II
Effet de mirage d'une petite tille «ar «a Parisien*
— Qu'y a-t-il, au fond, dans le cœur de Jacqueline? Àime-t-elle ce Louspillac ? Aime-t-elle ce Louis Firmin? Que sera ce jeune bureaucrate municipal? Est-ce que décidément la « petite ville » va être très-amusante? Elle possède en tout et pour tout une seule auberge î diantre ! quelque taudis I
Ces réflexions, mélange de dépit et de curiosité! amenèrent Michel aux premières maisons de Bellevue.
En moins de trois heures, son beau fixe avait légèrement tourné au variable. L'enthousiaste du matin était le sceptique de l'après-midi. Entre son admiration et son ironie il y avait sa bévue. Est-ce que le mépris d'autrui serait fait en général du mécontentement de soi-même?
— Voyons d'abord leur auberge unique! se disait notre voyageur avec amertume.
Hais elle était bien avenante, la vieille auberge de maître Sanas ! — à porche, avec banc de pierre et montoir, — située avantageusement à l'entrée du bourg sur la place du Quinconce , — se jetant tout d'abord in médias rest selon le précepte d'Horace, c'est-à-dire ayant pour vestibule son immense cuisine odorante et appétissante, — enfin gaiement désignée aux passants par l'enseigne d'un Jion doré, qu'expliquait cette facetieuse inscription : au lit oh dort.
Michel ne daigna pourtant pas sourire; il haussa les épaules et traversa d'un air maussade l'homérique rôtisserie. On lui choisit une chambre bien boisée, bien close, bien claire, ouverte par une fenêtre sur la place et par une autre sur des jardins. Il demanda à parler à l'hôtelier en personne, et aussitôt accourut le bonhomme Sanas, aubergiste classique, son tablier
blanc relevé à la ceinture et son bonnet de coton entre les doigts.
— Monsieur, lui dit Michel, je passerai peut-être plusieurs jours dans votre pays et dans votre auberge. Gomme je déteste les mystères et les commentaires, voici qui je suis et ce que je viens faire ici.
Il se nomma et expliqua brièvement le but de son voyage. Ses façons supérieures et dédaigneuses parurent imposer beaucoup au bon Sanas. Michel s'en aperçut et en fut assez humilié; car enfin il était le contraire d'un sot, quand il ne boudait pas son esprit, n se souvint à temps qu'il tenait beaucoup à s'éclairer, mais nullement à éblouir, et, abusant immédiatement du droit des voyageurs d'interroger les aubergistes :
— Maintenant, monsieur Sanas, continua-t-il plus simplement, j'aurais à mon tour quelques renseignements à vous demander. Vous connaissez M. Louis Firmin, sans doute?
— Oui, monsieur : c'est le bras droit de M. le maire ; un jeune homme plein de moyens, et qui aurait pu briller même à Paris 1 Mais il a voulu rester près de sa vieille mère.
— Et un peu aussi près de sa jeune cousine?
— • Mademoiselle Jacqueline Loyseau? Ab ! peut-être bien ! Ah I on a dit à monsieur?...
— Oui, Ton m'a dit, — Vous avez encore ici un M. Louspiltac?
— Ob I certainement, monsieur ! fit le père Sanas en roulant des yeux inquiets.
— Eh bien ! qu'est-ce que ce M. Louspillac? que fait-il? de quoi vit-il?
— Mais, monsieur, M. Louspillac est l'ami de M. Beautrubin.
— Ah 1 Et qu'est-ce que M. Beautrubin T Je vous en prie, ne me dites pas que c'est l'ami de M. Louspillac !
— M. Beautrubin, monsieur? c'est un ancien négociant de Paris, qui est aujourd'hui bourgeois, propriétaire, le plus fort propriétaire du pays après M. Fabert, le maire.
En ce moment, on entendit au dehors le bruit assez rapproché de plusieurs coups de pistolet.
