LA VISITE
Au pied d'un splendide escalier était réunie une troupe de vieux mendiants, tenant à la main de larges placets, et se querellant entre eux d'une façon qui aurait pu devenir fort désagréable, s'ils n'avaient été réprimés par le suisse, armé de sa longue canne.
L'accordeur s'élança sur le tapis de l'escalier. Le superbe personnage en livrée le laissait passer comme un chien, ne daignant pas s'occuper d'un homme de si peu d'importance. Mais il arrêta Schulz :
— Au nom de qui venez-vous ici ? lui demanda-t-il. Avez-vous une lettre? La princesse ne reçoit point de mendiants sans recommandation.
Les yeux de Charles flamboyaient.
— Je désire, répondit-il, voir la princesse que je connais depuis longtemps, et à laquelle je ne me présente pas
i3i LES DRAMES INTIMES.
comme un mendiant. Annoncez-lui Charles Schulz, pianiste de Vienne.
Le concierge le regarda d'un air incrédule ; puis, pourtant, monta l'escalier. Une demi-heure après^ il revint inviter Schulz à entrer.
La princesse était assise près de la cheminée, dans une chambre tendue en étoffe bleue. Devant elle était une table couverte de papiers et de divers ouvrages philanthropiques.
— M. Schulz, dit-elle avec une impassible physionomie, je suis très-contente de vous voir. Asseyez-vous. Qu'est-ce qui me procure l'agrément de votre visite ?
— J'ai pris la liberté. Madame, de m'adresser à vous, sachant combien vous aimez la musique.
— La musique! Ah! oui, j'aime la musique. Mais, à présent, je n'ai pas le loisir de m'en occuper. Le soir, il faut que j'aille dans le monde, et le matin, j'ai mes affaires. Les malades, les orphelins m'ennuient au delà de toute expression. Ils prennent tout mon temps, et je ne fais rien.
— Étrange charité I se dit Schulz.
— En quoi puis-je vous être utile ? demanda la princesse.
— On me conseille de donner une matinée musicale. La bienveillance que vous avez daigné me témoigner autrefois m'a fait espérer que vous voudriez bien m'accorder votre salle.
La princesse fronça le sourcil, puis répondit d'un ton froid :
HISTOfRE DE DEUX GALOCHES. 135
— Je VOUS avoue que je n'ai jamais voulu accéder à une pareille demande. Mais, comme vous êtes pour moi une ancienne connaissance, je serai pour vous moins sévère. Xa salle est à votre disposition.
A ces mots elle sonna. Un domestique s'avança sur le seuil de la porte.
— Allez, dit-elle, ordonner à cet insupportable accordeur de cesser son vacarme, et de ne revenir que lorsque je ne serai pas à la maison. Je suis occupée ; excepté la princesse Barbara Baxilerna, je ne reçois personne.
Charles se leva. Il voulait parler d'Henriette, et ne savait comment s'y prendre. La princesse, par son silence, l'engageait à sortir. Il s'excusa de sa démarche , balbutia un remercîment et se retira.
L'accordeur l'attendait sur l'escalier.
— Avez-vous la salle? lui demanda- t-il.
— Oui, répondit Charles d'un air sombre.
— Eh bien ! allons voir les artistes qui doivent vous seconder. Vous ne pouvez à vous seul donner un concert.
— Mais ces artistes me connaissent, et ils n'ont pas voulu m'aider.
— Ne craignez rien. Venez avec moi.
Ils se présentèrent chez le violoniste qui avait plus que tout autre décourap^é Charles dans sa première tentative. Le fier musicien était en robe de chambre, plongé dans un fauteuil. Il se leva à peine en voyant entrer les deux solliciteurs. Sa figure avait une expression de dédain, ses lèvres murmurèrent :
-^ Que désirez-vous?
— Nous sortons, dit l'accordeur, du palais de la princesse G.
Le violoniste prit un air plus affable, et invita les deux amis à s'asseoir.
— La princesse G., continua l'accordeur, veut absolument que M. Charles Schulz donne , dans la grande salle de sa maison, une matinée musicale.
Le violoniste se tourna vers Schulz en souriant.
— La princesse G. a connu M. Schulz à Vienne, où il était très à la mode.
— - En vérité, s'écria le violoniste.
— La princesse G. serai^t très-contente si vous vouliez bien vous associer à ce concert qui doit avoir lieu chez elle, dans une salle magnifique.
— Monsieur Schulz, dit le violoniste, je serai charmé si je puis vous être de quelque utilité.
Schulz ne disait rien. Il ressemblait à un martyr.
— J'ai aussi l'intention, ajouta le violoniste, de donner moi-même un concert. Jespère , monsieur Schulz, que vous voudrez bien me faire l'honneur d'y prendre part.
— Très-volontiers, répondit Charles.
11 se leva avec son ami. Le violoniste les reconduisit jusque dans l'antichambre et leur fit un profond salut.
Un des plus ardents désirs de ce musicien était d'obtenir le patronage de la princesse. Il espérait attirer son attention, depuis qu'elle avait renoncé à la musique pour
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S9 vouer aux œuvres de bienfaisance. Tout à coup la voie lui était ouverte, et il en était ravi.
Dans la rue, Schulz voulut faire quelques observations à son ami.
— Pauvre garçon, lui répondit celui-ci, vous êtes comme un agneau parmi les loups. Si vous voulez réussir, n'ayez donc pas de tels scrupules de conscience.
— Hélas ! reprit Charles, le monde est-il donc si corrompu qu'il ne s'y trouve pas un autre sentiment que celui de l'égoïsme, et qu'on ne puisse y distinguer un bon mouvement, même quand ce ne serait qu'un mouvement involontaire? Les hommes sont-ils donc tous lâches et méprisables ?
A ces mots, sa main se posa sur la tabatière de Millier ; il tira la petite boîte de sa poche, la regarda et éprouva au fond du cœur une émotion meilleure.
En ce moment, deux doigts s'allongèrent vers la tabatière.
— Permettez, Monsieur, je suis le conseiller de cour... Charles releva la tête. Devant lui était un petit homme,
vêtu d'une façon prétentieuse, portant des lunettes bleues, et qui, avec son nez en l'air, paraissait fort satisfait de sa personne.
Il avança sa main vers la tabatière en répétant : Permettez ! et en ajoutant avec fierté : Je suis le conseiller de cour...
Schulz ne comprenait pas pourquoi un conseiller de cour aurait le droit de toucher à sa tabatière.
— Que voulez-vous? demanda-t-il
— Une prise de tabac.
— Je ne prise pas, répondit froidement le musicien en remettant sa boîte dans sa poche.
Le conseiller parut très-décontenancé.
— Chose étrange ! murmura-t-il ; une impolitesse ! une très-grande impolitesse ! Le prince Boris Petrovitch , le comte André Ilitch, le prince Basile Andrevitch me disent cependant : Moucher, voulez-vous?...
Schalz était déjà loin.
Le petit homme continua à cheminer dans la rue en se disant encore : Le prince Boris Petrovitch, le prince Basile Andrevitch... Oui, une très-grande impolitesse... Tout à coup son visage s'irradia. Un grand seigneur venait ' de lui faire un signe de tête en passant. Le conseiller s'inclina à droite et à gauche, salua jusqu'à terre, et poursuivit sa marche avec une satisfaction inexprimable.