‹ Les tyrans de villageChapitre 3 sur 14 · LES · texte numérisé non relu

LES

m l'as «Maie 4* foire m périrait mm Moyea

d'un paysage.

Aimez-vous les moulins à vent? Quant à moi, je déclare que j'en raffole. Comme le poëtc, « j'eus toujours de l'amour pour les choses ailées. » Ces grandes machines laborieuses, qui adressent de loin aux passants des signes pleins d'extravagance et de bonne grâce, sont réellement la vie et la joie des paysages. Parfois le mouvement et la gaieté manqueraient tout à tait aux lignes mornes des campagnes, sans ces rus-

tiques télégraphes qui, totalement étrangers à la politique', servent à tous et ne mentent à personne. Bons et spirituels moulins ! ils font de la vraie poésie utilitaire, ceux-là, mais sans le vouloir et sans le savoir. Ils nous édifient par leur sage exemple, et, l'aile tournée à la brise céleste, les pieds plongés dans le sol nourricier, ils nous disent avec leur tic-tac : « Imitez-moi, et, pour fortifier et réjouir les hommes, sachez, selon le' vent que Dieu vous envoie, moudre le blé que la terre vous donne. »

Mais— don Quichotte faisait de la chevalerie contre les moulins de son temps, — tâchons de ne pas faire de la philosophie contre ceux du nôtre.

Nous avions seulement besoin de préparer un peu, par cet hymne aux moulins, l'exclamation d'un fantasque voyageur que nous tenions à ne compromettre dans l'esprit de personne.

— Un moulin ! deux moulins ! 1 trois moulins ! ! ! s'écria ce jeune enthousiaste. Je descends ici. Faites arrêter, conducteur! Holàl hol

Ces cris, appels et onomatopées partaient de l'impériale de la dure et lourde diligence qui faisait encore, au mois de septembre 1852, le service d'Angers à... disons h Bèllevuej car, si nous ne laissions une

sorte d'incognito h la charmante petite ville, oe 1res* réel et très-actuel récit pourrait bien fâcher quelquesuns des dignes habitants de. ce chef-lieu de canton. Mais Bellevue est pour les villes, bourgs et villages un nom anonyme ; il y a- en France deux cents Bellevues.

— Tiens ! dit le conducteur au voyageur lyrique, je croyais que vous alliez à Bellevue même.

— A Bellevue, en effet.

— Eh bien ! monsieur, nous n'y serons que dans une demi-heure.

— Oui, mais j'ai à parler à ces moulins, Je ferai h pied le reste de la route.

— Ohé! Petit-Jean! halte, mon vieux! Mais vous allez vous fatiguer, monsieur I

— Le fat ! il s'imagine qu'on se repose dans sa boite ! Je me délasserai en marchant. Gardez mon sac de nuit, j'irai le reprendre au bureau. Passez-moi seulement le carton à dessins qui est sous le banc. Là ! merci! — Bon voyage! — • La belle campagne! les jolis moulins !

— Tu vois ce monsieur, Petit-Jean? dit le conducteur au postillon, quand la diligence, après avoir déposé son impatient voyageur sur la route, s'ébranla douairièrement de nouveau; — je parie un litre,

Petit-Jean, que ce monsieur est un auteur, un peintre ou un comédien.

Petit-Jean perdit là, en ne répondant pas, une belle occasion de gagner un litre; car l'amateur des moulins n'était ni comédien, ni peintre, ni auteur. Il était architecte.

Est-ce en cette qualité qu'il avait été attiré tout d'abord par ce paysage, qui, pour un homme blasé sur les moellons, avait le mérite énorme de n'offrir à la vue, en fait d'édifices, constructions et bâtiments, que trois moulins débridés dans l'exercice de leurs fonctions? Mais non, cette campagne paisible devait avoir, outre les pierres de taille absentes, quelque charme présent ; sans quoi, le voyageur ne serait pas resté si longtemps appuyé contre un orme de la route, et la tête penchée sur l'épaule, tout ravi dans sa contemplation.

La perspective était pourtant peu grandiose. En face, à deux portées de fusil, un petit bois ; sur la lisière de ce bois une jeune fille en robe rouge faisant paître des vaches en robe rousse ; à droite, l'amusante marqueterie des champs, variée d'arabesques de verdure et d'or ; à gauche, la pente inclinée où, parmi les vignes, se démenaient les trois moulins. Sur tout cela, un ciel bleu

pâle d'où tombait une tiède atmosphère et que traversaient lentement quelques nuages floconneux, écrans argentés du soleil. Rien de plus : un tableau gris, fin et doux ; un Bonnington du musée du bon Dieu.

