LES TYRANS I
Passion innocente et fraternelle, passion tranquille et sûre 1 Le passif des déboires y restait toujours bien au-dessous de l'actif des joies. Les dissertations scientifique* vivifiaient, sans jamais la troubler, la paisible j entente des chers - voisins et confrères. Ils se comnim- niquaient leurs recherches, ils se lisaient leurs travaux, Ce salon aux couleurs tranquilles, aux bruits éteints où ils semblaient tous chez eux 9 n'avait jamais retenti, d'une querelle. Rompus aux idées les uns des autres, ils se connaissaient, se comprenaient et s'appréciaient, esprits, cœurs et destinées. Beethoven a de ces sextuors où des instruments différents et semblables, variés d'expression et de caractère, unis dans l'intention et dans l'harmonie, causent et chantent entre eux, s'interrogent et se répondent, se confondent et s'alternent, se provoquent et se complètent, — ensemble comme s'ils étalent seuls et seuls sans cesser d'être ensemble. Accord touchant et rare que la vie de province peut seule réaliser! Paris, lui, n'a que des duos de temps en temps, des symphonies par-ci par-là, — et encore !
Rendons justice à Michel : lui qui avait vécu et pensé dans des sphères très-supérieures, lui qui savait les mots d'ordre et les mots de ralliement de son
temps, il eut tout de suite le sentiment de ce concert d'amitié et se mit de très-bonne grâce au diapason. 11 se préoccupa sérieusement du succès de son projet * il s'intéressa vivement à l'énigme de la candidature inconnue. Réconcilié tout à fait avec Bellevue, il vanta aux habitants, presque malgré eux, leur jolie et calme petite ville allemande. Enfin* quand après le dîner on passa au salon pour déguster le plus savant café , et que mademoiselle Céleste , invitée pat sa mère, exécuta sur le piano sa Prière <fo Moïse de Rossini de Thalberg, Michel, — un habitué du Conser* vatoife! *■* applaudit mademoiselle Céleste de la meilleure foi du inonde, tant il craignait de chicaner et de critiquer son bien-être, et de déranger l'harmonie de cet intérieur amical, de ce foyer bienveillant !
Cependant, depuis quelque temps, M. Fabert, inquiet et impatient, tirait sa montre à toute minute.
— Molineatt est bien en retard, murmura-t-il, bien en retard!
— Ah! vous pouvez commencer sans lui, allez ! dit madame Molineau.
— Èh bien ! si datis cinq minutes il n'est pas ici, tant pis pour lui ! nous ouvrirons la séance.
Il faut dire que, pendant le dîner, le salon avait été
arrangé ou plutôt dérangé pour des apprêts imposants. Une grande table à tapis vert avait été dressée, garnie d'écritoires et de papier, et entourée de cinq fauteuils. La sonnette de la salle à manger indiquait la place d'un président.
— Est-ce que je ne serai pas indiscret en restant? dit Michel à H. Fabcrt*
— Par exemple 1 nos séances ne sont pas secrètes. Vous serez avec ces dames.
Michel s'aperçut qu'en effet « ces dames » s'étaient tout simplement installées dans un coin, autour d'une table à ouvrage. C'était fort bien combiné! La science ne dérangeait pas la famille , la broderie anglaise faisait bon ménage avec les monnaies grecques, et les maris se laissaient complaisamment admirer dans leur gloire par les femmes, ce vrai public des hommes. ' — Voyons, messieurs, commençons ! dit M. Fabcrt, tout piétinant d'impatience; cela fera venir Molineau, et je présiderai en l'attendant.
Les trois seuls membres présents prirent place. M Fabert agita la sonnette.
— La séance est ouverte. Une heureuse séance , messieurs et chers collègues, j'ose vous le prédire I une soirée à marquer de blanc dans nos annales ! —
J'ai promis deux grands événements. — Eh bien ! d'abord, M. Michel D... que voici, a la bonté de nous communiquer son projet pour la construction de notre mairie. (Ah! bravo 1 bravo I) Financièrement, messieurs, cela nous regarde comme conseillers municipaux, et nous aurons à nous occuper mercredi de la question d'argent; mais la question d'art rentre, je crois, dans notre compétence d'aujourd'hui.
— Certainement ! le projet ! le projet !
— Voici un bout d'esquisse que j'ai rapidement indiqué depuis hier, dit Michel.
Il remit un papier à M. Fabert. Tout aussitôt les ipembres de l'assemblée se levèrent sans cérémonie et vinrent pêle-mêle se grouper curieusement derrière le fauteuil de leur président provisoire.
— - Eh! mais ceci a fort bon air! dit M. Fabert charmé à première vue.
— Oh ! très-bien ! — Élégant au possible! — Admirable!
