LA PRINCESSE
Pardonnez-moi, ma sévère lectrice, si je saute d'une impression à l'autre, si je vais si rapidement de portrait en portrait, de tableau en tableau. Ma pensée court la poste, et ma plume se traîne sur le papier. Je ne sais comment les mettre d'accord. Mais vous savez sans doute, par votre propre expérience, que tout change rapidement en ce monde, et que tout y est souvent très-confus. Pourquoi en serait-il autrement de ma nouvelle? je vous le demande.
Charles demeurait dans une maison dont le premier étage était occupé par une princesse russe, récemment arrivée de Pétersbourg. La princesse G... (je ne la désignerai que par cette initiale) possédait une grande for-
tune, et s'était signalée par son amour passionné pour les arts. Elle parlait des peintres avec enthousiasme, des musiciens avec des transports nerveux. Dans toute l'Europe, on la considérait comme un être essentiellement poétique. Elle avait quarante ans.
A quarante ans, quoi qu'en ait dit Balzac, la femme se trouve dans une situation désagréable. Jusque-là, sa figure a pu lui suffire. Mais quarante ans venus, il faut qu'elle se donne un caractère spécial, une distinction particulière ; il faut qu'elle se signale par une certaine individualité pour échapper à la vulgaire destinée de joueuse de boston. Au temps où nous vivons^ le choix de ce rôle individuel devient assez difficile.
L'hypocrisie est fatigante ; le sarcasme, dangereux ; la politique, inutile ; la littérature^, mauvais genre (1). Il ne reste que la ressource des arts. La princesse l'avait adoptée et s'était créé par là une position distincte. Son salon était le lieu de réunion de tous les talents et de toutes les connaissances. Le peintre y donnait la main au duc, le violon y retrouvait la flCite, l'acteur y discutait avec le poëte. La science et les lettres, la diplomatie et la musique se réunissaient chaque soir dans le bazar artistique de l'aimable voyageuse.
Nous devons dire que la princesse était d'un caractère sec, positif, complètement opposé au rôle qu'elle avait choisi. Tout en elle était réfléchi et carlculé. Son enthou-
'\) En français dans le texte.
siasme était un enthousiasme factice, et elle ne faisait pas une démarche dont le but ne fût déterminé d'avance. C'est avec cette habitude de combinaison qu'elle résolut de se procurer pour son salon d'Aspasie une enseigne... Une enseigne, c'est-à-dire une jolie jeune fdle qui servirait le thé avec un gracieux sourire. Ses regards s'arrêtèrent sur Henriette ***, et la pauvre enfant fut enchaînée à cette situation intermédiaire entre la fille de la maîtresse de la maison, et les femmes de chambre, à la triste situation à laquelle se joint le titre de Demoiselle de compagnie.
Elle était orpheline et sans fortune. Une tante chez laquelle elle vivait à Pétersbourg accepta avec joie la brillante perspective qui lui était offerte et la vit sans regret partir avec la princesse pour un long voyage. Mais Henriette pleura longtemps. Elle s'affligeait de quitter la petite maison où étaient fixés tous ses souvenirs, où sa bonne mère lui avait, à son lit de mort, donné sa bénédiction ; où son père, humble fonctionnaire, avait lutté contre le sort, espérant toujours et espérant en vain. Elle entrait dans un monde qui l'effarouchait. Dans le salon, où elle s'asseyait derrière la bouilloire en argent, elle entendait parler une nouvelle langue, elle voyait de nouveaux visages, elle éprouvait des émotions et subissait des souffrances que jusque-là elle n'avait pas connues. Cependant la justesse des prévisions de la princesse se vérifiait. Les jeunes gens papillonnaient autour d'Henriette, et lui faisaient la cour à leur manière. Henriette les écoutait avec une impression pénible. Elle savait que pour eux elle
n'était qu'un jouet, un frivole passe-temps; elle savait qu'elle ne trouverait pas un vrai sentiment de sympathie, de dévouement dans ces poitrines parées de gilets à la mode.
Dans cette générale indifférence qui est l'un des caractères distinctifs du grand monde, son seul plaisir était la musique. La princesse affectait d'aimer la musique. Le soir, lorsque son salon était rempli, elle se tournait vers Henriette, et, d'an ton de voix affectueux, la priait de vouloir bien jouer une variation de Herz ou un concerto de Kalkbrenner. La pauvre fille, qui aurait tout donné pour po'ivoir échapper à cette pompeuse réunion, s'asseyait devant son piano, puis écoutait patiemment les fades compliments qu'on venait lui adresser.
Un soir, après avoir terminé une da ces brillantes fantaisies 011 éclataient tous les écarts et toutes les difficultés que les pianistes modernes se plaisent à introduire dans leurs œuvres, elle se tenait près de son piano, la tête penchée, les mains sur ses genoux, lorsqu'elle entendit un de ses auditeurs faire cette question :
— Que pensez-vous de cette musique, monsieur Schulz?
