‹ Les tyrans de village (volume 3)Chapitre 10 sur 17 · NO LES TYRANS · texte numérisé non relu

NO LES TYRANS

les grands bras de Louspillac, et versa deux ou trois larmes.

— Soyons amis! dit-il en rougissant

Et, de ce jour, ils le furent. Beautrubin aima Louspillac de toute la peur qu'il avait eue. Et puis, il Tadmira sincèrement, et fat glorieux d'inspirer à ses cdiës cette espèce de terreur subalterne, même mèléa de réprobation tacite. Enfin, lui, Beautrubin I avait tenu tète à ce formidable pandour I On les redouta de plus en plus, l'un traînant l'autre. N'est-il pas doux, pour un ancien mercier, de faire trembler un pays au bruit de ses pas? Louspillac, parasite de la goinfrerie de Beautrubin, et Beautrubin, parasite de la brutalité de Louspillac, se suffisaient et se complétaient à merveille. Ds eurent même toit, même table, même existence. Es furent inséparables comme Euryale et Nisus, ou plutôt comme don Quichotte et Sancho Pança» auxquels ils ressemblaient.... au physique. Seulement, — 6 dégradation des races 1 — Louspillac était un don Quichotte méchant et Beautrubin pn Sancho stupide.

— Maintenant je voudrais les voir ! dit Michel au père Sanas, qui lui raconta la plupart de ces détails. Où diable les rencontre-t-on

— Ces messieurs? Mais leur vie est réglée comme . un papier de musique. Après leur exercice de fleurets, ils sortent pour aller déjeuner et lire le journal au café Militaire. M. Louspiilac fait imman* quablement à ce pauvre M. Quoniam la niche que vous savez...

— Eh I non, je ne sais pas. Qu'est-ce que c'est donc?

Mais, en ce momenti la petite fille de Sanas entrait dans la salle à manger, l'aubergiste posa un doigt sur son œil, tordit sa bouche et dit seulement':

— On vous contera cela.

Michel, très-intrigué, dut se contenter de cette réponse et de cette pantomime.

— Après le déjeuner, continua maître Sanas^ ils vont en chasse ou bien à leurs métairies et à kurs fermes. M. Beautrubin prend la joue aux jolies filles, car il est gâlantin. A trois heures le tir, à quatre le dîner. Ensuite quelques visites , chez madame Molineau et ailleurs. A neuf heures, un bon souper, et puis le lit. Ah I ils se la passent douce. Mais aussi, ce sont des gaillards qui ne se mouchent pas du pied ! — - Où vous les rencontrerez? partout ! au café Militaire^ au Ck>ars, sur les routes.

H2 LES TYRAxNS

Le môme jour, dans Taprès-midi, le souhait de Miclieî devait être à moilié exaucé.

Il était allé au Coars, sa promenade favorite, n vit levée la barrière d'une grande prairie coupée d'eau vive et de haies en fleurs, et.il entra sans façon pour admirer de près trois ou quatre belles vaches couchées au soleil; tous les rêveurs aiment ces bêtes mystérieuses, puissantes et douces parce qu'elles ont l'air de ruminer à peu près comme ils pensent. Michel Ion* geait dans l'herbe du* pré le fossé qui le séparait du Cours. Tout à coup, de l'autre côté dé la palissade, il entendit, dans l'allée la plus proche, le frôlement d'une robe et des pas précipités; il vit une femme pâle et haletante qui courait, et il reconnut Jacqueline.

Elle cria en l'apercevant: — A moi, monsieur, à moi !

Franchir le fossé, escalader la palissade et s'élancer aux côtés de Jacqueline fut pour Michel l'affaire d'un instant.

— Oh ! pardonnez-moi, monsieur I lui dit Jacqueline. C'est que j'ai eu peur, voyez-vous ! de M. Louspillac. Il voulait me parler de force. Je me suis sauvée, il me poursuivait.

•^ Où donc est-il, ce bulcr?

— Là-bas, ra coude de l'allée.

— Daignez prendre mon bras, mademoiselle, et ne craignez rien ! dit Michel , dont le cœur battait fort d'indignation et d'émotion.

