‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 17 sur 29 · LE BAL · texte numérisé non relu

LE BAL

Nous voici au fameux dimanche annoncé par Mûller. Fidèle à sa parole, Charles se dirige vers la demeure du cordonnier. La fête est préparée, mais en quel lieu? La boutique de MùUer est transformée en salle de danse. Dans un coin de cette boutique , est un large piano qu'un ami de l'artisan, qui exerce la profession d'accordeur, a bien voulu lui prêter. On a enlevé le lit de la chambre à coucher, et on a posé là deux tables à jeu, puis une table ronde sur laquelle s'élève la bouilloire.

Ivan, vêtu de son habit de parade, préside aux rafraîchissements. Quand Charles entra dans la boutique, Millier ne s'y trouvait pas. Mais il y avait déjà là une société

nombreuse : l'accordeur avec sa femme et son petit garçon, le tailleur Breitfuss et ses deux filles, la veuve Schmidenkopf et son gendre, le cordonnier Pfefer et sa femme, passionnés pour la danse, plusieurs autres cordonniers et tailleurs, un pharmacien et un personnage imposant, un marchand de Riga.

Charles s'arrêta sur le seuil de la porte, attendant Mùller. Un instant après apparut Marie Carlovna, le visage enflammé, la tête parée d'un bonnet neuf, avec de longs rubans bleus. Derrière elle, s'avançait son mari portant des pipes et des cigares :

— Soyez le bienvenu, s'écria -t-il en apercevant Schulz. Messieurs et Mesdames, j'ai voulu faire une petite surprise à ma femme, et j'ai invité à notre réunion un musicien qui nous jouera des contredanses.

— Je m'en doutais, dit en riant Marie Carlovna. Mais comment danser? Je n'en ai pas fini de mon travail à la cuisine.

— Nous vous aiderons, s'écrièrent à la fois plusieurs de ses invitées. Marie les remercia et retourna à sa cuisine avecdeuxauxiliaires. Pendant ce temps, la bouilloire sifflait et les pipes s'allumaient. Ivan commença à présenter du punch aux hommes et du chocolat aux femmes. Le marchand de Riga faisait une partie de whist avec quelquesuns des convives.

— Enfin ! s'écria Marie Carlovna en rentrant. A présent une écossaise ; je danserai avec mon mari.

Les cavaliers se hâtèrent de déposer leurs verres de punch et de faire leurs invitations.

Schulz s'assit en silence devant le piano. Les groupes se formèrent.

En avant ! s'écria Mûller.

Schulz se rappela une écossaise qu'il avait apprise dans son enfance et la joua patiemment. Les cordonniers se mirent à sauter et à cabrioler d'une façon qui égayait tout le monde. Marie Carlo vna fut emportée avec son époux dans un tourbillon de danseurs. M"^« Pfefer était dans l'enchantement. Puis, l'écossaise finie, les hommes s'essuyèrent le front avec leur mouchoir : les femmes se retirèrent dans la chambre voisine.

— Ivan! s'écria Millier , du punch et des gâteaux pour ces dames !

Il faut dire que, quand le brave cordonnier célébrait une fête, il faisait les choses grandement, et ne ménageait pas les kopecks pour donner pleine satisfaction à ses hôtes.

— Maintenant, une anglaise ! dit Marie Carlovna, reposée de ses fatigues.

— Une anglaise! une anglaise! cria-t-on de tout côté... Les groupes de danseurs s'organisent de nouveau.

Charles est assis devant son instrument, mais il ne se rappelle pas la danse qu'on lui demande, et ne sait que faire,

-— Quelqu'un de vous, dit-il, ne pourrait-il m'indiquer le mouvement et la mesure d'une anglaise? 11 y a longtemps que je n'ai pris part à une danse, et je ne me souviens pas de celle-ci.

Les femmes se regardent l'une l'autre. M^^^ Pfefer s'avance vers le piano, et de ses doigts en fait vibrer un

son qui sert de guide à Charles. Les danseurs prennent leurs places ; l'anglaise commence.