Alors il fallait qu'entre cette nature et son âme le voyageur eût senti comme un rapport intime, comme une secrète affinité. Bien souvent l'âme humaine et la nature divine s'expliquent et se complètent ainsi l'une par l'autre. Qui ne s'est dit, dans ses voyages ou dans ses promenades, comparant ce qu'il voyait à ce qu'il ressentait : « Voilà un horizon qui ressemble à mon rêve ! — ce paysage est frère de ma mélancolie ! » — Or, pour le moment, il y avait sans doute harmonie entre ce que les pensées du jeune homme regardaient au dedans de lui et ce que ses yeux regardaient au dehors. Apparemment, son cœur était sans amour comme ce ciel était sans soleil. Il avait plu l'avant- veille, il avait récemment pleuré. Le temps vague, mou, incertain, vacillait entre l'ondée et l'azur ; le voyageur endolori, impressionnable, nerveux se sentait aussi prêt h s'irriter qu'à s'attendrir. Toutefois, à cause de l'été, ce qui dominait encore dans la campagne, c'était le vert et le bleu; et, à cause de sa jeunesse, ce qui dominait encore dans l'homme, c'était l'espérance et l'en-

thousiasme. Aussi l'homme, par une sorte de mystérieuse sympathie, avait aimé la campagne,— et pourquoi ne dirions-nous pas que la campagne avait aimé l'homme? II n'y a que les insensibles qui jugent la nature insensible ; la vérité est qu'elle apparaît aujourd'hui railleuse, demain sévère, consolante le plus sou* vent, mais indifférente, jamais !

Cependant, au bout de quelques minutes, le rêveur tressaillit tout à coup et jeta autour de lui un coup d'œil inquiet : il s'assurait qu'il n'avait pu être observé de personne; symptôme significatif, où se trahissait le Parisien tremblant d'être surpris en flagrant délit de bergerie ! Mais il n'y avait là pour se moquer de lui que les arbres et les vignes, fort supérieurs à ces misères. Il se prit à rire, de lui-même peut-être et de sa crainte; puis, déjà lassé de son inaction, il se mit à marcher le long de la route, dans la direction des moulins.

Après avoir fait une centaine de pas, il rencontra un sentier bordé de haies qui semblait devoir y conduire; il s'y engagea délibérément, et, en moins de cinq minutes, arriva, en effet, devant le plus proche des enfants d'Éole et de Gérés, comme a dû dire l'abbé Delille.

Ce moulin était aussi charmant de près que de loin et situé le plus pittoresquement du monde. Ses grandes ailes dégingandées exigeaient un espace vide autour de lui ; niais, à côté, verdissait et fleurissait un carré cultivé qui paraissait en dépendre, mêlant l'agréable à l'utile, les roses aux laitues, les œillets aux pommiers, et des échalas de pois rames à un berceau de chèvre* feuille.

Au moment où le voyageur s'approchait, le moulin ralentit son mouvement comme quelqu'un qui réfléchit en agissant, et puis s'arrêta tout à fait.

— Oh ! que je ne vous gêne donc pas ! lui dit à haute voix l'arrivant.

Mais l'idée du moulin était de se reposer, et il ne bougea plus.

Alors le voyageur qui avait été attiré comme malgré lui en ce lieu, considéra attentivement les alentours, auxquels il trouvait quelque chose de particulier et de déjà vu. Il imaginait vaguement que là s'était passée ou devait se passer quelque scène importante de sa vie. Saisi tout h coup d'un invincible désir, il s'assit sans façon sur le banc de bois du berceau, ouvrit son carton, tailla ses trois crayons/blanc, rouge et noir» et

commença à prendre un croquis du moulin immobile et du site environnant.

H travaillait avec amour; l'esquisse avançait, et, pour un homme habitué seulement à laver des plans et à tracer des lignes, il l'avait encore animée d'une couleur assez vive. Toutefois, il y regrettait lui-même quelques personnages, et il allait se résoudre à en supposer un ou deux de fantaisie, quand, sur le haut de l'échelle du moulin, apparut à souhait un être singulier.

C'était une longue figure blanche, avec une veste blanche, un pantalon blanc, un bonnet blanc, des mains blanches, un visage blanc, des dents -blanches et une pipe blanche. Ce spectre unicolore descendit d'un pas lent et roide l'escalier et se posa au bas, grave et taciturne, envoyant de temps en temps dans l'air une bouffée de blanche fumée. Sans son bonnet de coton, il eût ressemblé à Pierrot; sans sa pipe, on eût pu le prendre pour la statue du Commandeur.

Hais le sceptique paysagiste ne se laissa aller & aucune terreur superstitieuse et conjectura purement et simplement qu'il avait devant les yeux le meunier du fnoulin. Ce qui était la vérité.

Il souleva, en l'apercevant, sa casquette de voyage. Le farinier porta la main à son bonnet ; puis, cette si* lencieuse politesse échangée, Tan se remit & fumer et l'autre à dessiner. -,

Avons-nous besoin d'ajouter qu'il dessinait le fantôme iïune entière blancheur que le hasard venait de lui donner pour modèle et qui avait réellement l'air de poser exprès pour lui dans l'attitude béate et tranquille de la digestion ? C'était un .tout jeune homme, ce fantôme : une moustache naissante ombrageait à peine sa lèvre ; mais il était grand, vigoureux et bien découplé avec son air de pétrification.

En quelques traits rapides le dessinateur eut croqué son homme. Cela fait, à plusieurs reprises, il releva les yeux sur le moulin, puis les ramena sur son papier, ajouta çà et là quelques touches, pencha la tète à droite, la pencha à gauche, cligna les paupières, fit claquer sa langue, éloigna et rapprocha son carton, se livra en un mot à tous les manèges coquets d'un artiste qui désire piquer la curiosité d'un Philistin. Lo meunier resta immobile comme sa mécanique.

