L'ACCORDEUR
A la soirée de Mùller, personne n'avait été frappé du jeu de Schulz autant que le vieil accordeur. C'était un homme qui, par une longue expérience, avait acquis la connaissance pratique de la vie, et qui, dans sa profession, s'était fait une petite fortune. Établi depuis longtemps à Pétersbourg, il savait mieux que personne comment un musicien arrive à se faire une réputation. Avec sa pénétration habituelle, il devina le talent de Schulz et résolut de lui venir en aide.
Le lendemain, au point du jour, il alla voir Charles dans son grenier, et, lui serrant la main, lui dit avec affection :
— Je ne puis vous exprimer le plaisir que j'ai éprouvé hier à vous entendre, Cette soirée me restera dans la
mémoire comme un des meilleurs moments de ma vie. Je ne suis qu'un simple accordeur, mais je comprends l'art, c'est le charme de mon existence. Schulz soupira.
— Écoutez, continua le vieillard; à présent, il faut vous faire connaître en public. 11 faut donner un concert.
Schulz à ces mots secoua la tête .
— Oui... oui... je sais. Les difficultés, les dépenses, l'envie, la basse, la honteuse envie des artistes. Vous n'êtes pas le premier que de tels obstacles aient arrêté, et vous ne serez pas le dernier. Que de talents j'ai vus étouffés par cette vipère! De combien de douleurs n'ai-je pas été témoin?... Mais, dites-moi, à qui vous êtes-vous adressé pour vous produire en public ?
— J'avais, répondit Charles, des lettres de recommandation pour les premiers musiciens de cette ville.
L'accordeur le regarda avec surprise, puis sourit.
— Et vous les avez priés de vous aider à vous faire connaître.
— De quels autres pouvais-je attendre cet appui ?. . .
— Permettez... permettez ; vous avez agi comme un enfant inexpérimenté. Avant tout, il eût fallu vous conformer aux pratiques usuelles de notre temps. Vous deviez laissez pousser vos cheveux jusqu'à ce qu'ils tombassent sur vos épaules, laisser croître votre barbe et vos moustaches, afin de ressembler à un homme distrait, à un enthousiaste ou à un fou. Vous deviez faire connaissance avec quelques grandes dames et jouer gratuitement plusieurs foisdans leurs salons. Vous deviez prendre un ton hautain,
parler avec une dédaigneuse supériorité de tous les artistes de la capitale, afin de leur imposer la crainte et le respect. Puis enfin, par une extrême condescendance, vous vous décidez à donner un concert, un seul d'abord ; mais plus tard, vous pouvez le renouveler à divers intervalles dans Tannée. Vous envoyez alors des centaines de billets à vos belles dames, lesquelles belles dames les remettent aux malheureux qui désirent leur être agréables. Voilà comme on devient un artiste à la mode.
— Je pensais, murmura Schulz, que l'art n'avait nul besoin de la mode.
— C'est un préjugé que vous ferez bien d'abandonner. Nous vivons dans un siècle industriel. Aujourd'hui tout est soumis à certains artifices ; la science elle-même doit s'y soumettre.
— Comment donc ?
— Voici. Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui aient reçu le feu sacré, pas beaucoup d'âmes enflammées par le rayon céleste ; mais l'œuvre mécanique appartient à quiconque a des bras et une volonté. Nous en viendrons au temps 011 l'art ne sera qu'un métier, et tombera même plus bas que le métier.
— Que faut-il donc que je fasse ? demanda Schulz après un moment de silence.
— Écoutez mes avis. Je veux vous aider, quoique vous ayez vous-même, je l'avoue, aggravé les difficultés de votre situation. 11 faut que vous donniez une matinée musicale dans un salon du grand monde, tel que celui de la comtesse B..., de la comtesse Z... ou de la princesse G...
lââ LES DRAMES INTIMES.
— La princesse G... ! s'écria Schulz, est-ce qu'elle est à Pétersbourg?
— Oui, il y a un an qu'elle est revenue d'Odessa. Vous la connaissez ?
-- A Vienne j'étais chaque jour chez elle. Elle aime passionnément la peinture et la musique. Voilà une femme, ajouta Charles avec enthousiasme, voilà une femme qui, sur le retour de l'âge, a su garder le sentiment et le culte des grandes choses.
— Allons, répliqua l'accordeur en souriant, vous êtes incorrigible. Mais n'importe, la princesse me connaît. C'est moi qui prends soin de ses pianos. Allez la voir, et au nom de vos anciennes relations, priez-la de vous céder sa grande salle pour une matinée musicale.
— Avez-vous vu chez elle, dit Schulz avec embarras^ une jeune fille qui est comme sa pupille ?
L'accordeur le regarda fixement, et répondit :
— La princesse n'a pas de pupille. Au reste, chez elle^ vous apprendrez peut-être ce que vous désirez savoir. Allons-y.
Ils sortirent.