FRAGMENT D UNE LETTRE DE PRASKOWA IVANOVNA, A UNE DE SES AMFES
« Eh bien! mon cœur, je n'ai pas perdu mon temps à entreprendre ma petite excursion. Grâce au Ciel, l'affaire est finie, le sort de Pauline est assuré. Ah! les temps sont durs, les récolt^^s mauvaises; les jeunes filles à marier abondent de toutes parts, et il faut chercher avec une lanterne un épouseur. Celui ci s'est ruiné, celui-là est devenu un farouche philosophe, cet autre ne veut entendre parler que d'une riche alliance. J'ai commis une grosse erreur avec ce comte dont je t'ai parlé, et à qui il ne reste plus rien que son titre. Cependant il fallait s'occuper de l'avenir de cette nièce. Elle figurait déjà depuis trois hivers dans les salons de Moscou. Le quatrième hiver devenait une épreuve dangereuse, et elle ne me secondait pas dans mes combinaisons, et son père ne m'était d'aucun secours. Avant même qu'il eût son attaque de paralysie, je ne pouvais guère compter sur lui. Il ne pensait qu'à son club et à son whist. Voilà comme sont les hommes. Ils se croisent les bras, et veulent que leurs filles se marient.
» Dans ce moment de crise, tout à coup on apprend que notre pauvre orphelin Antoine a fait un riche héritage. Et alors, il s'élève des cris de réprobation contre moi... C'est moi qui ai rejeté sa dvinande, c'est moi qui
l'ai banni. Seigneur de Dieu, que pouvais-je faire? D'un côté, était le comte ; de l'autre, ce malheureux garçon soupirant, larmoyant, gémissant. Pauline avait peur que l'amour de ce dolent adorateur ne la compromît. Je le terrassai du premier coup. Mais la faute que j'avais innocemment commise, je l'ai bien réparée, et j'ai maintenant la conscience nette. J'appris qu'il était dans son domaine, et je tremblais que, dans son ennui, il n'en vînt à épouser là quelque rustique créature. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je me rappelai que j'avais de ce côté quelque compte à régler, et je partis avec Pauline. Grâce au Ciel, tout s'est fait selon mes vœux. Le chef du district est un de mes parents. Je me suis arrangée de façon à rencontrer chez lui le fugitif Antoine, et, dès notre première entrevue, le candide garçon a été subjugué. A peine m'avait-il quittée, qu'il se précipitait vers ma demeure. J'avais pris mes précautions, il ne devait pas, en ce moment-là, me rencontrer; mais j'avais envoyé ma nièce au jardin, comme pour se promener, et c'était là qu'elle l'attendait. Pauline s'est si habilement conduite, qu'elle l'a mis hors de lui. Lorsque, ensuite, je lui ai annoncé que nous allions partir pour Moscou, il s'est jeté à mes pieds. Alors, je dois te le dire, j'ai pleuré d'une façon parfaite. Le mariage étant résolu, nous avons été au plus vite le célébrer dans le domaine d'Antoine. Là, l'heureux époux m'a conjuré d'anéantir Tacte par lequel j'instituais Pauline mon héritière. Cet acte n'existait pas. C'était une petite ruse que j'avais cru devoir employer près d'Antoine, pour qu'il ne s'imaginât pas que je voulais marier ma nièce
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sans dot. A présent, le voilà parti. Pauline a voulu retourner à Moscou, et a pleuré en me quittant. Que Dieu soit avec eux ! Je t'embrasse. )>
Dans une des principales rues de Moscou, une élégante voiture s'arrête à la porte d'un grand hôtel. Le laquais vient précipitamment ouvrir la portière, et de la voiture descendent une belle jeune femme richement vêtue et son mari Dans le court trajet qu'ils viennent de faire, ils sont restés sans se parler, assis aux deux coins de la calèche, l'un regardant à droite, et l'autre à gauche, lis descendent de voiture, et le mari ne se hâte point de tendre la main à sa femme. Il se retourne vers son domestique pour lui donner un ordre, et monte lentement l'escalier que sa belle compagne gravit d'un pied léger.
Ce couple, dont le morne ennui et la d«'^sharmonie se
trahissent dans les plus petits incidents de la vie journalière, c'est celui dont nous avons essayé de narrer l'histoire. C'est Antoine et c'est Pauline.