— Je pense, répondit froidement Charles, que ce n'est pas de la musique.
Henriette releva la tête. La haute taille, le visage pâle de celui qui venait de prononcer ces mots, l'inconvenance d'une telle réponse excitèrent sa curiosité.
— Lorsqu'un acteur, poursuivit Schulz, s'avance sur la scène, et par un art éloquent vous représente les passions humaines, lui préférons-nous le baladin qui amuse
la populace par ses bouffonneries? Lorsqu'un peintre, dans une inspiration idéale, dessine une sainte madone, vous laissez-vous charmer par des caricatures? Croyezvous donc que la musique n'a pas les mêmes degrés, qu'elle ne se livre pas aux mêmes écarts, et ne tombe pas dans les mêmes caricatures? Non, ces concerts ne sont que des tours de passe-passe et des jeux grotesques.
Henriette l'écoutait avec une vive attention. Pour la première fois, ce n'était plus une banale flatterie qui résonnait à son oreille, mais l'expression d'une pensée sérieuse.
— Vous aimez la musique? dit-elle à Charles. Et en se tournant vers lui, elle lui causa un trouble singulier.
J'ai dit que la jeune fille était très-jolie. Dans ses grands yeux bleus se reflétait le ciel pur de son àme, et ses magnifiques cheveux blonds se déroulaient sur ses épaules. Schulz la regardait. Elle répéta sa question.
— J'ai le sentiment de la musique, répondit-il, et j'ai appris à la comprendre.
En ce moment la princesse s'avança près de lui.
— Monsieur Schulz, dit-elle de son ton de voix le plus doux, en vertu du voisinage auquel je dois le plaisir de vous connaître, je viens vous prier de nous jouer quelque chose. Celui de vos amis qui vous a presque amené de force ce soir dans mon salon parle avec enthousiasme de votre talent.
Charles voulait s'excuser. Henriette fixa sur lui un regard suppliant. Une nouvelle, une indéfinissable émotion
agitait son esprit. Il s'assit devant le piano, et il ne comprenait pas ce qui se passait en lui. A ses côtés, il croyait voir une image étonnante, vêtue d'une robe blanche, entourée d'un voile bleu pareil à un nuage transparent ; elle planait sur lui comme un génie bienfaisant, et lui murmurait des paroles célestes. Tout à coup la vie lui apparut belle et riante, l'espérance rayonna dans son âme comme une étoile. Ses doigts se posèrent sur les touches d'ivoire, et il les fit vibrer.
Quand l'inspiration vous saisit, vous ne pouvez l'exprimer par des paroles. Pour une pensée vitale, les mots sont comme des lettres mortes. La musique est peut-être un organe intermédiaire entre l'âme et les paroles, entre le ciel et la terre; la musique peut rendre en partie, avec de légères nuances, le transport que tout homme a éprouvé au moins une fois dans sa vie .
Tout ce que la musique peut dire, Schulz le disait dans son ardente improvisation. Pour le mieux écouter, toutes les personnes réunies dans le salon de la princesse quittèrent leur place, et de bruyants applaudissements retentirent autour de lui. Henriette seule se taisait. Charles lui apparaissait comme un être surhumain.
— M. Schulz, s'écria la princesse avec enthousiasme, cette soirée ne s'effacera jamais de ma mémoire. Je suis heureuse d'être la première à vous offrir une des branches de la couronne de laurier qui doit parer votre front. Je suis fière de vous connaître. Dès ce moment, regardez-moi comme votre véritable amie partout et toujours.
Dans le salon, il se faisait un grand mouvement. Cin~
qiianle personnes tendaient la main à Schulz ; cinquante invitations lui furent adressées, avec cinquante protesta- Lions de dévouement. Charles remercia froidement cette société si affectueuse, et se retira. Les succès mondains n'étaient plus rien à ses yeux, depuis qu'il avait entrevu les joies du ciel. Le lendemain, dans toute la ville, on ne parlait que du nouvel artiste; le second jour, on en parla moins ; le troisième, il était complètement oublié.
C'est ainsi que les émotions naissent et s'effacent dans les grandes villes.
Si Schulz avait été, le lendemain, visiter tous ces gens qui l'avaient applaudi ; s'il s'était incliné devant eux, s'il avait sollicité leur appui, il aurait pu se faire une réputation durable. Mais il resta tranquillement dans son humble retraite et fut oublié. Que lui importait cet oubli? La princesse venait de l'engager à donner des leçons à Henriette.