— Et tenez, monsieur, vous entendez ces messieurs d'ici !
— Comment! ces coups de pistolet, c'est M. Louspillac, c'est M. Beautrubin?
L'hôtelier fit solennellement de la tète un signe affirmatif, et, baissant mystérieusement la voix :
— C'est toujours comme ça à trois heures et demie quand il ne pleut pas. Ils s'exercent, monsieur! Le jardin de M. Beautrubin est mitoyen de l'hôtel. Ils ont arrangé un tir dans leur allée de tilleuls. On dit qu'ils ne manquent jamais le petit rond noir de la cible. A des trente et quarante pas 1 — Et le matin, il faut les entendre s'escrimer à l'épée : Aob! aoh! une! deux! aohî— Monsieur, vous êtes de Paris, et je me suis laissé conter qu'à Paris on est merveilleux sur ces articles-Hi ; mais, voyez-vous, M, Louspillac ou mbme M. Beautrubin, qui n'est que son élève, en remontrerait, à n'importe quelle arme, à tous les Parisiens. C'est comme j'ai l'honneur de vous le diret — Et, là, de vous à moi, sans vous offenser, puisque vous n'êtes pas du pays, je vous assure qu'il ne fait pas bon marcher sur le pied d'un de ces messieurs, ou seulement lui barrer le chemin, en amour ou en rien du tout !
Michel partit d'un éclat de rire.
— Ah ! je comprends, s'écria-t-il ; ahl c'est trèsamusant! Votre Louspillac, et ce Beautrubin qu'il a dressé, sont à la fois l'orgueil et la terreur de Beîlevue, n'est-ce pas? C'est la ménagerie d'ici, hein? Et, fiers mais tremblants, vous faites admirer aux voyageurs
les grosses dents de vos matamores? parfait J Votre bourgade a son César, qui est M. Louspillac, et cette charmante mademoiselle Jacqueline craint de céder à ce séducteur, et ce pauvre M. Firmin n'ose pas la disputer à ce conquérant !
— Mais, monsieur, je n'ai pas soufflé un mot de tout cela ! reprit M. Sanas très-agité. Je suis aubergiste, et je ne me mêle que de mon auberge. Mademoiselle Jacqueline et M. Firmin font ce qu'ils veulent. Chacun est libre, voilà mon opinion. J'estime M. Louspillac, j'estime M. Beautrubin, monsieur. Mais ils ne sont pas si terribles!... C'est-à-dire je ne les crains pas!... Non! ce n'est pas non plus ce que je veux dire! , . .
— Allons ! vous avez peur d'avoir peur ! mon cher monsieur Sanas. Mais tranquillisez-vous, je sais à présent à quoi m'en tenir et je ne veux pas vous compromettre. Donnez-moi seulement l'adresse de M. Firmin.
— Rue de l'Oseille, n° 2, monsieur, au bout de la place du Quinconce. A deux pas.
— Merci. — Je sors. Je vais faire un tour par vos rues, et puis, j'irai chez M. Firmin.
— Et monsieur reviendra dîner ici sans doute?
— Non, je n'ai pas faim, répondit Michel sèche-' ment. Je souperai ce soir, voilà tout.
— Cela suffit! nous ferons tout pour que monsieur soit content.
— Allons ! l'auberge sera potable , mais voyons la petite ville ! se dit le Parisien du bout des lèvres.
Eh bien, la petite ville était agréable et amicale an possible, coquettement assise sur la pente douce d'un coteau épanoui au midi, vivifiée par une jolie rivière, l'Oudon, bien coupée par des hasards heureux de places ombragées, de terrasses et de jardins.
