LE COMPAGNON
Après le départ du cordonnier, le jeune artiste resta longtemps immobile sur sa chaise, le visage caché dans ses mains. Il rêvait... A quoi?... Dieu le sait. Mais triste et sombre était sa rêverie.
Tout à coup sa porte s'ouvre. Un jeune homme à la chevelure noire, vêtu d'une redingote râpée, s'approche de Charles, s'incline et lui murmure à l'oreille :
— Patience!
Charles releva la tête.
— De la patience, reprend le jeune homme, et puis la gloire!...
Charles sourit.
— Oui, la gloire, mon ami ; vois-tu d'ici la foule qui s'émeut à ton nom, s'agite devant toi et partout s'en va
proclamer tes succès. Gloire à toi ! Les femmes te tressent des guirlandes; les hommes t'applaudissent avec envie. Le pauvre artiste est devenu le maître du public ; le génie a conquis sa place. La musique excite l'enthousiasme.
— Enfant! murmura Schulz.
— Et moi, poursuivit l'impétueux jeune homme, je marche humblement derrière toi, semant des fleurs sur ton chemin. Moi, l'obscur étudiant, j'associe mon nom à celui du grand artiste, comme déjà mon élan poétique s'est associé à ton inspiration musicale. Oui, mon ami, c'est ton génie qui m'a fait poëte. C'est par tes propres pensées que j'en suis venu à penser, à sentir... à sentir si vivement. Gloire à toi, mon ami, et gloire à moi aussi qui suis ton ami, qui le premier t'ai compris!
— Hélas ! répliqua Schulz, il me semble que tu as fait de trop amples libations ?
L'étudiant rougit et baissa la tête. Le feu qu'il venait de laisser éclater s'éteignit, et sa figure avait une douloureuse expression.
— Ainsi, reprit Charles, ton entreprise n'a pas réussi?
— C'est une honte! c'est une abomination, dit son compagnon d'une voix tremblante. Tu as vu que de nuits j'ai passées sans dormir pour travailler à mon œuvre. Voilà un an que nous vivons l'un à côté de l'autre, toi avec ta musique, moi avec mes vers ; tous deux pauvres, tous deux tendant au même but. Quand j'étais à l'université de Kasan, je ne pouvais me résoudre à étudier une science aride. Je devais être poëte.
— Enfant ! se dit Charles. Je crois à la poésie, et ne crois pas aux poètes.
— J'abandonnai l'Université. Les sots me révoltèrent. Charles lui prit la main en silence, et la serra affectueusement.
— Que te dirai-je encore? Je t'ai fait lire mon roman, mes vers. Ton suffrage est bien préférable pour moi aux éloges de ce niais et ignorant public, qui applaudira quelque chétif écrivain et ne comprendra pas les grandes créations de Shakspeare. Et, pourtant, il y a dans cette idée de renommée je ne sais quoi qui nous fascine , nous subjugue et nous entraîne. La renommée, c'est la femme perfide qu'on ne peut estimer et qu'on aime follement.
— Tu as été chez l'éditeur?
— Oui. Avec l'espérance de l'avenir, ma pauvreté n'était pas pour moi un lourd fardeau. J'avais terminé hier mon manuscrit, et j'ai été chez l'éditeur.
— Et il a refusé ton livre?
— Je suis entré dans une large boutique garnie de rayons en acajou et organisée avec un grand luxe. Au fond de cette pièce, un homme portant des lunettes était assis devant un magnifique bureau, et écrivait sur un registre. Je m'avance en tremblant vers lui : — J'ai, lui dis-je d'une voix timide, un manuscrit que je désirerais publier.
Sans même lever les yeux sur moi, il me répond :
— Nous ne pubfions aucune œuvre des écrivains que nous ne connaissons pas.
120 LrS DRAMES INTIMES.
Cette froide réponse me glaça.
— Mais, lui dis-je, vous pouvez lire ce que j'ai écrit. Il me répliqua avec un dédaigneux sourire :
— Nous n'avons pas le temps de lire. Au reste, nous n'éditons rien à présent.
— Cependant vous avez déjà édité une quantité d'ou' vrages?
— C'est une autre affaire. La plupart de no^ livres sont imprimés pour le compte des auteurs. Mais, s'il nous arrive des écrivains distingués, comme, par exemple, Pouschkin, nous leur donnons une assez jolie somme.
— Et si mon œuvre est vraiment bonne?
— C'est possible. Si un juge tel que M. A. B. ou M. B. G, déclare qu'elle est de nature à plaire au public, alors nous verrons... Mais, je vous le répète, pour le moment nous ne publions rien.
A ces mots, il m'a tourné le dos, et s'est retiré dans sa chambre.
— Ecoute, mon ami, dit Charles, écoute mon conseil, Tu as dans ton pays une vieille mère, tu m'en as souvent parlé. Retourne près d'elle. Tâche d'obtenir un emploi dans le district qu'elle habite. Vous vous en trouverez mieux tous les deux. Sois un honnête homme ; remplis ton devoir. Cela vaut mieux que la renommée, semblable, comme tu le dis, à une femme que l'on recherche et que l'on méprise. Ne te trompe pas sur ta vocation. Tu es poëte parce que tu es pauvre. Si tu étais riche, tu ne penserais plus à écrire des vers. Je te l'ai déjà fait remarquer. La poésie est comme l'amour; les sentiments solennels sont
les sentiments calmes et non maladifs : c'est la lumière et non le tison; ils échauffent, mais ne consument pas. Crois-moi, retourne à ta terre natale. Je te donne un bon avis.
Schulz parlait en vain. L'agitation de son compagnon ne faisait que s'accroître. Ses yeux étincelaient ; ses lèvres tremblaient ; ses cheveux flottaient en désordre sur son front.
Tout à coup il se précipita hors de la mansarde du musicien, et s'élança dans la rue.
Le soir il ne revint pas. Des hommes delà police le trouvèrent sur le pavé à moitié ivre, l'emportèrent au corps de garde, et il n'en sortit que le lendemain.
Il y a dans la vie de singuliers rapprochements. Dans la même maison, dans le même grenier, s'étaient rencontrés ces deux pauvres jeunes gens condamnés à la même misère, animés de la même pensée, tous deux trompés dans leurs espérances, tous deux emportés dans le premier essor perfide de leur jeunesse et tous deux asservis à la même douleur. Mais Schulz était plus âgé ; il se trouvait déjà plus fatigué du combat de la vie que son fougueux ami. Il luttait depuis si longtemps que ses forces étaient affaiblies. Par un chagrin perpétuel , de même que par un bonheur permanent, on tombe dans l'indifférence ; on s'habitue à souffrir, et le désespoir devient pour l'âme une sorte de mort anticipée. Schulz en était là. Son ami, au contraire, vivait encore dans la fleur de la jeunesse. Ses émotions étaient violentes, mais éphémères. Il passait en un instant d'une
idée à une autre, tantôt pleurant, tantôt riant, puis bâtissant des châteaux en Espagne , puis s'abandonnant à un profond découragement.
Schulz était calme.