— A la bonne heure! dit Michel en riant, j'aime que la critique brille comme cela par son absence 1
— Ah! mon cher monsieur, il n'y a pas à dire* c'est excellent! Tenons-nous-en là.
7i LES TYRANS
— Est-ce qu'il ne nous sera pas permis de regarder à noire tour? demanda coquettement madame
Bigle.
— Comment donc , belle dame t s'empressa de répondre M. Fabert.
Et le président porta le projet à ces dames.
— Oh ! bien joli ! bien joli I dirent madame Fabert et madame Molîneau,
— Bien joli ! répéta timidement Céleste.
— Comme c'est net et flatteur à l'œil sur le papier! reprit madame Bigle. J'ai remarqué que, par malheur, cela ne plaît pas toujours autant quand c'est exécuté.
— Voici le plan des dispositions intérieures, dit Michel. Au rez-de-chaussée, salle des pas perdus; à gauche, salle de justice de paix ou de conseil de discipline; à droite, poste et prison.
— Conseil de discipline ! prison ! exclama orgueilleusement Quoniam, qui était sergent-major de la garde nationale.
— Au premier étage, bureaux de l'état civil, secrétariat, cabinet du maire, salle du conseil municipal et bibliothèque-musée.
— Musée 1 s'écria M.' Bigle; c'est là qu'on mettra
es médailles, les armes anciennes et tous les débris de nos fouilles !
Les hommes sont des enfants qui ont de la barbe. Tous ces graves personnages se mirent à détailler de nouveau leur jouet de pierre de taille, h monter les es* caliers et à marcher dans les corridors de leur future et idéale mairie. Le maire s'y voyait déjà mariant, le juge de paix jugeant, le garde national montant sa faction ; membres du conseil municipal, ils y siégeaient ; membres de la Société des Amis des Arts, ils y montraient aux étrangers le musée, les ferrailles rouillécs, les vieux casques, les briques à crochet, rares trésors portant ces flatteuses étiquettes : Offert par M. Rusant. — Donné par M. Bigle. — Trouvé chez M. Fabert. — Ce fut un tutti de joie ingénue.
— Je reviens & la façade, dit M. Bigle; celte espèce de porche* les cinq ou six marches, le cadran, tout en est simple et beau. Mais, monsieur, ajouta-t-il avec uu embarras qui hésitait entre la modestie et la fierté, vous avez mis là en lettres lapidaires une inscription : Iîôtel de ville ! Bellevue est une ville* à coup sûr ; îpais avons-nous réellement le droit d'écrire sur la mairie: Hôtel de Ville?
—Oh ! cela ne fait pas question t dît M. Fabert.
—En vérité? reprit H. Bigle rayonnant. Ah! c'est un projet superbe !
Et ce superbe projet fut adopté d'enthousiasme.
De plus, des rcmerciments furent votés à l'unanimité à Michel, moins ravi encore de son triomphe que du naïf contentement de ses admirateurs.
— Et Molineau qui n'arrive toujours pas! dit M. Fabert. À la grâce! je continue!
Il agita de nouveau sa sonnette; chacun fit silence.
— Messieurs, l'ordre du jour appelle maintenant la nomination d'un membre en remplacement de notre regrettable et vénérable abbé Chauvelot. — Ah ! ici encore j'ai à vous annoncer une bonne et grande nouvelle, messieurs ! C'eût été «ans doute à Molineau de vous l'apprendre; mais je vous prends à témoin qu'il est en retard de près d'une heure, et si j'empiète sur son droit, c'est sa faute et non la mienne. (Oui, oui! Chut! Écoutez!) Messieurs, vous vous rappelez que plusieurs noms do candidats avaient été mis en avant, un entre autres, bien célèbre dans le département et même au delà, celui de M. Fortin. Mais nous n'avions pas osé espérer que notre savant compatriote voulût bien nous foire l'honneur d'accepter une
place parmi nous. Vous savez tons que l'érudit et ingénieux auteur des Antiquités de Maine-et-Loire est membre correspondant de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; et tous vous comprenez que l'avoir pour collègue, pour président, ce serait rattacher par un glorieux anneau notre modeste Société à l'Institut de France! (Mouvement.) Ajoutez que M. Fortin, s'il était des nôtres, pourrait, devrait presque, revoir et Compléter nos divers travaux sur nos pierres druidiques Jbt notre camp de César et les publier sous son patronage dans la Revue de F Anjou. (Sensation.) Do telles ambitions, messieurs, nous avaient tout d'abord para trop hautes. Eh bien, cependant, grâce à l'active intervention de notre vice-président Molineau, grâce à l'ancienne amitié qui le lie à M. Fortin, celui-ci n'a pas repoussé l'idée de remplacer h notre tète l'abbé Ghauvelot. Enfin, tenez, messieurs et chers amis, pour laisser de côté les réticences et les demi-mots, le candidat officiel et définitif que j'ai l'honneur de présenter à vos votes, c'est., c'est M. Fortin t (Profonde émotion et longs applaudissementè dans l'auditoire et mime dans la partie réservée au public.)
