‹ Les tyrans de village (volume 2)Chapitre 21 sur 29 · LA LETTRE · texte numérisé non relu

LA LETTRE

« Pardonnez -moi, Charles, ne me méprisez pas, ne me maudissez pas. Je suis mariée, cependant je n'ai point oublié les serments que je vous avais faits. Je suis mariée; je ne devrais point vous écrire, cependant je vous écris.

» J'espérais vous rencontrer encore en ce monde, vous revoir heureux, illustre. Alors je me serais tenue à l'écart. Votre bonheur aurait été pour moi une assez grande joie, une assez douce consolation pour le reste de ma vie.

» Mais je vous ai revu seul, souffrant, méconnu. A Taspect de votre figure transformée par la douleur, j'ai cru que mon cœur allait se briser. J'ai compris que vous ne m'aviez pas oubhée, et que mon abandon avait été pour vous un coup fatal, J'ai résolu de me justifier devant vous. Que Dieu me pardonne !

i-ik- Les drames intimes.

» Vous savez, Charles, que j'étais une pauvre orpheline. Je vivais chez une tante qui avait deux enfants, deux filles, et très-peu de fortune. Ma situation était étrange. Ma présence dans cette maison rappelait à ma tante la mort de son frère , et en même temps Fobligeait à songer au surcroît de dépenses que lui imposaient ma nourriture et mon entretien.

» Elle était bonne envers moi et hostile. Jamais elle ne m'a dit que j'étais pour elle un fardeau, mais elle ne manquait pas une occasion de me le faire sentir. Ma situation était d'autant plus pénible que je n'avais pas le droit de m'en plaindre.

)) A cette époque, la princesse G... cherchait une compagne. Ma tante saisit avec joie cette occasion de se délivrer de moi. Elle me conduisit dans le splendide appartement de la grande dame qui me reçut fort gracieusement, me fit une quantité de promesses, et m'emmena avec elle en voyage.

» A Vienne, vous et moi, nous nous comprîmes bien vite. Ce temps-là sera pour moi à jamais sacré. Quand je vous eus quitté, je racontai à la princesse tout ce qui s'était passé entre nous, tous nos projets et nos espérances. Elle en sourit. Deux années s'écoulèrent. Nous revînmes en Russie. Chaque jour, la princesse allait dans le monde ; mais je remarquais en elle un singulier changement : elle ne montrait plus le même goût pour la musique, ni pour la peinture, et faisait de toutes nouvelles connaissances ; enfin, la prédilection qu'elle avait manifestée pour les arts disparut. Alors, je devinai qu'elle n'avait fait jusque-là que

MISTOIRE DE DKUX GALOCHES. 145

jouer habilement un rôle ; je reconnus qu'il n'y avait pas en cette femme un sentiment vrai, que tout en elle était calculé et réglé, selon les fantaisies du monde. Il était de bon ton alors de s'occuper d'oeuvres de charité. La princesse réfléchit qu'à son âge, une réputation de bienfaisance lui conviendrait mieux que l'auréole d'une Aspasie, à laquelle, comme elle le disait ellemême, s'allie toujours une idée d'affectation, une image théâtrale.

» Alors les artistes dont elle était la patronne furent trèssèchement congédiés par le concierge, et ses antichambres se remplirent de mendiants qui lui étaient adressés par des princes et des comtes, pour faire voir l'éclat de sa bienfaisance. Mais cette bienfaisance n'était pas plus sincère que son enthousiasme pour les lettres et les arts.

» Dès ce temps-là, je ne lui étais plus nécessaire. Un jour elle m'appela près d'elle et me dit que le conseiller Thedorinck lui avait demandé ma main. Je refusai d'accepter ses propositions. La princesse irritée parla de vous avec mépris, en même temps qu'elle vantait la fortune du conseiller. Alors je vis ce qu'il y avait d'égoïsme dans cette grande dame.

» Je ne vous ai pas dit que la princesse avait un fils qui demeurait avec nous, un jeune homme du monde, esclave de la mode, dansant à merveille la mazurka, toujours occupé de galanteries, un de ces hommes comme il y en a tant dans cette capitale. Il voyage à présent en pays étranger.

» Un jour. .. Ah ! je ne puis encore y songer sans honte,

un jour il me fit une déclaration. 11 m'offrait son cœur, mais non pas sa main.

)) Je pleurai amèrement ce jour-là sur ma situation qui m'exposait à un tel affront. Et, en effet, qu'étais-je? Quelque chose de plus qu'une femme de chambre, une sorte de poupée, un objet de distraction. Pour cet emploi, on me nourrissait et on m'habillait.

» La princesse parut ensuite et m'accabla de reproches.

)) — Je sais tout, me dit-elle, je sais pourquoi vous refusez un brillant parti ; vous songez à prendre mon fils dans vos lacets ; vous voulez qu'il vous épouse ; lui-même en est convaincu. N'êtes-vous pas honteuse, vous que j'ai prise dans la rue, de me récompenser ainsi de ma générosité ?

» En ce moment... pardonnez-moi, Charles! je me

sentis résolue à toute extrémité. Thedorinck fut appelé. On me laissa seule avec lui.