Mais son luxe et sa joie, sa parure et son bouquet, c'était surtout sa promenade appelée le Cours, une longue allée demi-circulaire, nouée autour d'elle comme une écharpe et rejoignant aux deux bouts la rivière. Jamais Georges n'avait vu pareille avalanche de verdure. Bellevue a été fortifiée autrefois, et la double allée de vieux marronniers du Cours longe les anciens fossés et les anciennes murailles ; fossés devenus jardins, murailles changées en bosquets. Les herbes, les lichens, les mousses, les lierres et les arbres ont escaladé ces remparts inaccessibles et battu en brèche cet indestructible granit? Immense écroulement de végétation et de maçonnerie , à la fois ruine et forêt! Les
pruniers sauvages poussent sur les créneaux, les chèvrefeuilles jaillissent à .travers les meurtrières , les donjons verdoient au printemps et s'effeuillent à l'automne , les décombres en fleurs gazouillent de nids d'oiseaux, et l'on trouve réellement là ce qu'on rêve seulement au pays des fées ; des blocs qui embaument et des pierres qui chantent.
— L'endroit est charmant» c'est positif ! murmurait le jeune architecte» traqué dans sa mauvaise humeur. Mais il faudra voir les habitants ! Quand on songe que» dans ces adorables milieux » les hommes mènent la vie la plus plate et la plus sotte , et que les passions et les pensées ne se développent à l'aise qu'à l'ombre d'affreuses mines de moellons» telles que la rue de Rivoli!
D était rentré dans les rues» et il vit que le hasard l'avait précisément conduit rue de l'Oseille ; car on se retrouve à Bellevue comme on s'égare & Paris. Il fut bientôt devant le n° a, petite maison d'assez médiocre apparence» à un seul étage et à quatre fenêtres.
Il frappa. Une femme d'âge et d'air vénérables vint ouvrir.
— Monsieur Louis Firmin? demanda-t-il.
— C'est ici , monsieur. Mon fils va revenir d'un
moment à, Vautre. Donnez -vous la peine d'entrer. Elle introduisit Michel dans la première pièce, très* simple et même un peu nue, très-tranquille et même un peu triste. Madame Firmin avança un fauteuil et reprit elle-même sa place sur la chaise haute où elle cousait près de la fenêtre .
Pendant quelques minutes de silence , Michel put observer la mère de Louis Firmin.
— Une bonne petite vieille bourgeoise de province ! se disait-il.
Madame Firmin avait soixante ans, mais sa taille était encore droite, ses doigts étaient encore agiles. Sa figure, autrefois belle, marquait une douceur ferme et une modestie grave. Elle était vêtue de noir. Un gros livre à fermoir de cuivre était posé près d'elle, sur sa table à ouvrage : c'était la Bible.
— Pardon ! j'y pense, dit-elle tout à coup à Michel, puisque Louis est en retard , il aura sans doute été forcé de passer chez M. Molineau, l'adjoint. Alors il ne rentrerait qu'à cinq heures. Vous n'avez peut-être pas le temps de l'attendre, monsieur?
— Oh 1 je ne suis pas pressé, madame, et je tiens à parler aujourd'hui même à M. Firmin. C'est au sujet de la reconstruction de la mairie. . .
— Hais, monsieur, cela regarde plutôt M. Fabert, le maire. Qui donc vous a adressé à mon fils?
— M. Firmin ne fait-il pas à peu près toutes les affaires du pays? Quand j'aurai causé avec lui, il voudra peut -être bien ensuite me servir d'introducteur auprès du maire; c'est du moins ce que m'a laissé espérer la personne qui m'a renseigné, et que je puis vous nommer, après tout; car le secret qu'elle m'a recommandé n'est pas pour vous, madame. C'est, je crois, mademoiselle votre nièce.
— Jacqueline! s'écria madame Firmin, qui tressaillit.
Il y eut un nouveau silence. Puis , elle reprit avec une émotion qui n'échappa point à Michel :
— Je vous serai obligée, monsieur, de ne pas dire à mon fils que sa cousine vous a envoyé à lui.
— Je n'aurais garde , madame , car elle m'a déjà fait la même défense.
