‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 11 sur 29 · PAR LE COMTE SOLLOHOUB · texte numérisé non relu

PAR LE COMTE SOLLOHOUB

IN^aTATION AU BAL

Jean-Pierre-Aaguste-Marie Mùller, maître cordonnier, arrivé, disait son enseigne, tout récemment de Paris, bien qu'en réalité il arrivât des environs de Riga, s'éveilla un matin de bonne heure, et ayant rajusté son bonnet de coton qui lui tombait sur le nez, tira sa femme

(i) Cette nouvelle fait partie du recueil publié par M. le comte Sollohoub, sous le titre de Na Sohn Griadouschtchii.

Dans notre premier volume de contes russes, Au bord de la yéia, nous avons donné une notice sur cet écrivain.

par le bras et lui dit : Lève-toi, Marie Carlovna, préparemoi mes rasoirs, mon pantalon noir, ma chemisette blanche. Aujourd'hui, il faut que je porte au conseiller de cour Thedorinck une paire de galoches que je lui avais promise pour l'avant-dernière semaine. Il va me faire des reproches ; mais dis à Ivan, notre apprend, de vernir ces galoches de façon qu'elles reluisent comme des miroirs. M'as-tu entendu? ajouta le cordonnier d'un ton de voix plus élevé. Et je t'en prie, regarde un peu ces chaussures : ce n'est pas là une œuvre russe ; c'est un joli travail allemand, sans lacune et sans défaut, le travail de Jean-Pierre-Auguste.

Avant qu'il eut achevé de prononcer tous ses noms, Marie Carlovna rentra, le visage effaré, tenant les galoches à la main.

— Hier, dit- elle, Ivan était ivre, et les galoches sont abîmées.

Mûller laissa tomber son rasoir :

— Potschwermth (1) ! s'écria-t-il, les galoches du conseiller : Solche allerliebste kaloschen (2) !

En parlant ainsi, il les arrachait des mains de sa femme et remarquait qu'elles étaient l'une et l'autre très-mal façonnées.

— Ivan, s'écria-t-il avec fureur, viens ici ; qu'est ce que cela signifie ?

(1) Juron allemand : Mille misères!

(2) De si charmantes galoches î

Ivan, vêtu d'une robe de chambre en coutil, s'avança sur le seuil de la porte en se grattant le front d'un air niais et rusé.

—■ Qu'est-ce que cela signifie ? répéta MuUer d'un ton menaçant.

— Je ne sais.

— Comment ! tu ne sais. Je te demande pourquoi ces chaussures sont ainsi faites?

— Je l'ignore.

Emporté par sa fureur, le cordonnier lui donna avec ses galoches quelques coups sur la tête. Ivan se mit à sangloter, et Mûller s'apaisa.

Que faire? se dit-il. Impossible de porter ces galoches au conseiller; il s'y connaît. Je ne voudrais cependant pas les perdre... Si je pouvais les placer ailleurs!... Oui, j'y songe. Il y a quelques jours, un musicien est venu me commander un pareil travail ! Lui porterai-jececi?... Ces musiciens, il n'y a pourtant point d'argent à attendre d'eux; chacun le sait... Mais, ajouta-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est dimanche l'anniversaire de la naissance de Marie Carlovna.

Après cette réflexion, Muller enveloppa les galoches dans un mouchoir, les prit sous son bras et sortit le chapeau sur l'oreille; car, entre tous ses confrères, il se faisait remarquer par ses prétentions à l'élégance.

De rue en rue, il arriva à la Colomna et s'arrêta au pied d'une haute maison très-mal entretenue. Le con-

cierge, debout sur la porte, jouait de la balalaïka (1).

— M. Schulz, demanda MiJller, ne demeure-t-il pas ici?

— Je ne connais personne de ce nom, répondit le concierge d'un air dédaigneux.

— M. Schulz, un musicien !

— Il y a ici un Allemand ; je ne sais pas s'il est musicien. Montez tout en haut.

Millier gravit, par un étroit escalier jusqu'au faîte de la maison, et s'arrêta devant une porte, à laquelle était appliqué un morceau de papier, portant le nom de : Charles Schulz, musicien.

Un jeune homme était là, un jeune homme aux joues pâles, aux yeux creux, la tête posée sur ses mains, les coudes appuyés sur une humble table de bois parsemée de livres et de cahiers de musique. Une chambre à peu près démeublée ; dans un coin, quelques chaises en paille, un mauvais lit; les murailles blanchies çà et là, inclinées sous le toit en pente ; le gîte le plus sombre, l'aspect de la misère dans toute sa nudité. Mùller fut frappé de ce tableau ; il s'arrêta sur le seuil de la porte, cherchant à dominer son émotion. Une telle pauvreté déconcertait le bon Allemand. Il fit un effort pour parler, et dit d'une voix timide :

— Voici vos galoches.

(1) Instrument de musique des paysans russes; espèce de guitare à trois cordes.

Le jeune homme se retourna, et le regardant avec une expression de tristesse :

— Je vous avais dit, murmura-t-il, que j'irais chez vous. A présent, je n'ai pas d'argent.

~ N'ayez nulle inquiétude, M. Schulz, nous arrangerons cela plus tard. Nous voilà dans la mauvaise saison, cette chaussure vous sera utile.

Le musicien se leva et prenant la main du cordonnier :

— Vous êtes bien bon ! lui dit-il.

Millier se sentit embarrassé. 11 éprouvait un remords de conscience, et avait envie de renoncer à son projet. Mais il s'agissait de l'anniversaire de Marie Carlovna et de ses convives.

— M. Schulz, reprit-il en tournant les galoches entre ses mains... J'ai... comment m'expliquer ? j'ai une prière à vous adresser. Dimanche, je célèbre la fête de Marie Carlovna. J'aurai quelques amis, et je voudrais leur donner une agréable distraction. Marie Carlovna aime beaucoup la danse, et nous n'avons personne pour nous faire de la musique. Si l'on ne danse pas, la soirée paraît bien longue. Je sais d'ailleurs que la femme de mon confrère Pfefer veut absolument danser.

— A quelle heure votre réunion ? demanda Schulz.

— A six heures, répondit le cordonnier en s'inclinant ; à six heures. Nous tâcherons de faire en sorte que cette soirée ne vous soit point désagréable. Quant à cette chaussure, n'en ayez nul souci; c'est une vétille... Allons! Quelle bonne surprise pour Marie Carlovna !

Et le brave Millier, enchanté de son arrangement, des-

cendit rapidement l'escalier, et tout le long de son chemin, siffla des walses et des contredanses.

Resté seul, le musicien retomba sur sa chaise , et cachant son visage dans ses mains, se dit en soupirant :

— Voilà où j'en suis venu ! Pour une paire de galoches, j'irai tout un soir faire de la musique chez un cordonnier !

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