte.

Les types illogiques que nous donne cette classification, un peu artificielle comme toutes les classifications, et qui se rapprochent souvent des types logiques dont ils constituent parfois comme une simulation, sont encore disposés selon le principe de la décroissance graduelle de l'association systématique et de l'indépendance croissante des idées, les unes par rapport aux autres. Ce sont les phénomènes intellectuels seuls que nous prendrons ici en considération, leur harmonie n'est pas toujours proportionnelle à l'harmonie des tendances, et tel homme classé parmi les esprits faux pourrait en ce qui concerne l'ensemble de sa personnalité, passer pour un équilibré.

Ir

Page 1