Bientôt le jeune musicien, fatigué de la monotonie de l'air qui lui a été indiqué, en dévie peu à peu, se laisse aller à un autre thème, puis se met à improviser. Jamais il n'était descendu si bas dans sa vocation d'artiste. Une douloureuse pensée oppressait son cœur et se manifestait dans son jeu. Le sentiment de l'injure faite à son art éclata en une sorte d'accords impétueux, déchirants. Puis l'inspiration de sa malheureuse jeunesse ranima tout à coup sa pâle figure. On eût dit qu'il réunissait de nouveau toutes ses forces pour lutter contre le sort, pour venger l'offense faite à sa dignité d'artiste. Ses doigts couraient sur les touches du piano comme par l'effet d'une puissance surnaturelle.

Non, ce n'étaient pas ses doigts qui produisaient de tels accords : c'était son âme profondément ulcérée. La scène qui l'entourait disparaissait à ses regards ; il ne savait plus où il était, ni chez qui il était. Il oubliait le temps, le monde, l'espace; il s'oubliait lui-même.

Quand il s'arrêta et releva la tête, tous les Allemands étaient rangés autour de lui, écoutant en silence, et devinant par instinct, à cet éloquent langage, un abîme de souffrances ; ils se tenaient près de lui dans une attitude respectueuse, comprenant quelle distance il y avait entre eux et ce pauvre musicien invité à les récréer ; ils n'osaient pas même l'applaudir; ils l'écoutaient en retenant leur souffle. Marie Carlovna oubliait son souper ; Mùller semblait absorbé dans une triste réflexion, et l'ac-

HISTOIRE DE DEUX GiLLOCHES. 127

cordeur, assis à quelque distance, se tenait immobile, la tête baissée.

Schulz fit entendre encore quelques accents saisissants; puis, remarquant que la danse avait cessé, il s'excusa de sa distraction, et voulut recommencer l'anglaise. Mais tous ses auditeurs l'arrêtèrent. L'accordeur s'approcha de lui et lui serra la main avec transport. Millier s'avança à son tour pour lui demander pardon de la hardiesse qu'il avait eue.

— Monsieur Schulz, lui dit-il en balbutiant, je ne suis qu'un simple artisan... un pauvre homme, monsieur Schulz... mais un honnête homme. Je suis honteux, Monsieur, d'avoir osé vous inviter... Pardonnez-moi... et comptez sur moi, monsieur Schulz. Vous pouvez me demander ce que vous voudrez.

— Permettez-moi, répondit Charles, de me retirer. Je ne me sens pas bien.

— Comme il vous plaira, monsieur Schulz, comme il vous plaira. Nous ne voudrions pas vous retenir.

Charles entra avec lui dans l'antichambre pour y prendre son manteau et ses galoches. La vue de ces galoches augmenta la confusion du brave cordonnier.

11 fouilla dans ses poches et en tira une petite tabatière en écaille garnie d'un cercle d'or. Cette tabatière, Marie Carlovna la lui avait donnée au temps de ses fiançailles. C'était pour lui un objet précieux. 11 la présenta à Charles en sollicitant de nouveau son pardon. « Je ne suis pas riche, lui dit-il, mais je suis un honnête homme. Si vous ne voulez pas me faire de la peine, acceptez cette hum-

ble offrande en mémoire du plaisir que vous nous avez fait. Acceptez-la comme un témoignage du respect que les pauvres ouvriers éprouvent pour votre beau talent. » Charles le regardait étonné. Puis, prenant la tabatière et serrant la main de Mùller : « J'accepte, lui dit-il, votre présent comme un souvenir de l'impression produite par Tart dans des âmes candides. Cette pensée sera pour moi une consolation. Déjà j'ai cruellement douté ; mais quand mes doutes renaîtront, en regardant cette tabatière, je me rappellerai qu'il y a de braves gens comme vous, monsieur Mùller. Adieu. Merci!

Page 1