— Quelle jolie petite fille ! quel amour ! s'écrie Pauline en caressant un des enfants de la princesse à qui elle rend visite. Combien donc avez-vous d'enfants, princesse?
— Une demi-douzaine."
— Je vous en prie, faites-les-moi voir. Je voudrais tous les embrasser.
La princesse sonne :
— Priez M"** Rodolphe, dit-elle au domestique, d'amener ici les enfants.
Pendant ce temps, Antoine est resté d'un air triste dans un fauteuil, n'ajoutant que quelques mots aux vives et rapides exclamations de sa femme.
— Et vous, Pauline, dit la princesse, vous n'avez toujours pas d'enfants?
— Non, répond Pauline en souriant.
La gouvernante entre avec ses petits pupilles. C'est une belle jeune fille, remarquable par sa grâce et son extérieur modeste.
En la voyant, Antoine a fait un mouvement de surprise, et sa figure a pris une nouvelle expression. Tout en s'occupant des enfants, sa femme a, d'un regard furtif, observé le changement qui vient de s'opérer dans la physionomie de son mari. En même temps, elle remarque que la jeune" gouvernante a subitement pâli et rougi. Si la jalousie peut exister sans l'amour, si la méchanceté peut se manifester sur un beau visage, en ce moment Pauline était en proie à
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la gritîe de la jalousie et d'une pensée méchante. Cependant elle continuait à faire toutes sortes d'aimables compliments à la princesse, mais elle jetait sur son mari un regard empreint d'un profond mépris.
Antoine se sentait embarrassé, et, ne sachant que faire, il se tourna vers la gouvernante :
— Mademoiselle Rodolphe... charmé de vous rencontrer.
La jeune fille s'inclina.
— Votre père est...
— Je l'ai perdu, il y a déjà longtemps, répondit Lioudmila d'une voix tremblante.
— Quoi! il est mort? ^
— Oui, il y a plus d'un an.
— Vous connaissez M"- Rodolphe ? dit tout à coup la pi'incesse.
— J'ai connu son père, répondit Antoine en s'efforçant de prendre un air dégagé. C'était un très-digne homme.
Un instant après, les deux époux, ayant tern^iné leur visite, remontaient en voiture.
— J'ai donc eu, dit Pauline, le plaisir de voir aujourd'hui une de vos anciennes connaissances ?
Antoine ne répondit pas.
— Vous n'aviez vraiment pas mauvais goût. Même silence de la part d'Antoine.
— C'est, je pense, reprit Pauline, la fille de quelque savetier.
En ce moment la voilure arrivait près du club anglais.
— Arrête, cria Antoine à son cocher; je descends ici.
Chez ta princesse Spletmina, dit Pauhne.
Les chevaux se remirent en marche, et les passants admiraient ce brillant équipage et la charmante femme qui s'y trouvait nonchalamment assise sur des coussins moelleux.
Deux mois se sont écoulés. On touche à l'automne, et déjà l'on fait du feu dans les appartements. Antoine est dans son cabinet, seul, rêveur, regardant vaguement le feu qui brille dans sa cheminée. Son valet de chambre entre, et d'un air mystérieux lui remet une lettre. Antoine saisit avec inquiétude cette lettre, fait signe à son domestique de sortir, brise, dune main fiévreuse, le cachet, lit, puis retombe sur son fauteuil, comme si sa vie était anéantie.
<( Vous voulez une réponse, Antoine ; il ne vous suffit pas que, dans mon entrevue avec vous, j'aie trahi mon fatal, mon malheureux secret. Vous voulez une réponse; vous dites que vous souffrez, et qu'une parole de moi peut vous faire du bien. Vous voulez que je vous fasse l'aveu de mon amour. Eh bien, je vous le ferai pour la première... et pour la dernière fois, car vous ne me reverrez plus jamais. . . jamais. Au moment donc où nous allons être éternellement séparés, je vous le dis, Antoine, je vous
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aime... je vous aime plus que la vie. Vous pouvez faire de cette lettre ce qu'il vous plaira, la dérober à votre femme, ou la montrer au monde entier. Une fois au moins, dans le cours de mon existence, j'oserai déclarer hardiment que nulle loi au monde ne m'empêcha de vous aimer.
» Mais à ce mot d'amour se joint un irrévocable mot d'adieu. Vous n'entendrez plus une autre parole de moi. Vous ne me verrez plus.