— Ce jeune maroufle est peu communicatif I pensa le voyageur. Je voudrais pourtant bien qu'il m'offrit ou me vendit quelque chose à manger; mon estomac

commence à s'ennuyer aussi. Essayons de monter l'imagination de ce grand Gilles.

— • Voilà un temps assez agréable, monsieur ! dit-il à voix haute.

Le jeune meunier regarda le ciel, éleva dans l'air une vaste main et secoua la tète avec une grimace dédaigneuse, comme pour dire :

— Agréable ? peuh ! le vent est bien plat ! Mais il ne prononça pas une syllabe.

— Monsieur, continua le voyageur, vous excuserez, j'espère, la liberté que j'ai prise de dessiner votre ravissant moulin.

Le mimique meunier sourit largement et répondit, mais par le seul mouvement des épaules et de l'avant*» bras:

— Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse ?

— Serait-il muet? se demanda le voyageur. Il faut absolument s'en assurer.

Et de la forme affirmative passant à l'interrogative, il reprit brusquement :

— Pardon 1 quelle heure peut-il bien être, monsieur, s'il vousplatt?

Le somnolent meunier ouvrit enfin sa grande bouche et dit :

— Une heure.

— Ii parle! oh ! qu'il est intéressant ! pensa le voyageur.

— Une heure! répéta-Ml tout haut; je ne m'étonne plus si j'ai faim. Depuis hier soir, mon cher monsieur, je n'ai pris qu'une tasse de café ce matin h Angers. Et sans pain encore !

— Ah ! dit le meunier.

— De sorte que, vous concevez, je me sens talonné par un appétit féroce.

— Ah!

— Est-ce que vous seriez assez aimable, mon brave monsieur, pour m-indiquer une auberge aux environs ?"

— A Bellevue.

— A Bellevue seulement ! Oh ! c'est bien loin ! Près d'une lieue, je crois?

— Oui.

— Miséricorde 1 Je tomberais d'inanition sur la roule. Mais il doit y avoir quelque endroit un peu plus proche, où je trouverais à casser une croûte et à boire un coup ?

— Non.

— Je n'ai pas besoin, vous entendez, que ce soit

précisément une auberge. Je ne suis pas difficile,

allez!

Silence de .l'indifférent meunier.

— Je ne suis pas difficile du tout. Mais, j'y pense, vous même, mon cher monsieur, — pardonnez Tindiscrétion d'un affamé, — vous auriez peut-être bien à me céder de quoi faire une omelette, hein ?

— Non.

— Un peu de fromage, alors ?

— Non.

— Des fruits, au moins ?

Signe négatif du meunier.

— Du lait ? Àh! du bon vrai lait?

Deuxième signe négatif.

— Mais du pain ? vous avez du pain au moulin, que diable !

Troisième signe négatif.

— Je n'ai pas besoin, reprit le voyageur avec quelque sécheresse, de dire plus clairement que vous me vendriez C3 pain que je vous demande.

— Oh! je ne suis pas assez pauvre pour ça ! dit le meunier.

— Très-bien ! Alors, bah ! donnez-le-moi, ce pain hospitalier.

— Oh ! oui-da, vous êtes trop riche !

— Mais sacrebleu ! riche ou non, je meurs de faim ! s'écria le voyageur avec désespoir. *

Dans le même instant, il vit luire sur la face pleine lune du meunier quelque chose qui ressemblait h une expression joyeuse, et il entendit à quelques pas derrière lui partir la fusée d'un éclat de rire, mais d'un éclat de rire si frais, si jeune, si musical, si franc et si bon, qu'il devait en être et en fut beaucoup plus char* mé qu'offensé.

Ce malicieux et bienveillant éclat de rire s'expliqua, en effet, à lui sous la forme d'une délicieuse jeune fille. Au-dessus d'un buisson fleuri, et encadré par un chapeau de paille, le joli visage lui apparut encore épanoui par cette jolie gaieté. La rieuse était prise en flagrant délit.

Toute rougissante, elle s'efforça du moins de reprendre son sérieux ; mais, par malheur, le grand farinier s'avançait dans le moment d'un air de satisfaction et de stupéfaction si gauche, en disant : — Eh bien ! qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? — que de nouveau le fou rire de la jeune fille prit sa volée; mais cette fois le voyageur, gagné par la contagion, justifia son hilarité en la partageant. Et voi-

là , j'espère , une connaissance gaiement commencée !

Cependant, elle et lui, touttin riant, se regardaient, et, en se regardant, cessèrent peu à peu de rire.

Dès ce premier coup d'oeil, ils ne durent pas trop se déplaire l'un à l'autre ; — lui, de moyenne taille, mais ferme avec son apparence délicate; la bouche un peu railleuse sous sa fine moustache noire, mais l'œil vif, doux et hardi sous son front large et ouvert; pâle, maigre et fatigué, mais plein d'ardeur, d'esprit et de vie. 0 postérité, voilà comment était fait un chercheur d'art au dix-neuvième siècle ! Elle, blonde aux yeux bruns, avec un teint couleur de rose de buisson, pas bien grande mais svelte à ravir, petits pieds et petites mains, la mine vive et résolue, gaieté et pureté, blancheur et fraîcheur. 0 humanité, voilà de quoi se compose une jolie fille dans tous les temps !