0 jeunesse ! 6 fugitive , inexorable jeunesse ! avec quelle promptitude tu prends ton essor ! Avec quelle rapidité tu t'en vas ! Et lorsque tu déploies tes ailes, sur ces ailes diaprées se pose la railleuse expérience qui, d'une main impitoyable, emporte loin de nous nos plus chères illusions ! Abandonne-lui tes fleuis, à cette froide raison^
abandonne-lui la plupart de tes fleurs enchantées , les modestes muguets des champs, les lauriers des combats, mais ne laisse pas prendre, par celte vieille, glaciale expérience, la rose de l'amour; garde-la constamment, et, lorsqu'elle se sera desséchée au foyer de ton cœur, conserve-la encore pour l'emporter dans ta tombe, pour t'ensevelir avec elle !
L'existence de Schulz avait pris un caractère solennel. Chaque jour, il descendait de sa chambre dans le salon de la princesse, et grâce au privilège de la plupart des instituteurs, il restait seul avec Henriette.
Pour lui, Henriette n'était pas une femme, c'était un être surnaturel, le génie de son imagination, l'idéal de ses rêves. Il l'aimait comme on aime lorsqu'à l'ardeur de la jeunesse se joint la passion de l'artiste.
Pour Henriette aussi Charles n'était point un homme ordinaire. Elle le considérait avec un sentiment de respect ; elle Taimait comme une pauvre orpheline délaissée, oubliée, aime celui qui la regarde avec une douce sympathie.
Elle était belle, et de plus elle avait tout le charme de la femme qui aime. Toutes les facultés de son âme se concentraient dans son affection; elle vivait dans un nouveau monde, dans un monde de sensations profondes, dans un rêve céleste. Grâce à sa pauvre jeunesse, elle n'avait que de fortes émotions. L'amour ne lui apparaissait point dans le plaisir d'une mazourka, ou dans une élégante indolence. Elle sentait flamboyer en elle une étoile inextinguible.
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Chaque jour elle était seule avec Charles. Tous deux connaissaient la musique par l'amour, et l'amour par la musique.
Schulz donnait ses leçons avec art et enthousiasme. Henriette l'écoutait avec reconnaissance. Comme il se réjouissait des questions qu'elle lui adressait, comme elle se complaisait dans les réponses de son maître!
Par malheur, cet amour n'était point de ceux qui doivent réussir en ce monde. 11 ressemblait à un nuage flottant dans l'espace, et pour conquérir le bonheur de la terre, il faut rester sur la terre. Peut-être que si tous deux lîe s'étaient point oubliés dans leur mutuelle contemplation, s'ils avaient porté leurs regards autour d'eux, s'ils avaient vu le monde tel qu'il est, peut-être qu'ils auraient pu se constituer, selon la nature de leurs caractères, une existence paisible. Mais ils n'avaient pas plus d'expérience l'un que l'autre. L'un avait vingt ans et l'autre dix- sept.
Ils s'aimaient de toute l'ardeur de leur jeunesse, et pourtant ils n'avaient pas prononcé un seul mot d'amour. Dans son innocence, Schulz pensait que de telles paroles ne pouvaient être dites qu'au pied de l'autel nuptial.
Trois mois s'écoulèrent rapidement. Autour d'eux, tout suivait sa marche habituelle. La princesse avait chaque jour ses mêmes réunions. Elle invitait Schulz à ses soirées, mais il ne s'y montrait que rarement, et ne voulait plus y faire de la musique.
Un soirîqu'il descendait vers Henriette à l'heure de
sa leçon, il la vit assise devant son piano et pleurant.
— Qu'avez-vous donc ? s'écria- t-il.
— Nous partons demain pour l'Italie, répondit Henriette.
Charles baissa la tête. Il ressemblait à un homme qui, étant tombé du faîte d'un édifice, peut à peine revenir à lui et recueillir ses pensées.
— INe m'oubliez pas, reprit la jeune fille, ne m'oubliez pas!... Je vous dois tant de reconnaissance... Toute ma vie je me souviendrai de vous.
— Henriette, s'écria Charles, je ne suis qu'un pauvre musicien, vous le savez. Mon père m'a chassé de sa demeure. Mais voulez -vous partager ma destinée? Voulezvous être ma femme ?
Henriette lui tendit la main en silence.
— Non, pas à présent, ajouta Schulz avec une vive émotion; laissez -moi acquérir quelque renom, laissezmoi obtenir la bénédiction de mon père, et alors je cours vous rejoindre, et alors je pourrai vous appeler la fiancée du pauvre Schulz. Dites, je m'en rapporterai à votre parole.
— Je vous attendrai en Italie, murmura Henriette ; et tirant un anneau de son doigt : Tenez, ajouta- t-elle, je suis votre fiancée...
Elle venait de prononcer ces mots, quand la princesse apparut. Elle remit à Schulz un paquet cacheté, en lui disant :
— Venez un jour me retrouver à Pétersbourg. Je serai toujours heureuse de vous voir.
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Le musicien s'inclina et se retira dans sa chambre, en proie à une agitation inexprimable.
Le paquet que la princesse venait de lui donner renfermait un rouleau d'argent avec ces deux lignes : Compte de leçons pour trois mois : 90 thalers.