LA LUTTE
De nouveau, Schulz retombait dans le deuil de l'affection. Mais il voyait un but auquel il voulait atteindre. Il s'enferma dans sa chambre et commença à composer. Tous les morceaux de musique à la mode étaient opposés à ses goûts, et il ignorait l'art de réussir par l'intrigue, la flatterie, les spéculations. Il voulait entrer dans sa carrière, non point comme un humble suppliant, mais comme un maître. Il voulait conquérir les suffrages du public en lui livrant son œuvre. Dans cet espoir, il se mit à écrire une symphonie à grand orchestre. Six semaines se passèrent ainsi. Il vivait seul, oublié, n'ayant qu'une pensée dans la tête et un souvenir dans le cœur.
Son travail était achevé, quand il reçut d'un de ses
amis de Dusseldorf une lettre qui lui disait : (( Votre père se meurt. Il désire vous voir et vous pardonner. Son testanîent est fait en votre faveur. Hâtez-vous de venir. »
Charles partit et arriva trop tard. Son père était mort. Le testament qu'on lui avait annoncé ne put être découvert, et Marguerite lui en montra un qui l'instituait seule héritière des biens du vieillard. En même temps, elle déclara au jeune musicien que, comme il était cause de la mort de son père, il ne devait pas attendre d'elle le moindre secours.
Charles alla s'agenouiller en pleurant sur la tombe paternelle; puis, reprenant son bâton de voyage, retourna à Vienne. Là, il apprit à la fois deux nouvelles : Beethoven était mort, et la princesse avait quitté l'Italie pour rentrer en Russie.
Le jeune musicien restait seul. Il fit voir sa composition aux artistes de Vienne, qui la louèrent à qui mieux mieux et l'engagèrent à se rendre à Pétersbourg, en lui offrant des lettres de recommandation pour cette ville. Fasciné par une secrète pensée, il céda aux conseils de ses rusés rivaux , il dit adieu à la cité autrichienne où deux météores lui étaient apparus : le génie sous les traits de Beethoven , l'amour dans la ravissante image d'Henriette. Il recueilht le peu qu'il possédait et partit pour les froides régions du Nord, en se demandant si sous le ciel nébuleux de Pétersbourg, il ne verrait pas encore briller ces deux météores qu'il déifiait : le génie et l'amour.
Mais les semaines, les mois s'écoulèrent. L'horizon restait sombre. Au lieu de revenir à Pétersbourg , la princesse avait emmené Henriette à Odessa.
Sclîulz alla voir les différents artistes pour lesquels il avait des lettres de recommandation. Le premier à qui il s'adressa était un violoniste qui le reçut de la façon la plus polie, en lui déclarant qu'il ne pouvait en aucune façon lui rendre service. Les autres suivirent son exemple. Celui-ci avait un frère pianiste, celui-là un oncle, ce troisième était pianiste lui-même. C'était, disaient-ils, chose très-ditficile que de donner des concerts. On dépensait beaucoup d'argent pour les organiser et l'on n'en retirait rien. D'ailleurs le piano était un instrument si commun. Si Schulz pouvait sonner de la trompette, ou battre le tambour, ou se servir de quelque instrument extraordinaire, s'il était aveugle ou s'il se signalait par quelque monstruosité, alors il pourrait organiser un concert et compter sur un succès. Après ces belles observations, on lui dit que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était de donner des leçons à des enfants, ou de jouer dans des salles de bal.
Schulz voulut parler de ses compositions. Alors ses charitables confrères le regardèrent comme fou et ne voulurent plus s'occuper de lui. La nécessité l'obligea à chercher des leçons , mais il ne put trouver que deux élèves, la sotte fille d'un marchand et le fils d'un commissaire de police. Le produit de ces deux leçons formait tout son revenu. Depuis plus de trois
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ans, il vivait ainsi sans se plaindre dans son grenier, lorsqu'un matin Mûller vint, comme nous l'avons vu, l'inviter à célébrer l'anniversaire de Marie Car^ lovna.