‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 20 sur 29 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

5° Solo de violon (M. X.).

6° Duo de la Norma{W^^ Y. et M. Y.).

7° Concerto de Mendelssohn ( M. Schulz). Prix d'entrée : 10 roubles.

On trouvera des billets au magasin de musique de M. Petz ; chez l'accordeur, demeurant au n° k'^ de la petite Morskoi, et, le jour du concert, à l'entrée de la salle.

C'était l'accordeur qui avait lui-même fixé à dix roubles le prix des billets, malgré Charles qui trouvait ce prix trop élevé. Le vieil habitant de Pétersbourg était convaincu qu'on juge du mérite de l'artiste selon l'argent qu'il exige pour faire voir son talent, et qu'il se déprécie lui-même en appliquant à ses œuvres un chiffre trop modeste.

Au jour indiqué, tous les préparatifs sont faits dans la salle de la princesse. A deux heures sonnant , Schulz est dans une chambre voisine, attendant le moment où il doit paraître devant le respectable public. Ce respectable public n'est pas nombreux; quelques intrépides amateurs de concert, quelques élégants désœuvrés qui ne savent comment passer leur matinée. Au premier rang, une jeune femme, avec un chapeau rose, à côté d'un petit homme prétentieux qui porte des lunettes bleues; au cinquième rang, Marie Carlovna, parée de son bonnet neuf avec le bon Millier: plus loin, le pauvre étudiant, le compagnon de Charles. Ajoutez à cela une vingtaine d'individus qu'on ne connaît pas, et qui vont partout, soit par plaisir, soit par devoir ; en tout, une cinquantaine de personnes. La prin-'

HISTOIRE DE DEUX GALOCHES. I4l

cesse ne se montra pas. Elle avait pris cinq billets, en s'excusant de ne pouvoir, à cause de ses affaires^ assister à cette réunion.

L'ouverture finie, l'accordeur rapproche un peu le piano, soulève le couvercle et se retire à l'écart. Schulz s'avance. Selon la coutume, le public le salue par un applaudissement. Le timide musicien fait quelques pas^ s'incline, et tout à coup reste immobile. Son regard vient de rencontrer le regard de la jeune femme au chapeau rose. Le frisson court dans ses veines^ le feu lui monte au visage. Il a reconnu Henriette, assise à côté de l'homme aux lunettes bleues qui sourit méchamment. Il lui semble avoir vu cet homme quelque part. Henriette est calme ; sa physionomie n'a trahi aucune émotion ; cependant sa lèvre inférieure est agitée par une sorte de mouvement convulsif . Le public attend , l'accordeur tousse , Marie Carlovna se lève, et l'étudiant fait le signe de la croix.

Schulz s'incline et machinalement pose ses doigts sur le piano. Mais ses mains tremblent, son esprit est bouleversé. Il joue sans expression, se trompe, et à un c ertain passage s'égare complélemenL Le violon rit d'un rire sournois. La contrebasse secoue la tête. Un critique qui, contre l'habitude des critiques, avait, cette fois, payé son billet, exprime tout haut son mécontentement, et deux dandys quittent la salle.

C'en était fait à tout jamais de la réputation de Schulz comme musicien.

Le concert continue. Le solo du violoniste est très-bien exécuté. Le chanteur et la chanteuse chantent faux, selon

leur coutume ; cependant le public, qui a pour eux une vieille indulgence , les applaudit. Schulz commence le morceau de Mendelssohn. Cette étrange composition s'accordait avec l'agitation de son âme. Une soudaine, une impétueuse, une bouillante inspiration tout à coup l'enflamme; il joue dune façon merveilleuse. Par malheur, le respectable public ne l'écoutait déjà plus. Dans tous les rangs, on entendait remuer les chaises. Le petit homme enveloppait Henriette dans son châle. Les auditeurs se dispersaient.

Quand Schulz acheva'son morceau, la salle était vide. Il n'y restait plus que trois hommes qui applaudissaient avec enthousiasme: l'accordeur, le cordonnier et l'étudiant. Ils s'approchèrent du pauvre artiste et essayèrent de le consoler.

Schulz les remercia par un signe silencieux, descendit dans la rue avec son compagnon, rentra en silence dans sa mansarde, et se jeta sur son Ut. La fièvre agitait ses membres. Son âme était abattue.

Il passa une nuit affreuse, dans une sorte d'anéantissement et de délire.

Le lendemain, au moment où il reprenait enfin une idée plus lucide, à son chevet était assis l'étudiant qui lui remit une lettre... une lettre d'Henriette.

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