Et, tournant la tête à demi, il vit, en effet, à cent pas de là, au bout de Pavenue, se profiler la longue silhouette efflanquée de Louspillap.

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Jacqueline entraînait rapidement Michel, tout en jetant en arrière un regard inquiet. Elle vit LouspillaCy après un moment d'hésitation, tourner les talons et disparaître. Elle respira.

Puis, reportant les yeux sur Michel :

— Ah ! mon Dieu ! malis où vous êtes- vous blessé, monsieur? votre sang coule 1 s'écria- 1 -elle tout à coup.

Michel s'aperçut seulement alors qu'en franchissant la palissade, il s'était déchiré le poignet à l'un des pieux.

— Ce n'est rien ! dit-il , une égratignure ! Malheureusement, ce ne peut être une expiation suffisante de ma stûpide méprise de l'autre jour.

— Ne parlons plus de cela ! reprit vivement Jacqueline. C'est oublié ! vous voyez bien que je n'ai pas hésité à vous appeler tout à l'heure. — Oh! mais arrêtons-nous un peu, je vous en prie, et voyez à étancher ce sang. Vous vous ête^ fait bien mal 1 Ai-je été sotte de vous presser tant f

Michel serra son mouchoir autour de son poignet.

— Voilà qui est pansé 1 dit-il. Continuons de marcher. Comment donc M. Louspillac avait-il l'audace de vous poursuivre?

— J'étais allée voir ma nourrice qui est chargée de famille et que j'aide de mon mieux. En sortant de chez elle, je l'ai trouvé à la porte. Il m'a dit de sa voix brève : — « Je vous attendais , j'ai à vous parler , il faut que je vous parle 1 » — Ce qui m'a surtout effrayée, figurez-vous, c'est qu'il était seul et sans M. Beautrubin, qui ne le quitte jamais. J'ai répondu, toute troublée, en le priant de me laisser et en

essayant de passer outre. Mais il a répété plus impérieusement : « Je veux vous parler! » et il a fait le mouvement de me saisir le bras. Alors soudainement je suis rentrée chez ma nourrice. Par malheur», elle était seule; ses garçons travaillent encore aux champs. Je me suis glissée le long de son enclos en me baissant derrière la haie, et je suis sortie par une ouverture que les enfants ont pratiquée dans le buisson. Je me croyais sauvée, quand M. Louspillac, qui était resté à la porte de la maison, m'a vue de loin et s'est élancé. J'avais de l'avance, j'ai couru, j'ai couru, espérant toujours rencontrer quelque passant. Personne ! A cette heure-ci , le Cours est désert. Enfin , je vous ai reconnu dans le pré de M. Gillet et j'ai crié vers vous. Je comptais bien qu'il n'oserait contraindre une femme devant un étranger. Vous savez le reste.

Jacqueline marchait et parlait vivement. Elle était toute rose et toute émue. Michel qui retombait peu à peu sous le charme, ne lui répondait pas ; il pensait :

— Je tiens de nouveau ma jolie énigme. 11 faut, pour le coup, que je la déchiffre. Mais, cette fois, soyons prudent.

— Nous voici dans les rues habitées, lui dit Jacqueline; pardonnez-moi, je suis obligée de quitter votre

bras. Ne vous offensez pas, je vous en prie. Une petite ville, c'est très-sévère , et je n'ai pas le droit, moi , de braver l'usage... — Mais voyez donc! repritelle aussitôt, votre sang ne s'arrête toujours pas, il a traversé le mouchoir. Nous sommes à deux pas de ma maisonnette, vous allez y entrer, tant pis! et je vous panserai.

— Ne sera-ce pas vous compromettre, — dans une petite ville ? répartit Michel en secouant la tête.

— Tant pis, Je vous dis ! Quand vous êtes blessé pour moi, j'irais me préoccuper de quelques méchants propos ! D'ailleurs , Manon , ma vieille bonne , est Ut

qui coud, tenez, sur ce banc. — Manon, ouvre-nous. Je t'amène un blessé. — Entrez, entrez, monsieur. Est-ce vous qui allez me refuser à présent ?

