LES ESPRITS FAUX PAR PRÉDOMINANCE EXCESSIVE DES IDÉES DIRECTRICES
Les esprits faux ne peuvent arriver à raisonner correctement d'une manière un peu suivie. Leur jugement n'est pas sûr, mais tantôt juste, tantôt erroné. Ceux que nous étudierons d'abord sont très différents des illogiques par adaptation multiple. Ils n'ont pas de paresse d'esprit, et l'obligation de s'adapter à des conditions d'existence diverses ou opposées ne les em- * pêche pas d'essayer de systématiser leurs connaissances et leurs idées. Leur activité intellectuelle s'exerce souvent avec vivacité, mais une sorte de vice inné, la faisant dévier constamment , empêche l'équilibre mental.
Tantôt c'est une prédominance excessive des idées directrices qui nuit aux esprits faux. Plus ou moins appuyées par les tendances et les désirs, ces opinions, ces croyances, dirigent l'orientation de l'esprit et le classement des idées et ne laissent se former que les jugements, les raisonnements par lesquels elles sont appuyées et fortifiées. Tantôt, au contraire, les idées directrices sont relâchées ou absentes et le libre jeu des éléments psychiques produit une singulière anarchie. Dans un cas, comme dans l'autre, le résultat est mauvais. Dans le premier, il se forme de fausses synthèses dont les éléments ne tiennent ensemble, pour
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ainsi dire, qu'artificiellement, et tendent à se séparer, dans le second cas, la synthèse ne se forme pas ou elle se forme sans précision et sans rigueur, englobant avec les éléments requis, des membres parasites dont la réunion produit l'incohérence.
En prenant dans les phénomènes sociaux des termes de comparaison qui me paraissent très valables, je dirai que les rapports entre éléments psychiques intellectuels, peuvent prendre trois formes : celle de la monarchie absolue ou de l'oligarchie oppressive, celle de la coopération libre et harmonique, celle de l'individualisme prématurément anarchique. Au second de ces états correspond l'équilibre et la logique, au dernier, l'incohérence, au premier, une fausse apparence d'équilibre sous lequel se révèle un notable désordre, un gaspillage continuel de forces non utilisées par un système trop étroit.
Commençons par les esprits faux qui se rattachent à cette formule. Un exemple nous montrera la nature essentielle de leurs raisonnements. Je le prends chez un savant considérable, mort depuis quelque temps, éminent, d'ailleurs, par de hautes qualités de probité scientifique et de largeur d'esprit. C'était une intelligence plutôt droite et saine, mais l'illogisme n'est pas réservé aux seuls esprits faux et je lui emprunte un sophisme parce qu'il est typique et aussi parce qu'il me parut peu compris. Il discutait un jour la théorie qui explique le cas de certains idiots microcéphales, je crois, par des faits d'atavisme. Après avoir donné diverses raisons, il ajoutait que les idiots en question étaient généralement inféconds et que ce n'était certes pas 1 infécondité que l'on pouvait accepter ainsi qu'un phénomène héréditaire. L'auteur attachait-il beau-
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coup d'importance à ce trait ? Je l'ignore. Mais, il eut du succès, on le répéta, et si quelqu'un a mis en lumière le vice de raisonnement qu'il renferme, je n'en ai rien su. *
Il reste, au moins, un excellent exemple d'un mode de raisonnement familier aux esprits faux et appelle immédiatement l'attention sur le point faible qu'une amusante rencontre de mots fait paraitre le plus fort. On voit aisément que l'infécondité peut être, non pas certes, un cas d'atavisme, en tant qu infécondité, mais le résultat dun cas d'atavisme, spécialement dans l'hypothèse du transformisme. Si, en effet, les espèces se transforment et si, après des transformations qui les écartent toujours plus l'une de l'autre, deux espèces ne peuvent plus donner lieu à des croisements féconds, comme cela paraît admis sans conteste, il est plus que vraisemblable que la réapparition, chez un être appartenant à une espèce actuelle, de certains caractères appartenant à une espèce ancestrale très éloignée pourrait entraîner chez lui l'infécondité par rapport à l'espèce actuelle. Je n'en conclus rien sur la question des microcéphales, mais le raisonment que j'ai cité ne permet pas davantage de rien conclure. Le rapprochement et l'opposition des mots infécondité et atavisme entraîna l'esprit du savant critique, en lui suggérant une synthèse qui appuyait son opinion.