» — Si vous le voulez, lui dis-je, je vous épouserai ; mais je ne vous aime pas; j'en aime un autre... Charles Schulz.

» — On ne fait pas de tels aveux à un mari, me répondit-il en riant.

» —Je n'ai pas voulu vous tromper. Je vous serai fidèle, mais vous n'aurez pas mon amour.

» Il me regarda et ne me comprit pas.

» Ce fut pour moi une consolation. Je sentis qu'entre son âme et la mienne il n'y avait aucune union.

') 11 avait besoin de la protection de la princesse, et la

princesse désirait se débarrasser de sa demoiselle de compagnie.

» Voilà comment je suis devenue la femme de Thedorinck.

» Charles, ne me condamnez pas. Voyez, j'ai été jetée sans appui dans le grand monde, dans cet abîme d'hypocrisie et d'égoïsme. L'hypocrisie et l'égoïsme m'ont écrasée. Suis-je coupable? Charles, Charles, ne me pardonnerez-vouspas? ))

Le lendemain, Henriette reçut le billet suivant : a Henriette, j'ai été au bord du tombeau. Pourquoi m'avez-vous arrêté sur cette pente? Pourquoi ce souvenir qui dans mon infortune me saisit comme une amère dérision? Oubliez-moi! Je ne suis plus ce que j'ai été ; vous ne me connaissez plus. A présent, je suis misérable, complètement misérable, dans mon héritage, dans mes œuvres, dans ma pensée et mes sentiments. Un seul trésor m'est resté dans le cœur : mon amour pour vous, mon Henriette ; pour toi, ma fiancée. Ce trésor, je l'emporte partout avec moi. Quand le jour viendra où nos âmes pourront se rejoindre dans les régions éclairées par l'éternelle lumière, alors nous serons heureux. A présent, adieu! »

Henriette était femme. Plus son ami se montrait malheureux et privé de tout espoir, plus elle s'affermissait

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dans son affection, plus elle se sentait emportée par le désir de le consoler, sans craindre de manquer aux convenances. Elle courut s'asseoir à sa table, et d'une main tremblante écrivit ces quelques mots :

« Demain soir, à huit heures, je vous attends. »

Elle et lui, ils avaient passé ensemble tant de bonnes heures dans leur jeunesse ; ils s'étaient livrés à tant d'espérances! Ils s'étaient unis l'un à l'autre en croyant à l'avenir... Et maintenant quel changement! Henriette était mariée ; Charles avait passé par tous les degrés du désenchantement de l'artiste, et avait vu s'écrouler toutes ses idoles.

Il attendit avec joie et avec effroi le moment qui lui était assigné.

Ce jour-là le ciel était noir. Il en tombait des torrents de pluie. A huit heures, le jeune musicien, enveloppé dans son manteau , sonnait à la porte du conseiller. La clef tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit. Henriette était devant lui. Leur cœur à tous deux battait violemment, et tous deux se regardèrent sans proférer un mot.

Henriette le conduisit au salon, puis s'écria :

— Pardonnez-moi 1

— Vous pardonner, répondit Charles à voix basse. Aije le droit de vous accuser? Ai-je moi-même remph mes promesses? Est-ce ainsi que je devrais reparaître devant vous? Je suis pauvre, je vous le répète, très-pauvre... Soyez indulgente et renvoyez-moi !

Les yeux d'Henriette se remplirent de larmes.

— Vous êtes injuste envers moi, murmura-t-elle ; vous êtes cruel !

— Je vous dis que je suis pauvre, répondit Schulz. J'enseigne l'alphabet aux petits enfants, et je fais danser les ouvriers; je suis pauvre et je m'incline quand on me froisse et quand on me maltraite.

— Autrefois, vous étiez fort contre la pauvreté.

— Autrefois, oui, quand tout ce qu'il y a de noble et de beau enflammait mon esprit, quand je planais sur les ailes de la poésie dans des régions lumineuses. A présent, je suis las ; mes ailes sont brisées, et je suis retombé sur la terre.

— Mais sur cette terre, Charles, vous trouvez une pauvre femme qui n'a pas moins souffert que vous, une femme qui vous offre comme une compensation aux rêves évanouis un sentiment élevé. Vous n'êtes pas un homme du monde, Charles ; vous chercherez la satisfaction de vos désirs dans une honnête pensée et non point dans un lien coupable. Je ne puis pas, je ne veux pas manquer à mes devoirs d'épouse, non que je redoute l'opinion du vulgaire ou les fureurs de l'être indigne à qui l'on m'a sacrifiée ; mais je ne veux pas entacher la chaste, la sainte tendresse qui nous unit l'un à l'autre. Je veux rester pour vous comme une pure inspiration et vous conserver comme une céleste consolation.

Charles tomba en silence à ses genoux.