— Ah!... Elle a eu raison, dit madame Firmin avec un sourire qui était douloureux et que Michel crut deviner amer.
— Je ne veux pourtant pas être mêlé à des commérages, pensait-il.
Et il reprit :
— Excusez-moi, madame; je n'ai vu mademoiselle Jacqueline que peu d'instants et par hasard, mais je dois vous affirmer qu'elle ne m'a parlé de M. Louis qu'avec amitié, et de vous, madame, qu'avec vénération.
— Et pourquoi donc Jacqueline aurait-elle de l'aversion ou de la mésestime pour la sœur et pour le neveu de son père? Notre vie, à Louis et à moi, est modeste et triste, mais, Dieu. merci! elle est nette et droite, et tout le monde y peut regarder, vous qui ne nous connaissez pas tout comme ceux qui nous connaissent. Honneur passe bonheur, monsieur! Ah! si vous m'aviez vue, il y a quatre ans, vous m'auriez vue moins seule ; car il y avait alors autour de moi mon mari, mon frère et sa fille, et mes deux fils Jules et Louis.
— Je croyais que vous n'aviez qu'un fils?
— Hélas ! je n'ai plus qu'un fils, en effet. Mou pauvre homme est parti le premier, et puis mon frère, et puis mon aîné, mon bien-aimé Jules, dont Dieu ait la chère âme! Chaque année un nouveau deuil, monsieur, et la robe noire qui continuait I Jacqueline est vivante, elle,— béni en soit le Seigneur! et cependant je la pleure aussi, car son affection pour moi est
morte. Jacqueline est vivante ; mais celle que j'appeais mon enfant , celle que j'avais fiancée dans mes prières à l'un ou à l'autre de mes fils, où est-elle? Je ne la vois plus deux fois l'an, monsieur. Pardon I je vous dis cela!... c'est justement parce que vous êtes étranger. Je ne peux pas le dire à ceux d'ici, voyezvous 1 A Louis moins qu'à tout autre! Et mon cœur, quand le nom de Jacqueline le touche» déborde tout seul.
Elle parlait avec un accent profond, mais elle ne voulait pas pleurer, et elle ne pleurait pas.
Michel commençait & se sentir à la fois surpris et touché.
— Il n'y a probablement en ceci qu'un malentendu, dit-il; n'accusez pas mademoiselle Jacqueline.
— Oh ! je ne l'accuse pas, pauvre chère fille ! Elle obéit, malgré elle, h une influence maudite,
— Ah ! je sais ! reprit Michel, moitié pour consoler, moitié pour apprendre ; ce fameux Fier-à-Bras dont tout le monde me parle depuis tantôt! Eh ! bien, mais le sentiment que ce Croquêmitaine m'a paru inspirer à mademoiselle Jacqueline, c'est, je crois, la peur plutôt qu'autre chose. Est-ce qu'il est sérieux vraiment? est-ce qu'il est dangereux, ce pourfendeur?
Madame Firmin lui saisit le bras d'un mouvement convulsif comme pour lui crier : Assez! — Michel vit alors avec effroi son visage pâle et bouleversé, où, cette fois, des larmes lentes et silencieuses jaillissaient une h une des paupières, comme des gouttes suintent d'un rocher.
— Arrêtez, monsieur) dit enfin la mère d'une voix altérée. Vous ne savez donc pas?... Oh! non, vous ne savez pas 1 ear vous n'avez pas l'air méchant. Vous me demandez, & moil si cet homme est sérieux, Dieu du ciell s'il est dangereux? Mais, monsieur, il a tué en duel mon fils aîné !
Michel frissonna,
<— Ah! malheureux que je suis! s'écria- t-il. Ah! j'ai rouvert une blessure terrible I
— Les blessures des mères n'ont pas de cicatrices, monsieur. — Attendez, je vous prie, un peu. Je reviens.
Elle quitta la chambre, et laissa Michel seul pendant quelques minutes.