— 0' candeur biblique ! pensait Michel, simplicité . touchante d'honnêtes esprits lettrés! Gomment!
78 t£S TYRANS
voilà une réunion de savante qui accueille tout de suite sans objection» sans jalousie, avec transport» un savant supérieur 1 mais je vis en plein ège d'or, ma parole d'honneur I
M. Molineau entra tandis que les bravos duraient encore, et ils redoublèrent à sa vue. Maïs M. Molineau semblait abattu. H vint s'asseoir, dans un silence morne» à côté de H. Fabert,
Madame Mplineau eut aux lèvres un sourire un peu moqueur.
— Ma foi l vous m'excuserez, Molineau, dit M. Fabert, je n'ai pas pu y tenir {dus longtemps, j'ai tait part à la Société de cette flatteuse candidature!...
— Vous vous êtes trop hâté, mon ami, interrompit Molineau avec tristesse.
— Comment ! ne m'avez-vous pas montré ce matin la lettre de M. Fortin par laquelle il daigne en termes formels s'offrir à nos suffrages?
— - Ce matin, oui ; mais voici une nouvelle lettre qui annule la lettre de ce matin.
— Et pourquoi donc, mon Dieu?
— Un concurrent se présente, messieurs, devant lequel M. Fortin doit se retirer. Non, certes, parce qu'il se trouve inférieur en mérite! mais parce que
M. Fortin est, comme nous tous, homme d'habitudes paisibles et prudentes.
— Uû autre candidat! Par exemple! Et qui cela? quel est rimpertinent?
— M. Beautrubin, messieurs !
Une goutte d'eau glacée sur la vapeur en ôbultition, une goutte de citron dans du lait, ne produisent pas pn effet plus désastreux que ce nom tombant surl'ardeux et la joie de la Société des Amis des Arts. Pendant une minute ils restèrent toits anéantis*
Michel, qui n'avait guère eu le temps de se blaser sur son Arcadie, éprouva lui-même l'impression la plus désagréable en voyant sitôt le loup menacer la pauvre bergerie savante, Il envoya intérieurement au diable ces Louspillac et Beautrubin, qui toujours arrivaient au plus beau moment de ses rêves pour les terminer en cauchemars,
— De qui donc tenez-vous ce;te nouvelle inouïe, Molineau? demanda enfin M. Fabert
— Eh! de M. Beautrubin lui-même. Je le quitte à l'instant. Vous savez, ajouta M. Molineau avec quelque amertume, que M. Beautrubin a la bonté d'être fort assidu chez moi, et fort empressé auprès de madame Molineau ?
— Si cela vous déplaît, monsieur Molineau, interrompit de sa place la grande brune» pourquoi ne prenez-vous pas sur vous de lui interdire votre maison?
— Mais, Euphrasiei...
— Quant à moi, j'avoue que je ne le ferai pas. Je suis Française, et je ne peux pas m'empêcher d'estimer la bravoure.
— Mais ce n'est pas la question, Euphrasie, reprit le pauvre notaire avec une douceur d'agneau. Ce qui importe seulement à ces messieurs, c'est qu'au moment où je sortais de chez moi tout à l'heure, M. Beautrubin est entré. Dans la journée, accompagné de M. Louspillac, — vous comprenez, messieurs? — il était allé à la Pouéze, où M. Fortin a, comme vous savez, sa maison de campagne. Il en rapportait la lettre de désistement de mon ami. Fortin donne ce prétexte qu'il demeure à deux lieues de Bellevue, et ajoute, —avec une ironie attique qui, Dieu merci! ne pouvait être comprise, — qu'il aime mieux s'effacer devant les titres de M. Beautrubin.
— Ses titres! où sont-ils, ses titres?
— Ah! voilà! M. Beautrubin s'est rappelé que notre camp de César se trouve dans ses propriétés ; c'est sur cette circonstance qu'il appuie sa demande.
Voici sa lettre qu'il m'a remise , en ma qualité de vice-président. Lisez-la, Fabert. Tous les candidats . s'étaient retirés devant M. Fortin ; — M. Fortin se retirant devant M. Beaulrubin , M. Beautrubin pense qu'il ne reste qu'à voter.
— Il est certain , reprit Théodore en riant péniblement, que nous n'avons plus beaucoup le choix.
— En somme, insinua timidement M. Bigle, nous pouvons espérer que M. Beautrubin n'est pas tout à fait indigne de nos suffrages.
— Ahl mon Dieul s'écria tout à coup M. Fabert, qui était en train de lire la lettre du candidat terrible.