Quand un esprit produit normalement des raisonnements de cette nature, c'est un esprit faux se rattachant à notre première catégorie. Divers sens flottent autour d'un mot, diverses idées très différentes, sont associées à une autre d'une manière latente. L'esprit faux accepte ces sens, éveille ces idées sans avoir suffisam-
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ment égard à leur convenance actuelle, mais parce qu'ils s'harmonisent avec une idée incarnée chez lui, avec un sentiment puissant. La moindre analogie, la moindre apparence de raison lui sert de prétexte. Souvent peu de chose lui suffit, une consonnance, une association fortuite même. Nous avons vu, par le fait que je viens de citer, comment un esprit prudent peut, occasionnellement, agir ainsi.
Une des caractéristiques du type de l'esprit faux est une sorte d'amour malheureux du raisonnement, des enchaînements visibles des idées , excepté peutêtre chez quelques intelligences inférieures. Il peut ainsi faire illusion ; ce souci de la logique impose à bien des gens, et comme parfois l'esprit faux raisonne juste, comme aussi sa fausseté se manifeste surtout dans les spéculations purement intellectuelles et qu'il sait, en bien des cas, mener convenablement sa vie et remplir sa fonction sociale — où ses erreurs ne sont pas toujours aperçues, — il se fait accepter ainsi qu'un homme intelligent, d'esprit fin, original même et passe parfois pour un bon raisonneur. Il sait faire preuve, aussi bien, de réelles qualités intellectuelles, d'activité, de zèle, et parfois de puissance et d'ampleur.
La fausseté d'esprit est très fréquente. Il n'est personne, je pense, qui ne se laisse trop influencer par ses croyances préférées. Mais ce qui n'est qu'un accident chez l'un, ou reste confiné dans quelque partie de l'esprit, domine la vie intellectuelle de beaucoup d'autres.
Les esprits faux sont de valeur et d'importance bien diverses. On ne peut, bien entendu, les séparer radicalement des équilibrés, des logiciens et des outran-
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ciers. La fausseté d'esprit est une question de proportion. Il n'est pas d'esprit sain qui n*ait ses défectuosités, ni d'esprit mal fait qui ne soit capable, à l'occasion, de raisonner juste.
Quelques-uns, grâce à la nouveauté de leurs vues, à la puissance de leur imagination, à leur fougue, au bonheur qu'ils ont de s'attaquer à des questions d'un intérêt actuel, arrivent à laisser des traces durables, à commencer et à accélérer des mouvements utiles. En opérant une sélection dans leur œuvre, en protégeant, en développant certaines de leurs idées, leurs disciples, leurs lecteurs, le public en général, si fatal trop souvent aux grands esprits sains, leur apporte une aide efficace. Je pense en écrivant ceci à un étranger dont les ouvrages ont fait grand bruit depuis une vingtaine d'années, qui aura donné le point de départ de bien des idées fécondes et peut-être de réformes importantes, et qui n'en est pas moins un esprit radicalement faux. Il est incapable de bâtir un raisonnement serré et l'on ramasse dans ses livres des sophismes à faire crier. Avec cela, confus, diffus, ne pouvant arriver lui-même à fixer ses théories, oscillant autour de quelques principes différents qu'il substitue les uns aux autres sans trop de méfiance. Et, tout de même, excitateur d'idées et révolutionnaire puissant par ses paradoxes inattendus, par l'intrépidité de ses affirmations mal construites, par l'audacieuse attaque que ses théories dirigent contre un ordre de croyances un peu fatigué et menaçant ruine, intéressant encore par la saveur spéciale de ses opinions et aussi par ce que l'on «ont de jiisU^ sous le fuinis de:5 faits mnl digérée qu'il accuaiulc et des mauvaises raison» qu'il prcnligue, surtout par la portée Ioinl<iinc de ses idce^,8i informes
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qu'elles soient. Il y a, disait Spencer, une âme de vérité dans les opinions les plus erronées, il y a aussi comme une âme de logique dans les esprits les plus faux.
Des philosophes, des savants, des critiques, des littérateurs composent ainsi les rangs supérieurs des esprits faux. A vrai dire, on est quelquefois embarrassé pour les y classer et pour en écarter d'autres . La proportion de logique et de déraison ne se laisse pas aisément traduire en formule précise. J'ai placé Joseph de Maistre parmi les outranciers et l'on met volontiers Rousseau parmi les esprit» faux, le premier n'en a pas moins laissé trop diriger .se« idées par son sy.stème et le second a fait preuve on plus d'un ca.s d'une haute raison. Tolstoï, parmi les contemporains, me semble encore un de ce» «esprits puissant» rt troublés que rinfliunuîo do qutîlques idées et de sentiments mal précisé» amène à rillogi«me.