— Voilà certainement la plus maladroite journée de ma vie! pensait-il, furieux contre lui-même. Comment diable! j'arrive, fringant et moqueur, en province, de mon pied parisien et avec mon esprit de
vaudeville, et, à chaque mouvement, je blesse une délicatesse ou une douleur; à chaque pas je m'enfonce en pleine tragédie !
Il alla: au devant de madame Firmin qui rentrait, la démarche et le regard raffermis par une énergique résolution intérieure.
— Je ne sais pas si vous me pardonnez, madame, lui dit-il, mais moi je ne me pardonne pas.
— Si ! monsieur, répondit-elle. J'ai à vous remercier peut-être. Écoutez* Je vis désormais uniquement
pour que le fils qui me- reste vive. Ma souffrance ue
compte donc pas, et même je la bénis quand elle épargne la sienne. Vous allez être avec Louis en relations suivies, et c'est au frère que, sans le vouloir, vous auriez porté ce coup. Il vaut mieux que ce soit à la mère. Comme cela au moins vous êtes averti.
Michel regardait avec étonnement cette mère blessée et virile et le feu qui animait ses yeux gris.
Elle ajouta :
— Ce n'est pas tout Nous ne nous parlons jamais, Louis et moi, de certains sujets ; mais aussi qui me dit que ce silence même ne lui laisse pas tous ses doutes et tous ses tourments? Vous qui venez de Paris, qui êtes
de son âge, et qui paraissez éclairé et bon» il vous consultera» j'en suis presque sûre. Vous auriez pu, sans mauvais dessein, augmenter son trouble. Au contraire, connaissant ce qui est juste et salutaire, yous le calmerez. Eh bienl vous me rendrez ce service-là. Je suis contente d'avoir presque le droit de vous le demander. Pour cela, il faut, je sais bien, que je vous raconte moi-même mon malbeur. Il le faut. D'autres vous présenteraient mal la vérité. Je vous la dirai, moi. Gela me déchire, mais n'importe t Nous avons une demi-heure à nous avant que Louis rentre... Je vous la dirai.
— Voilà un caractère! pensait Michel avec admiration.
Respirant fortement pour reprendre haleine et courage, madame Firmin continua, — et les frémissements de son cœur étaient dans sa voix :
— Il y aura deux ans le 5 octobre prochain. C'était le jour de la fête de Bellevue, un dimanche. Jules venait d'être reçu avocat à Paris, et il s'était donné un mois de vacances. Ah ! monsieur, il était la gaieté, la vie et l'âme de notre petite ville, le boute-en-train des fêles, le prince de la jeunesse,— un peu léger, dame! à vingt-trois ans ! mais loyal et tendre, et l'esprit et le
cœur sur les lèvres, n aimait d'amour Jacqueline. Louis l'aimait aussi, mais Louis avec plus de timidité et de gravité. Jules disait l'aimer comme un fou et que Louis l'aimait comme un sage. Au reste, ils n'étaient pas rivaux, ils étaient frères. Il était convenu que Jacqueline choisirait entre eux et que le bonheur de l'un consolerait le regret de l'autre. Jacqueline ne se pressait pas, jouissant de son reste de liberté et de royauté de jeune fille, ne voulant pas encore écouter son cœur et se laissant aller à l'ivresse de son âge de dix-neuf ans. D'ailleurs, elle ne faisait que de quitter, après quinze mois, le deuil de son père. Cependant, elle avait encore, depuis peu, un troisième prétendant, mais qu'elle avait tout de suite repoussé, celui-là. C'était. . . c'était celui que vous disiez tout à l'heure, mon* sieur. Vous saurez par d'autres ce qu'il est. Moi, je ne peux pas parler de lui en chrétienne, je ne peux pas, mon Dieu ! Ce qu'il voulait obstinément, aveuglément, sans scrupule et sans pitié, c'était forcer le consentement de Jacqueline. Non par amour, certes ! mais par ténacité brutale et vaniteuse. — c< Il n'en aurait pas le démenti ! Jacqueline n'appartiendrait jamais à un autre 1 » — il le déclarait tout haut avec des menaces sauvages. Jules en riait, — pauvre étudiant tout
