A SON AMI, A ODESSA
«t Ah ! mon cher Georges, le mariage est à Moscou un fléau, comme la peste à Gonstantinople. Peu s'en est fallu que ton vieux camarade ne tombât dans les griffes du vautour. Celle que je devais épouser était belle... belle comme... cherche toi-même une comparaison... Elle était, sur ma foi, la plus brillante apparition des salons. Elle m'a fait soupirer pour elle, et elle riait et coquetait avec moi, et elle m'avait tellement tourné la tête, que j'ai été sur le point de lui offrir mon cœur, ma main, avec mon misérable portefeuille, 0(1 je ne découvre plus qu'une collection de vieux diplômes, dans une affreuse disette de billets de banque. Par bonheur, je me suis ravisé ; j'ai épyisé mon amour à valser avec elle, j'ai dispersé les
restes de ma passion sur le chemin de Pétersbourg,j'en ai perdu les dernières traces au camp de Krasnocelo. Au reste, comme la bienfaisante nature a mis l'antidote à côlé du poison, on peut voir aussi le remède à côté de la contagion du mariage : ce remède, c'est la manœuvre des tantes qui travaillent à placer leurs nièces. Je ne comprends pas comment il y a encore des hommes assez dépourvus de raison pour se laisser prendre aux pièges grossiers que leur tendent ces matrones. Avec les progrès de la civilisation, je ne doute pas qu'on ne découvre d'autres moyens d'organiser des fiançailles, de conclure des mariages. Une de mes meilleures distractions à Moscou était de jeter l'inquiétude dans l'esprit de ces bonnes tantes, de les agiter, de les irriter et de les voir se disputer entre elles. Ma bien-aimée avait une tante d'un type merveilleux, une certaine Praskova Dragona. C'est à peu près son nom. Cette brave femme était d'une adresse et d'une habileté incroyables. 11 m'est venu, en l'observant, l'idée d'écrire une comédie^ dont le titre serait : La Tante, ou Y Art de marier iine nièce. Je me figure, mon cher Georges, un pauvre jeune homme sans expérience, surpris par ces adroites combinaisons. Comme il s'y laisserait enlacer ! Comme il épouserait la jolie fille sans dot ! »
LIOLDMILA. 65