Ceux (|ue Ton appelle, par un ordinaire abus de mot, les « Ky.stomatique8 » rentrent dans notre série. A vrai dire, leur tort n'est pas d'être « sy.^lématique» », c'est de l'être étroitement, et, par conséquent, de ne pas l'être assez. Sans doute, le nom importerait assez peu si on l'entendait bien. Il n'est peut-être pus inutile de remarquer qu'il implique souvent une erreur, un misonnement vicieux analogue à ceux des esprit.^ ilk^giques. En fait, le^ a systêmatiqueM d sont de faux ér|uitibrés, de faux loçrîcîcns ou de faux outranciers. Ce sont ceux qui s'attachent à une idée, à une théorie quelconque, qu*ils ont inventée ou perfectionnée, mais qu'ils conçoivent trop étroitement et qu'ils appliquent mal. Ce sont ceux aussi qui appliquent logiquement une théorie incomplèfte et trop matg^re, et leur illogisme,
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en ce cas, se manifeste par la quantité de raisonnements faux que leur impose la nécessité de ne pas tenir compte des faits qui la contrarient.
Dans la même classe, mais un peu plus bas, les raisonneurs médiocres et obstinés, qui n'inventent guère de doctrine, mais qui aiment à se donner l'apparence de l'enchainement rigoureux des idées, de la déduction suivie. Ils sont, eux, selon la portée de leur esprit et leur capacité de généralisation, de faux logiciens ou des spécialisés illogiques. Leur défaut n'est pas tant de trop raisonner que de raisonner mal. Ils ont nui au bon renom du raisonnement, comme les « systématiques » au bon renom du système et par une erreur analogue on leur reproche volontiers de vouloir « pousser trop loin le raisonnement. »
Les généralisateurs intempérants se rattachent assez évidemment à notre type. Les idées chez eux, sont comme un ballon qui se gonfle dans une atmosphère raréfiée et remplit tout ; dès qu'elles sont nées, elles envahissent l'esprit. L'intelligence saine se sert de cette extension en la contrôlant, l'esprit faux se laisse gagner par elle. L'action d'arrêt ne se produit pas chez lui contre l'idée envahissante, il semble que c'est elle seule qui l'exerce sur toutes celles qui l'avaient précédée. Chez les uns l'envahissement est lent, continu et durable, ils sont, en somme, des « systématiques ». Chez les autres, au contraire, il est brusque et passager. Une idée arrive, s'implante et domine avec excès, puis son règne cesse, une autre la remplace, se généralise aussi facilement et entraine d'analogues erreurs. Quelquefois un certain équilibre résulte de ces poussées en des sens divers. Mais il ne faut pas s'y fier.
Les utopistes sont aussi trop souvent des esprits
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faux. Il y a dans des esprits comme Fourrier, même comme Proudhon bien des idées illogiquement formées sous la pression de sentiments intenses et d'un système directeur despotique. Mais ceux-là se sauvent encore par la richesse et la fécondité de la pensée ou par la vigueur de l'esprit. D'autres n'ont pas le même bonheur et noient quelques bonnes idées, quelques vues salutaires dans des quantités de conceptions erronées. Leur système les empêche d'apprécier sainement les faits les plus grossiers. Certes l'illogisme, nous l'avouons, est presque imposé aux réformateurs et il faut leur en tenir compte, mais plusieurs dépassent la limite permise. Je citerais volontiers, en ce genre, un contemporain étranger, je crois, mais écrivant dans notre langue, pour son aisance extrême dans le développement de son principe, pour la facilité avec laquelle il ne s'embarrasse d'aucune objection, pour sa hardiesse à construire de toutes pièces une humanité idéale. Un fait intéressant et typique c'est que personne ne reconnait mieux peut-être les vices énormes de l'humanité que quelques-uns de ceux qui semblent croire possible de la transformer radicalement du jour au lendemain.
