L'ENFANCE
Charles Schulz était né en Allemagne. Son père, riche gentilhomme, vivait dans ses terres à quelque distance de Dusseldorf. Après plusieurs années de veuvage, il avait confié la direction de sa maison à une femme acariâtre et méchante appelée Marguerite. 11 n'y a rien, en général, de plus sot qu'un Français sot, et rien de plus mauvais qu'une Allemande mauvaise. Marguerite était une femme de quarante ans, grande, maigre, le visage empourpré, et faisait peur à tout le monde. Ce qui lui donnait de l'ascendant près du vieux Schulz, c'était son habileté à préparer certains mets aux raisins secs et aux pruneaux, dont il était très-friand. Peu à peu elle s'empara du pou-
voir, devint la maîtresse au logis, écartant avec soin tous ceux qui pouvaient lui faire ombrage.
Le petit Charles lui inspirait une vive animadversion. C'était un obstacle vivant à ses projets, et l'obstacle le plus difficile à écarter. L'enfant commençait alors ses études à Dusseldorf, et travaillait assez mal, comme la plupart des enfants qui ont une trop vive imagination. Le fait est que c'est une triste tâche que d'apprendre par cœur des mots, de décliner des substantifs, de tracer des chiffres sur une ardoise, quand l'imagination rêve des châteaux aériens, des chevaliers portant des cuirasses d'or et toutes sortes d'autres merveilles. Charles ne faisait pas de progrès, ses maîtres se plaignaient, et Marguerite ne cessait de répéter au vieux Schulz que cet enfant n'était qu'un vaurien qui, de sa vie, ne réussirait à rien et mourrait misérablement. En rentrant dans la demeure paternelle, Charles n'entendait parler que de détails de cuisine et ne recevait que des reproches, toutes choses qui l'ennuyaient fort. D'une nature douce et affectueuse, il devenait, par suite de ces procédés, hautain et opiniâtre. Il avait un de ces caractères qui se laissent subjuguer par une parole amicale, qui se révoltent contre une menace.
Plus on le réprimandait, plus il éprouvait d'aversion pour l'étude. Les méchantes prédictions de Marguerite se seraient peut-être réalisées si le hasard ne l'avait conduit dans une autre voie. Un matin, il retournait en sanglotant à l'école de Dusseldorf. Son père l'avait frappé de sa canne, et Marguerite l'avait chassé de la maison. Che-
min faisant, le pauvre enfant s'arrêta pensif à la porte d'une église. Quelle triste destinée que la sienne ! Seul au monde à son entrée dans la vie, du fond de l'âme il invoquait un appui. Où aller ? où trouver un cœur compatissant? Machinalement il entra à l'église pour se distraire de sa douleur, s'assit sur un banc, écouta le sermon. Après le sermon retentit la grande voix de l'orgue ; l'enfant releva la tête et devint attentif. Un nouveau sentiment s'éveillait dans son esprit, exaltait sa pensée et le jetait dans une sorte de vertige. Il lui semblait que son âme s'élargissait, que de l'enfance il passait tout à coup à la raison de l'âge mûr. Palpitant et pleurant, il sentait qu'il venait de découvrir sa destinée, son but, sa consolation. Il devait être musicien.
Quand l'office fut terminé, Charles resta sous le portail de l'église. Un instant après, il vit descendre de la tribune un petit homme avec une perruque poudrée, des lunettes, un long nez. Charles s'approcha de lui.
— C'est vous, lui dit-il, qui venez de jouer de l'orgue ?
— Oui.
— Vous avez joué admirablement.
Le petit vieillard se mit à rire, et ses lunettes sautèrent sur son nez qui semblait s'allonger.
— Je voudrais apprendre la musique.
— Apprenez !
— Où demeurez-vous ?
— Près d'ici.
— Je vais avec vous. Je prendrai des leçons près de vous, et vous ferez de moi un musicieuv
Le petit vieillard rit de nouveau, conduisit son enthousiaste écolier dans une modeste chambre dont un petit clavecin formait le seul ornement, et commença à lui expliquer les arides préliminaires de la poésie des harmonies musicales. L'enfant, immobile, l'écoutait dans un respectueux silence et recueillait, pour ne plus les oublier, chacune de ses paroles. Tout à coup il se lève, se jette au col du vieillard, et l'embrasse comme il n'avait encore embrassé personne.
L'organiste fut touché d'une telle émotion. Il était seul aussi. Entre lui et Charles, il y avait une singulière similitude ; tous deux se trouvaient également éloignés du monde, l'un au commencement, l'autre à la fin de sa carrière. Cette analogie de situation leur faisait une sorte de lien de parenté. Le vieillard accueillit l'enfant comme un père accueille le fils qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Dès ce jour ils devinrent inséparables ; dès ce jour, Charles trouvait sans cesse un nouveau moyen de s'échapper de l'école pour courir près de son excellent maître, pour l'écouter avec avidité et s'enflammer à son langage enthousiaste.
L'organiste était de ces hommes qui, lorsqu'ils se sont passionnés pour une idée, s'y dévouent tout entiers et en font pour ainsi dire l'élément de leur existence. La musique était son unique sentiment, son monde, sa vie. La musique lui était nécessaire comme l'air aux oiseaux. Il en parlait avec vénération comme d'un grand mystère, et avec tendresse comme d'un fidèle ami. Mais jamais il ne se montrait si exalté, et jamais ses lunettes ne dan-
HISTOIRE DE DEtîX GALOCHES. 93
saient si vivement sur son nez que lorsqu'il en venait prononcer le nom de son ancien condisciple, de son illustre ami, le grand Beethoven. 11 avait passé dans les mêmes études une partie de sa jeunesse avec lui, puis tout à coup ils s'étaient quittés : l'organiste pour s'en aller obscurément mourir près de son humble église ; l'autre, pour s'éteindre dans la souffrance et la misère avec la double auréole de la gloire et du malheur. Cette vénération pour le célèbre artiste, cette pure et idéale passion, le vieillard les fit entrer dans l'âme de son disciple.
Initié à un nouveau dogme, Charles pouvait lire dans sa pensée des caractères invisibles, parler un langage incompréhensible pour les autres, élever son esprit audessus des terrestres préoccupations. Sa vie avait pris une nouvelle direction, et le vulgaire enseignement de l'école lui devenait de plus en plus odieux.
Le pauvre enfant était victime de l'exubérance de ses sentiments. Il croyait qu'il suffisait en ce monde de se consacrer à une poésie; il abandonnait son jugement à ses émotions, son existence à ses rêves, et perdait son avenir.
Ses maîtres, plus mécontents de lui que jamais, firent savoir au vieux Schulz que son fils n'apprenait plus rien; que ses cahiers, qui devaient être employés à des versions latines et à des leçons d'histoire, n'étaient couverts que de dièzes et de bémols. Marguerite triomphait. Le vieillard défendit à Charles de reparaître à ses yeux, et l'enfant ne pouvait plus rentre)- dans le sentier qu'il
avait abandonné. Une parole du cœur aurait vaincu son opiniâtreté ; les réprimandes et les menaces ne firent que l'irriter. Il ne demanda point pardon ; il ne promit pas de se montrer plus docile. 11 jeta ses livres par la fenêtre et devint musicien.