Au respectueux salut du jeune homme elle répondit par une gracieuse révérence.

— Qu'est-ce qu'il y a? qu'est-oe qu'il y a donc? répétait le meunier, qui avait l'ébahissement tenace.

— Il y a, Jacques, répondit la jolie fille, que si tu voyais ton air ahuri dans ton miroir à barbe, tu te rirais toi-même au nez. Et, tout à l'heure, il y avait les drôles de réponses que tu faisais à monsieur. Ah !

c'est comme (a que ta entends l'hospitalité, toi ! Moi qui venais te demander à déjeuner !

~- Oh! vous, c'est différent, ma marraine.

~* Tu as donc du pain ?

— Parbleu l

— Et du lait?

-— Aussi,

*~ Et des œufe ?

™ Tout de même.

~ Mais si j'invitais quelqu'un à déjeuner avec moi?

— Ma marraine» il y en aurait pour deux.

— Et si, pour réparer ta maladresse, c'était monsieur que j'invitais?

— Monsieur serait le bien-venu, ma marraine.

— Tiens l tiens 1 tiens ! se dit le voyageur enchanté. Mais, mademoiselle, reprit-il à haute voix, je n'ai pas le bonheur d'être connu de vous. Je suis étranger.

— Eh! monsieur, c'est bien comme étranger et comme étranger affamé, que je vous invite. Je ne veux pas que vous emportiez une si mauvaise opinion des gens et des vivres de notre pays.

Un regard quelque peu moqueur errait toujours dans les yeux brillants de la jeune fille. Elle promenait sur

ses lèvres entr'ouvertes sa petite langue fine et rose ; — ce que le voyageur prit encore pour une expression de raillerie et ce qui réellement n'était chez elle qu'une charmante vilaine habitude.

— Est-ce que la campagnarde, si toutefois c'est une campagnarde, se hurlerait du Parisien? pensa-t-il.

Il se composa un air moitié digne, moitié enjoué.

— Il convient pourtant, mademoiselle, que vous sachiez au moins qui je suis. A défaut d'ami commun , permettez-moi de vous présenter moi-même M. Michel D***, architecte de Paris.

— Alors je vous présente mademoiselle Jacqueline Loyseau, habitante de Bellevue.

— Propriétaire de ce moulin et des deux autres que vous voyez là-bas, ajouta le farinier, qui s'était approché.

— Allons ! reprit la jeune fille, noms et qualités, je crois, monsieur, que nous savons à présent l'un de l'autre tout ce qu'il faut pour que vous acceptiez sans cérémonie mon offre comme je vous la fais.

— De grand cœur ! dit Michel.

— Très-bien ! Le temps est doux, voukz-vous déjeuner en plein air sous ce berceau? C'est plus gai. Seulement, qu'as-tu à nous donner, Jacques? J'apporte

dans mon panier du chasselas et des pèches de mon jardin ; mais il faudrait pour monsieur quelque chose de moins champêtre.

— Non pas 1 non pas ! dit Michel. Gomment ! du raisin, des pèches, ce bon air, cette gracieuse compagnie I mais qu'est-ce qu'on peut désirer de plus?

— Allons, Jacques, reprit Jacqueline, monsieur est, tu le vois, aussi frugal que poli. Tu vas le servir assez mal; sers-le vite au moins, mon cher filleul.

— Ce sera fait dans deux minutes, marraine.

Le grand meunier disparut prestement dans le moulin. Jacqueline se débarrassa de son chapeau et de son châle et vint s'asseoir sous le berceau en face de Michel de plus en plus ravi de ces gentilles manières et de cette franche humeur.

De quat an* faim et soif, après avoir bu et mange, ees Insatiables lèvres humaines.

Michel et Jacqueline se regardaient à la dérobée, pensifs et — pourquoi ne pas le dire? — un peu curieux l'un de l'autre. Elle reprit la première :

— Vous dessiniez, monsieur? Est-ce que vous des* siniez le moulin?

— Mon Dieu, oui ! mais j'ai fini : je travaillais depuis plus d'une heure.

— Et peut-on voir votre dassin?

— Sans doute, mademoiselle. Le voici.

— Oh ! comme c'est ça ! s'écria-t-elle avec une satisfaction naïve. Quelle image ressemblante! Tout y est : les grandes ailes, la toiture, l'échelle et le paysage aussi. C'est Jacques qui fume là sa pipe. Il est drôle! Vous vous servez donc de crayons de couleur? Comme c'est gai et proprement fait ! Est-il possible, monsieur, que vous n'ayez mis qu'une heure à tout cet ouvragelà?

— Enfin ! pensa Michel, voilà le bout de la langue de la provinciale qui passe ! — Justement, la petite langue vermeille se démenait entre les lèvres roses.

Michel, qui avait eu peur un moment d'être la dupe de quelque fée de Paris déguisée, se sentit rassuré et offrit galamment son esquisse à Jacqueline.

— Non, je craindrais de vous en priver, dit-elle.

— Ah ! c'est vous maintenant qui faites des cérémonies !

— Mais pas du tout, j'accepte alors. Tant pis pour vous, tant mieux pour moi ! Je ferai encadrer votre dessin , monsieur , je le clouerai dans ma chambre , et, comme cela, j'aurai toujours sous les yeux mon moulin et mon filleul.