— N'est-ce pas, continua Henriette, n'est-ce pas que nous ne . sommes point assez faibles et assez misérables pour que ce monde mensonger nous enlève et notre bon-

heur et nos ardentes croyances? Non, vous ne le voulez pas. Que le monde nous enlace dans les liens de ses formes extérieures, qu'il nous jette à nous autres pauvres femmes, un nom injurieux, il est au fond de notre âme une retraite mystérieuse, un sanctuaire où personne ne peut pénétrer sans notre assentiment : c'est notre conscience, c'est l'asile sacré où nous échappons aux tumultueuses agitations. Personne ne peut le violer et personne ne peut nous l'enlever. Vous me comprenez, vous, Charles, qui, dans votre lettre, m'avez appelée votre fiancée !

— Que votre volonté soit faite ! répondit doucement Charles. Mon existence peut être encore soutenue par vous. J'ai été très-malade, Henriette. Hier, il me semblait que ma tête allait se fendre; j'étouffais, et d'étranges visions tourbillonnaient dans mon cerveau ; mais les ténèbres de mon âme se sont éclaircies à votre aspect, comme les nuages se dissipent à la lumière du soleil. Ne m'enlevez plus mon soleil ; laissez-moi me réchauffer à ses rayons. Sans vous, je le sens, la vie, pour moi, c'est le néant.

— Revenez demain soir, reprit Henriette, et après et chaque jour. Nos entrevues doivent être secrètes ; nous devons les cacher comme si nous commettions une faute. Nous resterons unis par un sentiment d'amitié plus élevé que l'amour ; mais ce sentiment , peu d'êtres le comprendraient. Nous le garderons mystérieusement et religieusement entre nous. Est-ce aussi votre volonté ?

Schulz était comme un enfant, tantôt pleurant, tantôt riant. La douleur et la joie se confondaient dans son esprit. M leva les yeux sur Henriette, et éprouva une sorte d'amère félicité.

Ainsi se passa la première soirée.

M. THEDORINCK

Il existe en Russie une race particulière d'individus, obscurs, chétifs, intrigants , attachés à un emploi officiel dans les gouvernements éloignés de la capitale. Comment ils ont rempli leurs fonctions et ce qu'ils ont fait dans leurs lointaines résidences, c'est ce qu'il serait difficile de dire. Tout ce qu'on sait, c'est qu'après être entrés au service avec une centaine de roubles d'appointements, ils en sortent avec une fortune d'un demi-million. Après avoir ainsi prudemment amassé leur trésor, ils abdiquent leur place et cherchent une protection pour ne pas avoir à redouter quelque fâcheuse enquête. La plupart épousent les jeunes filles élevées dans les maisons des grandes dames et se rendent agréables à leurs puissantes patronnes en chantant dans leurs salons,

Le mari d'Henriette appartenait à cette classe d'individus. Fils d'an petit employé, à trente ans, il occupait luimême les humbles fonctions d'écrivain dans un tribunal de district. Puis sa carrière s'élargit. Il alla en Sibérie, devint avocat et conseiller ; puis il changea encore de résidence et se trouva impliqué dans une affaire où il était menacé d'une sentence capitale. Il eut l'art de faire retomber tout le poids de cette procédure sur un de ses associés, après quoi il demanda à quitter le service pour raison de santé. Il se trouva alors possesseur d'une fortune considérable et voulut se marier. Le hasard le conduisit chez la princesse. Nous savons ce qui en arriva.

Nul homme ne se résigne aisément au dédain de sa femme. Mais Thedorinck était si content de lui-même qu'il ne pouvait faire attention aux procédés d'Henriette à son égard. La noblesse lui tournait la tête. Il éprouvait des transports de joie indicibles, si par hasard, au théâtre, il lui arrivait d'être assis à côté d'un général, ou s'il jouait au whist avec un grand seigneur. Après son mariage, il continua à fréquenter assidûment le salon de la princesse. Il y allait chaque soir, et si alors on manquait d'un partenaire à la table de jeu , il avait l'insigne honneur de faire la partie de Son Excellence, et cherchait à perdre pour se maintenir dans ses bonnes grâces.

Pendant ces soirées, Henriette restait seule.

Depuis quelque temps, le conseiller avait un air plus important. 11 était en négociation pour acheter, bien entendu sous le nom de sa femme, un très-beau domaine

dans la Petite-Russie, celui-là même où son père, avant d'entrer dans un bureau, avait rempli un emploi de valet. Cette acquisition avait toujours été le point culminant des rêves de Thedorinck, et il la considérait déjà comme un fait accompli. La vente allait se faire ; il s'habilla à la hâte et entra dans l'antichambre pour y prendre son manteau et ses doubles chaussures.

— Que s'est-il donc passé ici ? s'écria-t-il. D'où viennent ces sales galoches ? A qui sont-elles? Quelqu'un est-il entré ici?

— Non, personne, répondit le domestique.

— .C'est singulier, reprit le conseiller. Ces galoches vont très-bien à mon pied. On dirait que ce sont les miennes. Mais qui donc les a ainsi abîmées ? Je ne puis les prendre dans cet état. Je sortirai à pied sans galoches... Oui, mais si je me refroidis, si je m'enrhume, si je tousse ? C'est très-désagréable !

Thedorinck prit une voiture, et fut de mauvaise humeur tout le jour, d'autant que la vente avait été ajournée.

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