Michel, ravi, n'hésita plus; il traversa le beau verger mystérieux qui, la veille, lui avait paru plus défendu que le jardin des Hespérides. El, l'instant d'après, Jacqueline le faisait asseoir dans son salon, — une pièce simple, gaie, coquette à peu de frais, animée, en un mot, par une maltresse de maison jeune fille.

Aidée de Manon, Jacqueline lava la déchirure du poignet de Michel avec de l'eau fraîche, la ferma avec

du taffetas d'Angleterre» la banda avec une toile fine. Gomme elle était très-affairée, sa fine langue rose courait vite sur ses lèvres. Et sa main était si légère et si délicate au blessé ! Ah I pour être effleuré de cette douce main, Michel aurait bravé bien d'autres périls.

— Savez-vous, disait Jacqueline en attachant un dernier nœud, que la blessure était encore assez profonde 1 Par bonheur aucun nerf n'a été touché. Vous êtes, je l'espère, sauvé pour cette fois, mon chevalier.

— Merci ! reprit Michel, qui n'osa même plus po-

ser ses lèvres sur la mcin bienfaisante.

— Oh ! c'est i moi de vous dire merci!

— Cet homme vous cause-t-il vraiment tant d'effroi?

— Effroi n'est pas le mot, mais quelque chose frémit et crie en moi toutes les fois que je le rencontre.

— Eh I c'est peut-être de l'aversion cela, mais ce pourrait aussi bien être... le contraire.

Elle fit sans répondre une petite moue hautaine. Michel avait maintenant si peur de l'offenser I il parla vite d'autre chose.

— Vous éles à merveille ici, savez-vous ! IranquilICy abritée, heureuse.

•—Heureuse seule, hélas 1 La maison me parait bien grande, à moi ! Mon père l'avait arrangée pour y vivre en famille. Du moins, j'y suis chez moi ; c'est

beaucoup. Vous avez vu que ma pauvre tante est logée en location, à la gêne et tristement.

— Pourquoi ne demeure-t-elle pas avec vous?

Elle secoua douloureusement la tête. La question

était trop délicate pour qu'il osât insister. Il reprit i

— Comment savez-vous donc que je suis allé chez madame Firmin? .

— Eh ! mais je vous y ai envoyé. Et puis, monsieur, croyez-vous qu'on habite impunément une bourgade? Tout le monde sait ici, et je sais comme tout le monde, vos moindres faits et gestes, vos moindres mots, vos moindres pas, votre activité aux travaux de la mairie et votre conduite intrépide à la Société des Amis des Arts. Mon amie de pension. Céleste, vous a trouvé elle-même bien supérieur à M. Rusant, qui a voulu être trop supérieur, dit-elle.

— Ah! mademoiselle Céleste dit cela?

— Et elle a tort, monsieur! et M. Kusant avait raison ! Vous exposer contre ces gens-là, yous !

PE YILLAGC 42t

— Vous les méprisez donc ? dit Michel vivement.

Il l'observait d'un regard pénétrant. Elle ne répondit encore que par un profond soupir.

Il se leva brusquement.

— Eh bieni vous partez déjà?

— Parbleu! je me sauve I dit-il avec une feinte colère. Vous êtes par trop mystérieuse ! C'est ce qui m'a d'abord tenté l'autre jour, je m'en souviens bienI Mais aujourd'hui j'aime mieux vous fuir à temps, — ombre! rêve! caprice! chimère insaisissable! fièrc jeune fille et bonne enfant ! ange qu'on exorcise, démon qu'on invoque!... qu'est-ce que vous êtes au juste, sphinx de Bellevue?

Elle partit d'un éclat de rire d'enfant.

— Oui, votre autre amorce! votre rire de sirène! mais on ne sait pas même si vous êtes vraiment gaie.

—Ah! je ne demanderais pas mieux, allez! ditelle avec §a façon jeune et naïve. Si je ne suis pas heureuse, ce n'est pas ma faute, je vous assure ! Je m'y prête tant que je peux, je n'ai jamais boudé le bonheur et je fais toutes sortes d'avances à la joie !

— Tempête et furie ! voilà encore que vous êtes charmante ! Adieu ! adieu ! adieu !

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