)) Antoine, pourquoi m'avez -vous perdue? Que vous aije fait pour que vous devinssiez pour moi comme un châtiment de Dieu? Est-ce moi qui ai été vous chercher ? Estce moi qui vous ai appelé? Non, c'est vous au contraire qui m'avez découverte, pour m'entraîner dans le précipice. C'en est fait de moi. Pour moi le passé est empoisonné, le présent affreux, l'avenir anéanti. Mais non, Antoine, je vous remercie. Vous avez été mon ange sauveur. Vous m'avez révélé les joies de la vie, vous m'avez fait voir de quel bonheur on peut jouir en ce monde. Du haut des cimes aériennes, j'ai contemplé la terre promise; un abîme m'en sépare. Mais qu'importe? J'ai vu ses jardins embaumés. J'ai respiré ses parfums.
» Ne suis-je pas innocente devant Dieu, devant mes parents, devant vous, devant moi? Le monde peut me condamner, mais il y a un autre juge, et c'est à lui que j'en appelle. Jusqu'à mon dernier moment, je prierai pour que nul autre ne soit accusé à cause de moi devant ce juge suprême. J'aime mieux souffrir seule pour tous.
» Quelquefois je me demande pourquoi j'ai été condam-
née à un sort si cruel ; pourquoi, dès le berceau, ai-je été comme marquée du signe de malédiction de Gain ? Autour de moi, rayonnait sur le front des autres l'indice de la joie, et moi, j'étais comme une orpheline au sein de ma famille, et l'on me flétrissait du nom d'Idiote. Oui, j'étais une idiote, et pourtant je pouvais rendre les autres heureux. Que de fois j'ai, par mon amour et mon dévouement, consolé mon père des sollicitudes que lui donnaient ses affaires, des chagrins qu'il éprouvait dans son intérieur ! Que de fois j'ai essuyé ses larmes et ramené le sourire sur ses lèvres! IS'ai-je pas aussi travaillé au bonheur de mes frères et sœurs, en me consacrant à leur éducation, en leur enseignant leurs devoirs? Ils ne m'ont point oubliée, j'espère. Ils pensent encore à leur petite sœur idiote. N'ai-je pas eu encore la satisfaction d'assister mon pauvre père, quand il était vieux, affaibli, délaissé, et d'être son appui jusqu'à son dernier soupir? Ce bonheur, que j'ai donné aux autres, c'était mon bonheur. Mais pourquoi me suis-je écartée de l'humble circonférence que le destin m'avait assignée? Pourquoi ai-je ouvert mon cœur et mon âme à un rêve d'amour ? Ne devais-je pas me contenter de vivre comme une pauvre idiote ?
» Est-ce ma faute, pourtant? Vous m'êtes apparu^, Antoine, et à présent encore, je ne comprends pas pourquoi vous avez si cruellement abusé de ma créduhté, et je ne sais comment vous vous êtes emparé de mes pensées.
» Oui, il m'était aisé de vous distinguer au milieu des êtres sans distinction qui m'entouraient. Il me semblait que votre belle et honnête physionomie annonçait une
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belle âme; j'ai invoqué cette âme, et j'ai cru qu'elle répondait à mon appel. Vous souvenez-vous encore du jour où je vous engageais à vous livrer à l'étude? Avec quelle habileté vous me dissimuliez votre véritable situation... Je m'imaginais que je vous donnais le souffle intellectuel, comme Pygmalion à sa statue... Ah! mes pauvres chimères !
» Mais à quoi' sert de rappeler le passé ? Pourquoi vous dire que votre subite disparition, votre éloignement inexplicable me firent voir combien je vous aimais, et de quel effroi je fus saisie quand j'appris que vous n'étiez point ce que je croyais, que vous étiez un homme du monde, instruit, riche!... Puis, dans l'entraînement de mes folles illusions, j'en vins à m'imaginer ensuite que vous m'aimiez, et que vous ne m'aviez caché votre véritable position que pour mieux vous rapprocher de moi, et je vous attendais, et je ne vivais que dans l'espérance de vous revoir. Oh ! Dieu, si, tout à coup, vous étiez revenu, avec l'anneau des fiançailles, si vous m'étiez apparu tel que je vous contemplais sans cesse dans mes veilles et dans mes songes, je n'aurais pu résister à une telle félicité. Je serais morte, mais de quelle mort! Les anges du ciel auraient envié mon destin et se seraient plaints de leur immortalité. En ce temps-là, je n'avais plus qu'une pensée et un désir, et quiconque m'eut observée alors ne m'aurait pas appelée idiote, mais insensée.