— Votre GUeul! votre filleul!... Pardon! chaque

fois que vous appelez; ce jeune géant joufflu votre fil* leul, — on qu'il vous appelle sa marraine, — vous ne vous apercevez pas que je fais un soubresaut d'incrédulité? Ce n'est guère vraisemblable que vous ayez tenu ce gaillard-là sur les fonts de baptême.

— C'est pourtant vrai ! Quel âge me donnez-vous donc?

— Flatterie à part, si je vous regarde, je dirai seize ans, et, si je raisonne, dix-huit.

— Eh bien! je vais sur vingt-deux ans, monsieur. Je suis très-majeure, voyez-vous !

— 0 sancta simplicitas! se dit Michel deux fois étonné : ce n'est décidément pas une Parisienne. — Votre acte 'de naissance doit mentir, reprit-il.

— Non, il ne ment pas ! J'ai bien vingt et un ans passés ; Jacques, l'ainé de mes filleuls, en a dix-neuf, et ses deux cadets, Jacquot et Jacquinet, qui sont jumeaux, vont en avoir dix-huit.

— Que de Jacques!

— Oui, n'est-ce pas? Il faut que vous sachiez que ces trois moulins qui tournent sur la colline, mon brave père les faisait tourner quand il vivait. Mon père, monsieur, ajouta Jacqueline émue, m'a laissée orpheline il y a trois ans; ma pauvre mère était morte en

me mettant au monde. Mon père, déjà grisonnant et fatigué, avait été obligé de prendre un second, qui était marié et qui, en moins de deux ans, eut trois fils. La petite fille du patron, quand elle eut sept ans, fut de droit la marraine des trois gars. Mais n'ayant d'autre nom que Jacqueline, elle ne put les nommer que Jacques. Alors, pour les distinguer dans le pays, on les appelle comme je tous ai dit. Aujourd'hui Jacques, Jacquot et Jacquinet sont orphelins comme moi, et nous menons les moulins à nous quatre. Ils font la besogne et je tiens les comptes. Les noms des meuniers ont fini par désigner les moulins. On dit à Bellevue : « Je vais du côté de Jacques. — Jacquot est en réparation. — Jacquinet tourne l'aile à l'ouest, il pleuvra demain. » Et moi, je suis, pour vous servir, la meunière des trois moulins, et la marraine des trois meuniers.

— A preuve, reprit Jacques reparaissant, qu'on chante dans le pays une chanson qui dit t

La meunière Jacqueline, Plus blanche que sa farine...

Et ce n'est pas peu dire, dal continua a meunier

en montrant orgueilleusement & Michel le pain éclatant de blancheur qu'il apportait. Monsieur, voilà toujours du pain, du beurre, des couteaux et des assiettes. Je m'en vas à présent vous quérir du cidre et des verres, et vous envoyer par Jeannot, le garçon, une omelette qu'il est en train de vous lever.

— Bien, cela! dit Jacqueline. Seulement, tu n'enverras pas Jeannot ; tu viendras toi-même, Jacques, car j'ai à te gronder.

— A me gronder ! Ah ! Jésus 1 Et pourquoi me gronder, ma marraine?

— Allons I tu le devines bien, le pourquoi. Va, va et reviens chercher ta semonce .

Jacques s'en retourna l'oreille basse et l'air penaud, et Jacqueline se mit, en chantonnant, à disposer le couvert rustique sur la table de bois du berceau. Michel suivait de l'œil tous ses gracieux et légers mouvements, et se disait : — Qu'elle est donc gentille ! Ai-je une chance! Oh! mais elle doit avoir un amoureux — pour le moins !

— n y a longtemps que vous habitez Bellevue, mademoiselle? lui demanda-t-il.

— J'y suis née, monsieur.

— Bon! vous pourrez alors me donner quelques

renseignements dont j'ai besoin. Vous ne savez pas ce que je viens faire ici?

— Si fait bien, je m'en doute. Vous êtes ce grand architecte qu'on attend de Paris pour rebâlir notre pauvre mairie qui est si délabrée.

— Oui et non. Ce « grand architecte » auquel votre préfet et votre maire s'étaient adressés, parce qu'il est natif d'Angers, se trouve pour l'heure surchargé de besogne. Il a été autrefois mon maître; il est aujourd'hui mon ami. Il m'a offert de le remplacer ici. Or, je m'ennuyais un peu à Paris, vu qu'en ce moment Paris s'ennuie beaucoup. J'ai saisi avec empressement l'occasion de venir voir des choses plus gaies et respirer un air plus pur, et me voici. Mais acceptera-t-on le lieutenant à la place du capitaine? c'est la question. Qu'est-ce que dira monsieur le maire? Ne vais-je pas déplaire à messieurs les adjoints? Que pensera de moi le conseil municipal?

— Oh l le conseil, c'est M. Fabert, le maire, qui le conduit.

— C'est donc le maire qu'il- faudrait capter?

— Oui, mais il y a quelqu'un qui conduit le maire.

— Diable ! sa femme peut-être?

— Non, M. Louis Firmin.

— Ah ! ah 1 Qu'est-ce que c'est que M. Louis Firmin ?

— H. Louis Firmin est le secrétaire de la mairie.

— Jeune? vieux? bon? mauvais? bâte? intelligent? Que représente ledit Firmin?

