LA JEUNESSE
Quelques années se sont écoulées.
L'enfant est arrivé à l'adolescence ; l'organiste est devenu un vieillard infirme ; ses forces s'affaiblissent, sa vie touche à son déclin. Un jour de fête où il avait voulu absolument s'asseoir à son orgue, et où il avait joué avec une profonde inspiration, à la fin de la cérémonie, on l'emporta inanimé dans sa demeure, et, quelques heures après, Charles était debout, pâle et désolé, près d'un cadavre. Cette mort était pour lui un imposant événement. A la violente commotion qu'il en ressentit succéda la réflexion. Charles se mit à songer à la fragilité des choses de ce monde, à cet étrange composé de feu et de limon
qu'on appelle l'homme. Pour la première fois, il reconnut^ avec surprise et avec effroi, que la vie a peu de consistance, que la vie n'est qu'une ombre impalpable, invisible, incompréhensible, et il éprouva comme un froid frisson dans le cœur.
Que n'aurait-il pas donné alors pour pouvoir verser ses douleurs dans le sein d'un ami, pour pouvoir, dans ses larmes, épancher le nouveau, l'indicible sentiment qui s'éveillait en lui? Maintenant, il se retrouvait seul, complètement seul. Ses p*ensées l'oppressaient. Il comprit qu'à l'heure de la souffrance, il n'y a qu'une consolation, la sympathie d'un être affectueux qui s'associe à nos regrets. Alors, il se souvint de son père ; il prit la résolution de se rendre près de lui, pour implorer son pardon et sa bénédiction, pour conquérir son amour, pour goûter le charme d'une caresse paternelle. Il arrive. Toute la maison est en rumeur. Les domestiques montent et descendent précipitamment l'escaUer; la musique résonne dans le salon; le vieillard célèbre son mariage avec Marguerite. Il remet une petite somme d'argent à son fils, et lui enjoint de ne plus reparaître.
Le cœur profondément ulcéré, Charles dit adieu à la maison paternelle et s'en va loin de Dusseldorf sans désir et sans but.
Il est dans la vie deux sortes de douleurs : douleurs positives et douleurs négatives. Les premières se révèlent à tous les regards, et chacun les comprend. C'est un revers de fortune, la perte d'un proche parent, un mariage fatal, une maladie. Les autres que l'on ne voit pas, et
HISTOIRE DE DEUX GALOCHES. 9t
que l'on ne comprend pas, se concentrent dans le cœur, le suivent partout, le suffoquent. Ce sont les douleurs négatives dont on ne peut rendre compte et qu'on ne peut laisser voir. Nous souffrons, nous n'osons manifester nos souffrances, et en même temps nous appelons à notre aide toutes les bonnes et radieuses émotions que nous avons eues autrefois, tout ce que nous avons pieusement et ardemment aimé, toutes nos plus fermes croyances et nos meilleurs souvenirs.
Schulz se souvint de Beethoven. Par suite de ses entretiens avec l'organiste, pour lui Beethoven était le chef-d'œuvre de la création, la plus haute expression de tout ce qu'il peut y avoir d'art et de poésie en ce monde. 11 l'entourait d'un éclat splendide ; il croyait à sa gloire comme aux paroles saintes ; il voulait se prosterner dans la poussière devant lui, et attendre de lui la décision de sa destinée.
Schulz partit pour Vienne.
Le mouvement, le luxe, la splendeur de la capitale autrichienne avaient pour lui peu d'attraits. Il ne demandait qu'à voir Beethoven. Mais parmi ceux à qui il s'adressait, les uns ne savaient rien du grand artiste ; d'autres ne le connaissaient, disaient-ils, que pour en avoir entendu parler comme d'un homme doué d'une très-belle basse! —Eh quoi! se disait Charles, ne verrai-je pas le temple élevé au génie ? Ne verrai-je pas le génie lui-même ?
Un jour, en passant dans une ruelle étroite, il aperçut de loin un vieillard qui, avec un morceau de charbon,
traçait des signes sur un mur. Des enfants groupés autour de lui le montraient au doigt, le tiraient par sa redingote et riaient aux éclats. Le vieillard, sans faire attention à leur vacarme, continuait à écrire. Son extérieur était singulier. Des cheveux gris flottaient en désordre sur ses épaules ; il portait un vêtement de couleur brune usé jusqu'à la corde. Un mouchoir rouge, négligemment noué à son col, projetait sur son visage ridé des ombres fantastiques. D'une main tremblante, il acheva de dessiner ses signes, puis s'arrêta et pencha la tête, comme s'il prêtait l'oreille à des sons mystérieux. Schulz le prit pour un fou. Le vieillard sourit et continua sa marche, le front baissé, au milieu de la troupe turbulente qui courait autour de lui.
Charles regarda ce qui était tracé sur la muraille, et il sentit palpiter en lui le sentiment musical. Dans ces signes informes, il venait de discerner une mélodie originale, une œuvre de génie.
— Qui est cet homme? demanda-t-il à un passant.
— C'est le musicien Beethoven.
— Beethoven î
Schulz se précipita vers lui ; mais le vieillard, arrivé à l'extrémité de la ruelle, disparut à ses regards. En ce moment, le jeune artiste crut voir toute la gloire terrestre flotter devant lui comme une ombre étrange, vêtue de haillons.
Beethoven avait disparu. Charles ne put le rejoindre. Le grand compositeur n'avait plus que peu de jours à vivre ; déjà sa pensée détachée de la terre se perdait dans
l'infini. Quelles harmonies merveilleuses, indicibles, retentirent alors dans son âme ! Il semble qu'il n'ait été frappé de surdité que pour mieux entendre la voix secrète de son génie, que pour terminer sa vie dans l'extase d'un chant intérieur, dans le dernier accord d'un hymne sublime que nul autre que lui ne devait connaître.
Seul dans la vaste cité de Vienne, seul dans son enthousiasme pour l'art, Schulz comprit ce qu'il y avait de grandeur dans la mort de Beethoven.