» Ceux qui m'avaient déjà appliqué une épithète injurieuse n'ont pas lardé à en trouver une autre. Leur méchanceté n'a pu s'apaiser, leur langue n'a pu s'endormir.
On m'a accusée d'une faute irrémissible. On a dit que vous étiez... que j'étais... Seul, mon père a refusé de croire à ces impostures. Un jour, en me regardant, il s'est mis à pleurer, puis il m'a dit : (( Tu es innocente, je ne m'ex- » plique pas la conduite de ce jeune homme, je ne sais » pourquoi il s'est introduit dans notre demeure ; mais je )) suis sûr de ton innocence, et pourtant tu ne peux rester » plus longtemps avec nous. »
» Je m'en allai alors dans le monde, comme dans un désert. Je me cachai parmi les enfants... Et à présent, où me retirer? Vous êtes de nouveau apparu à mes regards, en quel lieuirai-je me réfugier? Pourquoi donc n'avez-vous pas feint de ne pas me connaître? Hélas! Antoine, je crois que tu ne l'as pas pu, je crois que tu m'aimes... ta lettre... ton langage me le prouvent... puis, je sais que tu souffres, que le sort a rivé à ton existence une chaîne dont tu ne peux te délivrer. Si mon aveu doit t'apporter quelque soulagement, je te le répète, Antoine^ je t'aime.
» Mais tu ne me reverras plus. Demain je quitte la maison de la princesse. Ton amour serait, pour toi comme pour moi, un crime. Il nous entraînerait tous deux dans l'abîme. Sans cet amour, pourtant, que m'importe la vie? Où irai-je ? Dieu le sait. Je ne puis demeurer à Moscou, où demeure ta femme, où demeure ma marâtre. Je n'ai plus de famille, et mon père n'est plus là pour me serrer sur son cœur et me dire : « Quand le monde entier t'accu- D serait, moi je jurerais que tu es innocente. »
» Ah! la douleur que j'ai maintenant dans l'âme! Je n'en ai subi une pareille qu'une seule fois, quand mon
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pauvre père mourut, abandonné, oublié de tous, et secouru seulement par moi.
» îv'ais, je t'en conjure par tout ce qu'il y a de plus sacré, ne cherche pas à me retrouver, et ne songe pas à découvrir ce que je suis devenue. Il est sur la terre un refuge où l'on n'osera me suivre, et où je n'entendrai plus les paroles des méchants.
» Antoine, me regretteras-tu ? Ou ton amour n'est-il encore qu'une illusion ? )>
Quelques jours après, une des amies de la princesire lui disait :
— Où est donc M"« Rodolphe ? Il me semblait que vous étiez très-contente d'elle.
— C'est vrai, répondit la princesse, ellt remplissait parfaitement ses devoirs ; mais elle n'a pas voulu rester avec moi, et je ne sais où elle est allée. C'est une bonne, douce personne, et pourtant si singulière, que parfois j'en suis venue à me figurer qu'elle était. . . comment dirai-je ?. . . . oui, un peu folle.
Et la princesse sourit en prononçant ce mot, comme pour adoucir l'épithète qu'elle appliquait à la jeune gouvernante.
On vante les environs de Moscou. Je ne suis point de l'avis de ceux qui en font une si riante peinture, et quelques-uns de ses points de vue, que Ton se plaît à louer, me paraissent fort insipides. Aux jardins, aux parcs, aux châteaux, où l'on a dépensé des millions, je préfère des sites agrestes, où la nature n'a point emprunté le secours de l'art, où les bois et les eaux se montrent dans le frais éclat de leur simple beauté. Il en est un, entre autres, que je ne me lasserais jamais de visiter : c'est Loujnik. Là, d'un côté apparaît la vallée de Novodiévitch, avec un vieux monastère; de l'autre, des collines pittoresques, au pied desquelles serpente la Moskova ; puis, çà et là, des maisons éparses, des villages, et l'immense plaine sillonnée par le Ciétoun. C'est un paysage d'un aspect grave, imposant, d'un caractère solitaire, qu'on ne peut voir sans une mélancolique émotion. Souvent j'ai été là au déclin du jour, j'aimais à voir, au coucher du soleil, les clochers du monastère se refléter dans les eaux du Ciétoun, puis à voir la lune s'élever à l'horizon, se mirer dans le ruisseau et scintiller dans le feuillage, tandis que le rossignol recommençait ses chants mélodieux. Oh ! les doux, tristes souvenirs de mon irrévocable passé !