— Ehl mais, monsieur, reprit Jacqueline avec

quelque vivacité» M. Firmin a vingt-cinq ans; c'est un

jeune homme très- excellent et très-capable, qui sou*

tient sa vieille mère et qui mène toutes les affaires du

pays.

— Excusez-moi, dit Michel refroidi par cette chaleur, je ne connaissais pas M. Firmin. Vous semblez; vous, mademoiselle, le connaître particulièrement?

— Louis est mon cousin germain et mon ami d'enfance, monsieur.

Jacqueline devint rouge comme les pêches qu'elle était en train d'arranger sur l'assiette.

— Allons! dit Michel plus doucement, je vois que vous pourrez me recommander à M. Louis, et je suis sûr qu'il obéira aveuglément à la recommandation.

— Eh bien ! c'est le contraire, reprit Jacqueline en

hochant la tête ; je ne peux pas vous recommander à

M. Firmin, et je vous serai même obligée de ne pas lui

dire que vous m'avez vue, et de ne pas prononcerraon

nom devant lui.

— Gomment? Quel est donc ce mystère?

Le visage de Jacqueline hésita entre la mélancolie et l'enjouement comme un ciel de printemps entre la giboulée et le rayon. Le rayon remporta.

— Ah! voilà! dit-elle en riant. Ma vie, monsieur, est pleine de secrets impénétrables, et je vous engage à vous méfier d'une personne si ténébreuse et si extraordinaire.

— Vous êtes gaie, mademoiselle !

— N'est-ce pas, monsieur?

Mais Michel s'y connaissait trop bien pour ne pas pressentir un chagrin réel sur cette joie feinte. Seulement, Jacqueline avait la douleur gaie et la peine gracieuse, et elle se plaisait à abriter son cœur derrière son esprit et h jeter sur sa souffrance la plaisanterie comme un voile; elle était de ces âmes délicates et flères qui, frappées, ne veulent éclater qu'en saillies comme les pierres tendres et résistantes en étincelles : le sourire n'est souvent que la pudeur des larmes.

Et Michel pensait :

— Elle souffre et elle sourit, elle rougit et elle se tait. Allons! elle aime ce Firmin ! C'était prévu. N'importe! je voudrais en êlre sûr. Pourquoi? je n'en sais

rien. Hais ce petit roman en plein air commençait à m'intéresser.

— Voilà l'omelette et le cidre, dit Jacques rapportant, triomphant et craintif, un plat et une bouteille.

— • Buvez et mangez, monsieur le voyageur, reprit Jacqueline. Voulez-vous que je vous serve?

•«Mais vous, mademoiselle?

— Oh ! moi j'ai déjeuné, je mordrai seulement dans une pèche tout h l'heure. Qu'est-ce que cette petite omelette pour un appétit de sept lieues?

Michel fit un geste héroïque et attaqua l'omelette avec intrépidité.

-— Eh bien, Jacques, où t'en vas-tu? dit Jacqueline. Tu oublies que nous avons un compte à régler ensemble, mon cher filleul.

— Le compte du moulin du mois d'août? oui, ma marraine. Il est tout prêt.

-«Non, non, pas celui-là, Jacques; celui de dimanche dernier.

— Ah ! je vois bien ce que c'est. Mon imbécile de Jacquot aura touché un mot à Manon, la bonne de ma marraine, et ma marraine s'est grossi énormément mon tort J'aime mieux tout lui dire.

— Voyons, parle.

— C'était donc dimanche, à la brune , ma marraine. Nous traversions le Cours, Jacquot, Jacquinet et moi. Nous allions aux Acacias, où il y avait danse. Marchant tous trois au pas, de front, bras dessus bras dessous, nous arrivons au tourniquet de l'entrée, vous savez, ma marraine? là où le passage est si étroit entre deux murs. A notre rencontre nous voyons s'avancer, qui? votre grand Louspillac avec son gros Beautrubin. Nous voilà tout saisis et interloqués, je ne sais pas pourquoi, ma parole d'honneur! Et, — je vous jure, ma marraine, que c'était sans intention ! — mais le fait est que nous restons là, fixes, droits et à pic. Je suis assez carré, les petits ne sont pas mignons, nous barrions roide toute la ruelle. Les deux autres approchent, le Beautrubin gonflant ses joues, le Louspillac fronçant ses sourcils. Et le Louspillac dit : « Eh bien! mes jeunes drôles? eh bien?» —Il a dit : « Drôles ! » ma marraine. Mais comme, dans la minute, Jacquot s'était détaché de mon bras, moi, je me recule machinalement. Pour lors, M. Louspillac dit : a À la bonne heure ! » M. Beautrubin répète : « A la bonne heure! » Et ils passent tous les deux d'un air d'Artaban, le marsouin après le requin. Mais ils n'ont pas fait dix pas que moi je me réveille dans

mon bon sens et je dis aux deux jumeaux : Ah cà ! nous sommes trois capons ! il nous a appelés drôles ! c'est l'occasion de leur flanquer une horrible trépignée I

— Malheureux ! s'écria Jacqueline qui s'était levée toute tremblante.

Michel s'arrêta, la fourchette en l'air, et regarda très-intrigue.

— Vous rouliez donc vous faire tuer? continua Jacqueline baissant la voix.