chaud de son Paris ! Il faisait comme tous, monsieur, et ne prenait pas au sérieux cet homme ; il l'appelait des noms que vous lui donniez. Bref, à cette féle du pays où Jacqueline ne voulait pas aller d'abord, Jules a oblige sa cousine de danser une contredanse avec lui. Et puis, Vautre a invité Jacqueline, qui l'a -refusé. Mors, monsieur, il a publiquement et odieusement insulté mon fils. Tout le monde voulait empêcher Jules de se battre, -— car tout le monde l'aimait, mon pauvre enfant ! On lui représentait que son adversaire se vantait lui-même d'être sûr de son coup à toutes les armes. Jules répondait, le malheureux ! qu'on ne se bat pas avec des épées ou des pistolets, mais avec son bon droit et son courage... Monsieur! monsieur 1 ils me Font laissé assassiner I J'ignorais tout, moi ! Tout à coup on me rapporte mon fils sanglant, mourant ; on l'ètend là, sur un canapé; il veut me sourire pour me rassurer, et il meurt 1 — Tenez, monsieur, j'étais allée vous le chercher, le voilà !
Elle tendit à Michel un médaillon, un daguerréotype pris par un ami de Jules dans ce dernier et lugubre instant. Michel vit, comme s'il eût été présent, le saisissant tableau : un beau jeune homme aux traits nobles et spirituels, pâle, éteint couché dans l'attitude
dont on ne change plus. Son sourire filial et sa tête inclinée comme une fleur qui penche donnaient à l'image une poésie charmante, tandis que les linges sanglants et l'écume rouge&tre aux coins des lèvres la faisaient d'une réalité terrible.
— Ah ! dit Michel remué, Dieu n'est donc pas toujours juste !
— Si 1 reprit d'une voix sourde madame Firmin en pressant de nouveau de sa main ridée le bras du jeune homme. Voulez-vous que je vous avoue une chose, monsieur? Je n'aimais pas Jules plus que Louis, mais
hélas ! je crois que je l'aimais mieux, el Dieu n'est pas
content de ces inégalités-là dans le cœur des mères. Aussi j'expie mon tort. Mon bien-aimé fils enseveli, je me suis dit qu'il ne s'agissait pourtant pas de mourir. Louis parlait déjà de venger son frère. Mais il ne le pouvait pas, Dieu merci ! tant qu'il avait sa mère, sa mère dont il est maintenant l'unique soutien ! Alors je me conserve et je me ménage pour qu'il se ménage et se conserve. Vous comprenez, monsieur ? je suis son devoir de vivre !
Michel eut des larmes plein les yeux. Elle se rapprocha de lui, et, d'un ton plus confidentiel :
— Mais, savez-vous, monsieur, —j'ai beau survivre
tant que je peux, — savez- vous pourquoi je tremble que Louis n'hésite et ne lutte encore? C'est qu'aujourd'hui, ce n'est plus seulement le souvenir de son frère qui doit tourmenter son cœur, c'est aussi, — je le sens bien, quoiqu'il n'en parle jamais, — c'est aussi f on amour et sa jalousie. Dans les commencements, Jacqueline a été bonne et tendre pour nous. Il ne pouvait être encore question de son mariage avec Louis à côté de cette tombe à peine fermée ; mais elle lui était toujours sœur et elle m'était déjà fille. Et puis, au bout de six mois, ses soins, ses visites même se sont peu à peu ralentis, et, au bout d'un an, ont cessé tout à fait. Quand j'allais la voir, elle me recevait froidement, tristement. Nous avons appris que ce cruel ennemi de notre famille lui avait parlé, lui avait écrit. Est-ce
qu'elle aurait changé à son égard et n'ose point avouer son penchant à cause de celle mort qui est entre eux? Ou bien l'a-t-il menacée, lui a-t-il fait peur pour ellemême ou pour Louis?