Par une belle soirée d'été, un homme se promenait dans ces lieux, un homme jeune encore, mais douloureusement pensif. Ses regards erraient de côté et d'autre avec une apparence de curiosité; il semblait que cette scène de la nature le ravivât dans sa morne langueur par un plaisir inattendu, par une nouvelle et rare émotion. A le voir, il eût été difficile de deviner la cause de son af-
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faissement prématuré. Son visage n'était point ridé par les fatigues du travail, ni dévasté par le désordre des passions. Ce visage, décoloré, morbide, indiquait plutôt une âme affaiblie, découragée, pour laquelle la vie était devenue un lourd fardeau.
Il resta longtemps assis sur la rive du Ciétoun, sous les rameaux touffus des saules. La nuit approchait, autour de lui tout était silencieux, tout paraissait inanimé. Quelques feuilles seulement, détachées de leurs rameaux, volaient de côté et d'autre et bruissaient à son oreille. Tout à coup son attention fut éveillée par les soupirs d'une vieille femme qui était agenouillée à quelque distance de lui. Il s'approcha d'elle.
— Pourquoi ces gémissements ? lui dit-il, que vous estil arrivé?
— Rien, répondit-elle.
— Mais il me semble que vous pleurez ?
— On ne pleure pas toujours sur ses propres malheurs.
— Vous n'avez donc aucun chagrin personnel?
— Non, grâce à Dieu. J'ai dans ma demeure assez de pain, assez de vêtements^ et j'ai des enfants qui font ma joie ; mais je pense à une catastrophe qui est arrivée ici et que je n'oublierai jamais.
— Racontez-la-moi.
— Voilà ;
« Il y a environ deux ans, je vis apparaître une jeune fille très-jolie, mais pâle comme la mort^ qui me demanda la permission d'entrer dans ma demeure. Elle y resta quelque temps ; elle caressait mes enfants, puis pleurait,
80 LES DRAMiiS INTIMES.
et prenait un livre et pleurait encore. Je voyais bien que c'était une fille du beau monde, car elle était habillée comme les dames de la ville, et un jour que je me plaignais de ma pauvreté, elle me remit un billet de vingtcinq roubles. Un matin, elle s'assit à la place où vous êtes maintenant assis, elle se leva, resta les yeux longtemps fixés sur l'eau, puis fit le signe de la croix...»
— En disant ces mots, la vieille femme se signa aussi, et ajouta : « Que Dieu ait pitié de son âme ! ;>
— Et vous ne savez pas qui elle était? s'écria le jeune homme d'un air sombre.
— Non. Personne ne venait la voir. On l'a enterrée là, dans le bois, comme une pécheresse. Moi, je suis sûre que c'était une excellente créature, qu'un méchant homme aura jetée dans le désespoir. J'ai donné, pour le repos de son âme, l'argent qu'elle avait laissé ; j'ai seulement gardé le livre qu'elle lisait sans cesse, et le mouchoir de batiste qu'elle arrosait de ses larmes.
— Montrez-les-moi.
— Les voici.
C'était un livre de prières allemand. Sur un feuillet blanc se trouvaient ces mots inscrits en allemand :
« A ma chère fille, pour qu'elle prie quand Dieu lui fera sentir l'épreuve de la douleur. »
Le mouchoir portait à un de ses coins, L. R., les deux lettres initiales de Lioudmila Rodolphe.
Le jeune homme avait ouvert le livre et déployé le mouchoir avec une sorte de convulsion. 11 s'assit de nouveau sur le rivage et y resta longtemps immobile et muet.
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La vieille femme se tenait à côté de lui, le regardant avec crainte et n'osant prononcer un mot. Enlin il se leva, et lui dit :
K Priez pour elle, prenez ces cent roubles, je garde le livre et le mouchoir. »
Elle s'inclina devant lui en silence, et il s'éloigna.
Probablement il s'est consolé. Il est riche, il est le mari d'une jeune et belle personne, et il jouit d'une brillante position dans le monde.