— Ah ! ma marraine, excusez ! répartit Jacques. On dit que M. Louspillac est bien fort à l'épée, au sabre, au pistolet, au canon, à toute arme ! Mais est-il aussi fort que moi... aux poings? C'est ce que je me suis par plus d'une fois demandé.

Et Jacques laissa errer un regard de complaisance sur les magnifiques battoirs que la nature lui avait donnés pour mains. Il reprit :

— Je dis dope aux cadets : « Tombons dessus 1 — Tombons dessus ! » me répond Jacquinet. Nous prenons notre élan ; mais Jacquot se jette en travers : a Halte ! » dit-il, «nous déplairions à ma marraine. —Bah! qui peut savoir? » dis- je. Mais mon Jacquinet canait déjà. Moi i'allais toujours. Us me prennent à bras le corps et m'empêchent. Nous nous distri-

buons entre nous quelques taloches, et, quand je me dégage, nos deux piaffeurs avaient filé. Voilà la vérité pure, ma marraine. Ainsi, j'avoue l'idée, mais, enfin, j'ai manqué la chose, Faudra-t-il que j'aie encore la mortification d'être grondé, puisque je n'ai pas eu la satisfaction de dauber?

Michel fit de la tête un signe de haute approbation. Mais, Jacqueline, d'une voix émue ;

— Jacques, écoutez-moi : je ne reviendrai pas sur ce qui s'est passé; seulement je vous défends, — vous entendez? —je vous défends de jamais, sous quelque prétexte que ce soit, attaquer ou provoquer M. Louspillac, et, si vous oubliez cet ordre, Jacques, sachez que je vous retire toute mon amitié.

— Oh ! alors, ma marraine, on filera doux, quand même. Mais, pour m'encourager, dites-moi au moins que c'est vrai ce qu'on rapporte, et qu'au fond vous avez un faible pour M. Louspillac. J'en aurai un peu plus de cœur à être patient.

— Taisez-vous, Jacques 1 Je suis libre, n'est-ce pas? Je ne dois compte de mes actions et de mes sentiments à personne. Autrement dit, mon Dieu ! je suis orpheline et seule au monde. Pour un motif ou pour un autre, Jacques, je t'interdis- toute querelle avec

H. Louspillac ; cela doit te suffire, il me semble. Va donc» et, je feu prie» mon Jacques, ne me tourmente pas davantage.

Le grand meunier s'éloigna silencieux et triste.

Michel avait eu raison de son omelette, et observait toujours Jacqueline. '

— ÎKàble! diable! pensait-il, il y a certainement dans ces beaux yeux limpides de V effroi ; mais s'effraiet-on de M. Louspillac ou pour M. Louspillac? Elle avait rougi au nom de Firmin; au nom de Louspillac elle a pâli. C'est plus grave. Et de deux. J'arrive bien tarai...

— Excusez-moi, monsieur t reprit Jacqueline forçant un peu son hospitalière gaieté, excusez-moi d'avoir rempli devant vous mes sévères devoirs et exercé ma grave protection de marraine. Mais que cette petite scène de famille ne vous empêche pas de déjeuner, au moins 1 Tenez, voilà de belles grappes. Je vais vous faire des beurrées.

— Vous êtes mille fois bonne, mademoiselle t dit Michel tout haut. — Et à lui-même :.— ... J'arrive bien tard. Ah bah! qui sait? Quand il n'y avait que M. Firmin, c'était inquiétant; mais du moment que M. Louspillac en est aussi, il me semble que le troisième

larron peut se rassurer. L'amour, en sa qualité de dieu, doit se réjouir des nombres impairs, et, puisque ce n'est pas un, il aime peut-être mieux que ce soit trois. Est-elle ravissante ma petite meunière à me faire des tartines I C'est la Charlotte de Gœthe, infiniment moins langoureuse et sans ses criards de frères. Qu'est-ce qu'ils diraient, au Cercle, s'ils pouvaient mé voir, à travers la fumée de leurs cigarettes, en tète à tête avec cette jolie fille? Voilà en somme une réjouissante idylle.

— Eh bien, monsieur, vous ne mangez plus? dit Jacqueline.

— - Ma faim est passée.

— Vous ne parlez plus ?

— Je vous regarde.

— Oui, mais vous ne regardez pas mon dessert. Oh ! il faut pourtant que vous goûtiez de mon chasselas.

Elle lui mit une grappe dans son assiette, et il la mangea machinalement grain & grain, mais en tenant toujours fixés sur Jacqueline des yeux de plus en plus enchantés. Un peu embarrassée, elle continua pour remplir ce silence :

— C'est que c'est une responsabilité pour moi, savez-vous, d'avoir la première à faire à un Parisien les

honneurs du pays, et à le loi présenter, pour ainsi dire. —Vous descendrez chez Sanas probablement. Ce n'est pas la meilleure auberge, c'est la seule. — La père Sanas vous indiquera la maison de M. Firmin, à deux pas de chez lui. Mon cousin rentre de la mairie à quatre heures et dîne à cinq. En tout cas, vous trouverez sa mère, une noble et sainte femme. — ■ Louis vous conduira sans doute ce soir même chez M. Fabert, le maire. Un savant, monsieur, prenez-y garde! Ils sont cinq ou six à Belle vue, — une société d'antiquaires ! — qui vous diront en latin le nom de toutes les vieilles pierres du canton. — C'est égal ! ce sont de dignes gens, et il ne faudra pas trop vous moquer d'eux s'ils ne sont pas tout à fait à la hauteur de Paris.