— Ohl ce serait infâme ! s'écria Michel.
— Mon Dieu ! monsieur, vous sentez que je ne puis ici ni accuser ni excuser. Je vous assure seulement que mon Jules était le meilleur et le plus inoffensif des êtres. Gomment voulez-vous que son... vainqueur soit
moins violent parce qu'il n'est plus? Au contraire, on a remarqué que c'est depuis ce temps-là qu'il se plaît à faire ht terreur autour de lui. Gela ne m'étonne pas. Je me dis' quelquefois qu'on doit craindre comme la mort le moindre murmure de reproche quand on a un pareil écho dans la conscience. Àh! le crime rend méchant, bien sûr ! ajouta naïvement madame Firmin.
— Mais mademoiselle Jacqueline a-t-eile donc laissé supposer qu'elle cédait à l'odieuse tyrannie de cet homme ?
«— Non, et c'est bien heureux 1 car Louis autrement ne serait peut-être plus maître de sa colère. En attendant, il vit dans cette angoisse. La délicatesse nous interdit de trop peser sur la volonté de Jacqueline, les tristes misères d'argent s'ajoutant h notre incertitude. Jacqueline est riche, monsieur, en comparaison de nous. Elle a trois mille livres de revenu, tandis que nous avons été ruinés par la mauvaise foi de l'ancien associé de mon mari, gui a vendu Tan dernier une carrière à plâtre, notre unique bien. Il faut que Louis vive et me fasse vivre des mille francs de sa place. Nous avons bien pensé à quitter Bellevue pour laisser Jacqueline maîtresse d'épouser qui elle voudrait. Mais
Louis trouverait-il ailleurs un emploi? Et puis monsieur, je oe suis jamais sortie de mon pays natal, moi ; j'y vis comme enracinée, et, si je m'en arrache, je ne réponds pas de ne pas mourir malgré moi. Gagnons donc du temps, comme on dit; et c'est pourquoi, si Louis vous interroge, Jevous serai obligée de bien le conseiller, n'est-ce pas?
— Oh I n'en doutez pas, madame. Merci de votre confiance! je la justifierai, je vous le jure !
En ce moment, on frappa à la porte.
>- C'est Louis! dit la mère en tressaillant. Ah! monsieur, gardez-moi le secret surtout !
Elle alla ouvrir. Michel, véritablement saisi au vif, attendait l'arrivant avec plus d'impatience et de curiosité que s'il se fût agi de l'entrée d'un héros de drame ou de roman au second acte ou au troisième chapitre. Il vit un jeune homme de manières très-simples et très-douces, un peu lourd peut-être et manquant un peu de finesse ; mais il avait une figure ouverte et régulière, un regard sincère et droit et de grosses lèvres très-bonnes. Tout en lui respirait la franchise et la cordialité. Si l'esprit n'était pas rare, le cœur à coup sûr l'était. Michel voulut démêler dans son air une arrière-tristesse résignée.
Louis reçut à merveille 1'archilcclc de Paris. Il s'étonna beaucoup que M. Sanas l'eût adressé à lui, mais il se ferait un plaisir de le guider et de le servir. M. Fabert, le maire, était absent et ne reviendrait que le lendemain d'une de ses fermes. Louis s'offrit h faire voir à Michel, dans la matinée, l'emplacement de la mairie projetée, puis à le mener dans l'après-midi chez M. Fabert. Ce qui fut accepté sans façon.
Le rendez-vous arrêté pour neuf heures à l'hôtel du Lion -d'Or, Michel prit congé, non sans avoir renouvelé ses promesses dans le regard et dans le salut respectueux qu'il adressa à madame Firmin.