Les grands illogiques ont pour ainsi dire l'esprit nécessairement faux. La puissance de leurs conceptions, la fougue de leur intelligence, l'obsession des idées qui les mènent, la nouveauté des sujets auxquels ils s'attachent sont autant de mauvaises conditions pour l'équilibre de l'esprit et qui font trébucher assez souvent même les équilibrés, les outranciers et les logiciens d'esprit sain et droit. Au contraire, pour leshom-
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mes d'intelligence moyenne, il tient souvent à peu de chose qu'ils aient l'esprit juste ou faux. Précisément parce qu'ils seront bien adaptés à certaines conditions de l'exercice de leur intelligence, ils seront mal adaptés à d'autres à cause de leur défaut de souplesse, de leur inhabileté à appliquer à de nouvelles catégories de faits leurs principes ordinaires, à cause aussi de l'étroitesse de leurs opinions. Pour transformer en un imbécile un homme de sens restreint mais assez juste il ne faut souvent que le placer dans des conditions d'existence inaccoutumées, le changer de milieu, lui donner à résoudre des problèmes, théoriques ou pratiques, non pas difficiles mais autres que ceux sur lesquels il adressé son esprit. Il n'est pas rare de remarquer de ces transformations, plus ou moins momentanées ou durables. Un négociant qu'on élit député, un fonctionnaire qui s'adonne à la littérature ne font pas toujours briller dans leur nouvel emploi les facultés qui, auparavant, les distinguaient modérément. Parfois et souvent même les deux types intellectuels subsistent et coexistent. L'esprit est à moitié juste, à moitié faux selon les questions qu'il traite ou le genre de ses occupations. Cela ne l'empêche pas, en bien des cas, et c'est alors qu'il nous intéresse actuellement, de conserver ses vieux principes, ses anciennes habitudes et de faire effort pour les appliquer à sa fonction nouvelle.
D'autres sont plus essentiellement faux. La médiocrité n'est nullement, il s'en faut, un préservatif de l'illogisme. Si les erreurs des médiocres sont moins éclatantes cela tient aux défauts plus qu'aux qualités de leur esprit et elles ne sont pas moins nombreuses que celles des supérieurs. Il ne manque pas d'esprits très bornés, imbus de principes étroits qu'ils appli-
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quent au petit bonheur. La prédominance de certaines idées philosophiques ou de quelques sentiments se produit en eux d'une manière très fâcheuse pour la logique. Il n'est pour ainsi dire pas de croyance religieuse ou philosophique qui, ainsi cultivée dans un cerveau trop étroit, ne fleurisse en sophismes singuliers. Elles faussent un esprit où les idées suscitées par l'observation, dégagées par quelques inductions simples, ne sont ni assez nombreuses ni assez fortes pour se faire respecter ; elles lui font comprendre à tort et à travers les idées d'autrui comme les données de l'expérience, elles font repousser des croyances qui pourraient fort bien s'harmoniser avec les idées directrices ou même leur venir en aide, à la moindre apparence suspecte. Les esprits faux, à la fois, et pauvres en idées se cramponnent désespérément aux quelques conceptions qu'ils ont rencontrées, comme le naufragé à la barre qu'on lui tend, se sentant instinctivement incapables de s'en créer d'autres, d'en accepter de nouvelles, même de perfectionner celles qu'ils acceptèrent déjà, se refusant aussi à croire les autres capables de réussir autrement et mieux qu'ils n'ont fait.
Les fanatiques vulgaires, les raisonneurs prétentieux et bornés, trop souvent les gens « de bon sens » qui se supposent munis d'une éternelle et invariable sagesse, les routiniers qui jugent de la valeur des idées d'après l'ancienneté qu'ils leur supposent, sont différentes espèces du même genre d'esprits faux, de ceux en qui la prépondérance d'un sentiment, d'une idée, d'une doctrine, d'une habitude empêche l'association systématique de se faire avec la largeur voulue. A cette forme de la pauvreté de l'esprit s'allie le plus souvent sa xaideur. Toutefois elle ne se confond pas absolu-
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ment avec elle. On peut avoir Tesprit raide et l'avoir plutôt réservé que faux ; il est des esprits justes qui manifestent peu de souplesse mais savent rester instinctivement en dehors des questions qu'ils ne pourraient pénétrer.
Par une conséquence prévue l'esprit faux, étroit et raide, s'accommode fort bien d'un caractère tranchant, assuré, et confiant en soi. Le scepticisme même y prend des allures de certitude. Cependant ces associations, assez habituelles, ne sont pas absolument nécessaires. On peut se tromper avec plus de modestie et juger mal sans grande prétention.
Les inconvénients de l'esprit faux sur lesquels je n'ai pas besoin d'insister, ne vont point sans quelques compensations spéciales, en outre de celles qu'il peut tirer des avantages généraux de l'illogisme. Souvent le vice habituel du raisonnement donne à l'esprit quelque grâce et quelque originalité. Assurément ces qualités ne sont pas alors du meilleur aloi. Elles peuvent malgré cela charmer quelques instants et même servir à susciter des vues excellentes qu'un esprit droit n'aurait peut-être pas aussi facilement conçues si un esprit faux ne les avait d'abord présentées sous une forme outrée et illogique Le heurt même de l'esprit choqué peut être suivi de conséquences fécondes. Un léger ébranlement est souvent utile.