— Paris ! vous me parlez toujours de Paris, mademoiselle ! je me soucie bien de Paris ! — s'écria Michel, dont décidément la raison partit comme un bouchon de vin de Champagne. — Paris !..» c'est Bellevue qui est charmant! Ici on respire, on est bien, tout est beau, tout vous rit, et j'ai tout de suite aimé tout : cette campagne pâlotte, ce gentil moulin, ce grand bon enfant de Jacques ! L'omelette était pleine de délicatesse! le cidre m'a grisé ! ce Cerceau de chèvrefeuille embaume ! Et vous, mademoiselle Jacqueline , qu'est-ce

que je dirai donc de vous qui êtes si accueillante, si franche, si gaie, et, — la vérité avant tout! — si jolie !

— Est-ce que vous n'aimez pas les pêches, monsieur? interrompit Jacqueline.

— Puisque je vous avoue que j'aime tout !

— Eh bien ! prenez-en une, alors.

— Oui, mais vous avez promis de la partager avec moi.

— Pardon 1 j'en mangerai bien une tout entière.

— Pourquoi pas deux moitiés plutôt?

— Non, je suis égoïste. Tenez, voici la plus belle.

— Par exemple! elle est pour vous, celle-là.

— Pour vous! pour vous ! Oh ! je suis entêtée !. . . Une lutte amicale s'engagea. Jacqueline voulut en

riant poser la pêche sur l'assiette de Michel. Il éloigna son assiettée Elle étendit le bras et se pencha devant lui pour l'atteindre...

Hélas 1 hélas 1 en voyant si près d'un baiser ce cou blanc, fin, jeune, velouté, charmant, Michel ébloui ne se maîtrisa plus. Il y jeta ses lèvres.

0 changement à vue du cœur ! Jacqueline se redressa rouge, puis pâle, effarée, palpitante, et le regarda. . . Dieu ! que de sentiments à la fois peuvent jaillir d'un

regard .'Surprise, pudeur, dignité, douleur, courroux, elle exprima tout dans un seul éclair. La jolie fille rieuse se transfigura tout à coup, et lut une vierge belle et fi ère.

Michel, debout, interdit, s'écria :

— Oh 1 pardonnez-moi !

Elle se remit un peu et dit avec effort et d'une voix altérée : '

— Je ne vous en veux pas, monsieur., . Je n'accuse que moi... J'ai sans doute été trop légère, trop familière... Vous avez pu vous y méprendre.

Celte douceur chaste et simple, sans affectation et sans pruderie, pénétra Michel d'un remords plus profond que n'eussent fait tous les reproches. Il eut un cri sincère:

— Ah ! mademoiselle* je vous respecte) Je... Oh t qu'est-ce qu'il faut que je dise ou que je fasse pour que vous me pardonniez?

Mais elle ajouta avec un sourire triste :

— Encore une fois, c'est ma faute. Vous ne me connaissiez pas.

Elle avait repris son chapeau et son châle. Elle s'inclina légèrement, se dirigea d'un pas lent et ferme vers le moulin, monta l'escalier et disparut aux yeux de

Michel. Mais elle ne disparaissait pas si aisément des cœurs!

Michel resta quelques instants à regarder, tout atterré, cette porte close, ce moulin immobile, ces champs solitaires.

— Ah çà! qu'est-ce que j'attends? se dit-il enfin. Évidemment, elle ne sortira que lorsque je serai parti. Il ne me manquerait plus que de pousser le bon goût jusqu'à la bloquer dans son moulin! Allons! il faut se résigner et battre en retraite, comme un vaincu que je suis.

Il poussa un soupir, se leva, rassembla ses crayons et ses fepilles et les jeta dans son carton en maugréant :

— Que le diable emporte ce Louspillac! C'est lui qui m'a fait me fourvoyer si stupidement! — 0 triple busel j'étais si bien là, auprès d'elle, — à écouter son babil et son rire, à admirer sa grâce, — à voir monter son cœur dans son regard céleste ; car elle a les yeux bruns, mais elle a le regard bleu!— Qu'est-ce qu'il te fallait donc de plus, imbécile? Tu as effarouché cette jolie âme confiante qui ne demandait qu'à se laisser contempler, et, à présent, elle te déteste el te dédaigne, et elle a bien raison! — A-t-elle raison, après tout? Un baiser, on a beau dire, n'est pas aussi offen-

sant qu'un soufflet! — Ah ! c'esl égal» elle a raison ! Tu t'es conduit, drôle, comme un troubadour trompeur et léger! comme un amoureux de M. Scribe qui dérobe des baisers aux belles ! comme un écolier de rhétorique qui méprise les femmes ! Ah ! cuistre ! goujat ! animal ! crétin ! joli homme 1

H laissa sur la table le croquis du moulin, et enfin s'éloigna, non sans avoir donné un coup d'œil de regret à cette campagne sympathique.

— Oh ! maintenant, se dit-il, j'ai gâté mon paysage ! Mais je prendrai, pardieu 1 ma revanche !

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