Il avait hâte d'être dehors, d'être seul, de rêver, de penser, de revoir dans son esprit toutes ces figures : cette mère si énergiquement dévouée ; Jacqueline mystérieuse, triste et charmante; Louis humble et calme dans le devoir ; Jules gai, brave et brillant devant la mort, et même ce Louspillac féroce, stupide et fatal. Michel allait maintenant avec quelque respect par ces rues bourgeoises. Ce Parisien, devant la province, commençait à éprouver l'espèce d'hallucination qu'éprouve d'ordinaire le provincial devant Paris. Michel ne dou-
tait plus que Bellevue ne pût contenir des existences et des destinées tout aussi dramatiques et passionnées que la « petite ville » de Roméo et de Mcrculio, et il n'était pas loin d'imaginer qu'à cette Vérone angevine il ne manquait qu'un Shakespeare.
La S*elete 4et Amli «les Arts*
M. Fabert, le maire de Bellçvue, avait admirablement bien reçu Michel, présenté par Louis Firmin, et, le surlendemain de son arrivée, il donnait un grand dîner en son honneur.
Plantureux festin de province dont il sera plus court d'énumérer les convives que les plats !
Il y avait à table, autour du Parisien : — l'amphitryon, un brave homme, heureux et riche, bon époux,
bon père et maire excellent ; — madame Fabert, sa femme, sérieuse et dévouée ; — mademoiselle Céleste Fabert, leur fille unique, alors âgée de dix-huit ans, un peu rousse, mais très -douce et très-agréable, et ayant reçu dans le meilleur pensionnat d'Angers la plus brillante éducation, méthode Alvarès Lévy ; — M. Théodore Rusant, le médecin du pays, promis de Céleste ; le seul travers de ce jeune homme était de s'imaginer qu'il dominait la province parce qu'il était encore dominé par Paris ; — M. Quoniam, pharmacien, petit et sec ; — M. Bigle, juge de paix, gras et calme ; — madame Bigle, une jolie blonde dodue ; — enfin, madame Molineau, femme du notaire et adjoint, grande et vive brune de trente-cinq ans, en rivalité avec madame Bigle et aspirant à ce la capitale. »
Après le dîner, il devait y avoir au salon séance de la Société des Amis dçs Arts.
Qu'était-ce que la Société des Amis des Arts? Oh! parlons-en avec gravité, s'il vous plaît 1 MM. Fabert, Rusant, Bigle et Quoniam en étaient les membres. M. Molineau en était le vice-président et n'avait pas voulu assister au dîner, pour achever la rédaction de son rapport. M. Fabert promettait à ses collègues et convives, pour cette séance mémorable, deux magni-
fiques surprises. Nous ne cacherons pas que l'une était la présentation du projet de la nouvelle mairie, et que l'autre avait trait à l'élection d'un sixième membre, en remplacement de l'ancien président de la Société, du digne abbé Chauvelot, curé de Bellevue, décédé le mois d'avant. Mais les mystérieuses réticences de M. Fabert piquaient les curieuses suppositions de ses hâtes, et le dîner ; gagna en animation et en gaieté.
C'est que la Société des Amis des Arts était la grande affaire, l'intérêt choyé, le lien aimé de ces bonnes gens, de ces vieux camarades ! Le conseil municipal ne leur suffisant plus comme prétexte de réunion, H. Fabert avait bravement fondé cette académie locale. Dans le commencement, on ne s'y était guère adonné qu'aux aquarelles et aux collections de papillons et de coquillages. Mais l'abbé Chauvelot, fin connaisseur en antiquités, avait fait peu à peu, et sans en avoir l'air, l'éducation archéologique de ses amis. On avait découvert à Bellevue un dolmen comme à Saumur, et un camp de César comme à Pont-de-Cé; et les médailles romaines et les inscriptions romanes avaient uni par devenir une vraie passion pour les habitués du salon Fabert.