Plus modestement, les analogies forcées, les déductions boiteuses qui ramènent sous une idée générale des idées ou des faits toujours disposés à s'échapper, sont souvent ingénieuses et amusantes. Je me souviens du plaisir avec lequel un philosophe de mes amis
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m'expliquait un jour une théorie qu'il avait d'ailleurs rejetée comme fausse, et j'ai vu Renan au Collège de France se délecter à approfondir une hypothèse, présenter avec bienveillance tout ce qui pouvait parler en sa faveur, en montrer toute la séduction, pour l'abandonner ensuite. Il est des esprits faux qui nous procurent souvent ce plaisir d'unifier le monde, de nous faire concevoir des univers variés, très différents les uns des autres. Je sais bien que leurs visions sont souvent maigres et donnent peu de joie. Elles ne permettent pas moins de nous assouplir et de nous élargir l'esprit, parfois aussi de le meubler. Et le plaisir spécial de l'absurde est d'autre part si réel que l'on voit des esprits qui sont peut-être naturellement droits se complaire à se fausser en quelque sorte, imaginer des déductions invraisemblables, s'amuser à tirer d'une idée, assez arbitrairement choisie, les conséquences les plus biscornues, ou les plus singulières. Ldgard Poe fut un des maitres du genre, mais je retrouve quelque chose d'analogue, avec de tout autres apparences, chez les humoristes contemporains qui singent volontiers un illogisme suivi et rigoureux. Ici c'est le type logique qui simule l'illogisme. Le contraire est bien plus fréquent, et très souvent l'esprit faux simule le logicien, l'outrancicr, parfois le spécialisé.
Une chose ressort de l'étude des esprits faux : c'est l'intime unité qui se révèle à travers les fêlures du raisonnement. Cela saute d'abord aux yeux dans la première forme que nous venons d'examiner, puisque c'est précisément ce besoin d'unité, l'influence des idées directrices et des sentiments prépondérants qui
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est la cause principale de l'illogisme. Sans doute, en un sens, toute erreur, étant un désaccord, une discordance, est une rupture de la personnalité, une désagrégation, ou tout au moins une non agrégation de ses éléments, mais la discordance est superficielle et l'harmonie plus profonde, et le trouble de la surface a pour but et pour effet Tordre de l'intérieur. Cet ordre reste imparfait, mal assuré, pauvre et souvent infécond, mais, en l'état, l'esprit a utilisé ce qu'il a reçu selon ses facultés, et l'illogisme et Terreur ont été la meilleure réponse qu'il ait pu faire aux excitations venues du dehors, pour conserver son unité et sa nature. Les habitudes intellectuelles se sont maintenues de leur mieux, faute de savoir s'élargir.
Il est intéressant de trouver jusque chez les aliénés ce maintien de l'unité. Mais ceci sera plus frappant et ressortira mieux lorsque nous étudierons les esprits faux par suite du relâchement et non plus de l'excessive étroitesse de l'association systématique.
Pour le moment la pathologie nous fournit, avec certains faits de délire systématisé, les cas les plus tranchés sans doute de la fausseté de l'esprit due à la prédominance d'une idée flxe et, à son avidité pour s'emparer de tout ce qu'elle peut s'assimiler, au rejet de tout ce qui ne peut s'adapter à elle. Il me suffira de citer d'après M. Magnan, le cas de Marie B... dont le délire « repose tout entier non sur des hallucinations, mais sur des faits mal interprétés par l'imagination maladive d'une jeune prédisposée ; les conceptions délirantes, installées sans contrôle, se sont profondément imprimées dans l'esprit de la malade, elles ont acquis une fixité inébranlable et ont été fortifiées chaque jour par des arguments nouveaux. » Et nous
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retrouvons exactement chez elle, avec la simulation du type du logicien, certaines qualités réelles de l'esprit : « Son délire déjà très ancien repose sur des interprétations fausses, sur des phrases ambiguës. La malade dont la mémoire est excellente et la dialectique très exercée, discute et a réponse à tout ; elle cite des dates, des adresses avec précision, pose des dilemmes, s'empare du fait le plus insignifiant et sait Tapproprier aux besoins de sa cause. » (1).
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