— • Eh bien! quoi? qu'y a-t-il?
— Messieurs! messieurs! reprit-il fort ému, — sans être des savants de premier ordre, nous sommes tous enfin des lettrés, n'est-ce pas? Nous pouvons tous écrire le français et lire le latin , et , quand l'un de nous adresse quelque communication à un journal du département , nous sommes sûrs qu'il ne nous exposera pas au ridicule. Mais, messieurs, voici cette lettre de M. Beautrubin... Savez-vous comment il écrit César, le malheureux?
— Non. Comment?
— Par un * et avec un d à la fin! — Gomme lézard !
Ce fut un murmure unanime de consternation. Michel contint difficilement un éclat de rire.
— Cette nomination est impossible 1 dit péremptoirement M. Fabert.
— Oui, impossible 1 répéta Quoniam.
— Bien! Mais qui nommerons-nous alors? demanda Bigle.
— Qui? Ehl parbleu, M. Olivon, l'instituteur primaire, qui se présentait avant M. Fortin. Au moins celui-là sait écrire César.
— M. Olivon refusera tout comme M. Fortin , dit Bigle. Tout le monde refusera.
— Il ne s'agit pas d'écrire César, voyez-vous, il s'agit de l'être! dit Théodore à l'oreille de son futur beau-père.
M. Fabert jeta un coup d'œil du côté de Michel, et, se levant :
— Est-ce comme cela? s'écria-t-il. Il ne sera pourtant pas dit, messieurs, qu'en présence d'un étranger, notre Société se sera de gaieté de cœur suicidée par une nomination absurde. Je prends sur moi de vous proposer l'ajournement indéfini de l'élection. Que cela
soit rapporté ou interprété comme on voudra , f accepte toutes les conséquences de ma motion.
Cette vaillante sortie bouleversa rassemblée ; madame Fabert et sa fille s'élancèrent, pâles et tremblantes, de leur place vers leur mari et père.
— Mon ami; au nom du ciel I sois prudent.
— Cher père, tu veux donc nous faire mourir de chagrin I
Céleste regardait .d'un air de reproche Théodore , qui se retranchait derrière des façons dédaigneuses.
— Mais il est impossible, disait-il , que M. Fabert ou tout homme de valeur se commette avec un Beautrubin !
— Non, dit Quoniam tout bouillant, ce n'est pas h M. le maire, c'est & nous de prendre cette responsabilité ! Vous savez tous l'insulte quotidienne que se permet kmon égard M. Louspillac...
Il s'interrompit pour pousser un gros soupir, et Michel demanda tout bas à M. Rusant :
— Qu'est-ce que c'est donc encore que cette insulte?
— Chut ! répliqua Théodore avec un coup de coude significatif.
— Cette inqualifiable avanie , continua Quoniam ,
j'ai, depuis le temps, perdu par ma faiblesse le droit de la punir dans la personne de M. Louspillac , mais je saisis l'occasion de la venger sur M. Beautrubin, et, contre celui-ci, ma femme aura beau vouloir me retenir!...
— Eh ! elle vous retiendra, et elle aura raison, dit Bigle; vous vous devez à vos filles!
Madame Molineau se mit à rire.
— Mais toi, Bigle, dit madame Bigle exaspérée par ce rire, montre-toi un peu , voyons ! Puisque tu n'as pas d'enfants !
— Laisse-moi tranquille, madame Bigle ! s'écria Bigle de toute son énergie.
En ce moment le tumulte était, comme on dit, indescriptible. Tout le monde parlait et gesticulait à la fois.
— Permettez, messieurs ! intervint Michel ; il me semble, en vérité, qu'on se laisse aller à un peu de panique.
— C'est évident! reprit Molineau, qui, à force de frapper sur la table avec son couteau de bois, finit par obtenir un instant d'attention. Messieurs, tâchons, s'il se peut, de revenir à la raison et au calme. J'ai une proposition à vous faire. Il est bien certain, d'une
part, qu'aucun nouveau candidat ne se portera concurrent de M. Beautrubin. D'autre part, un ajournement indéfini de l'élection, quand M. Beautrubin se présente, est pour lui un outrage trop grave et trop direct, quel que soit celui de nous qui veuille en affronter le péril. Je ne vois donc à la situation qu'une issue honorable; mais elle est pénible. U m'en coûte de vous la proposer, il vous en coûtera de l'accepter; mais elle est nécessaire. Il faut nous séparer, messieurs, il faut dissoudre la Société des Amis des Arts. Nous écrirons à la Revue et à ï Abeille qu'après la mort de notre président et maître l'abbé Chauvelot, notre réunion se trouvait sans lien et sans but. M. Beautrubin n'aura rien à dire, et notre dignité sera du moins sauvée.
— Oui, oui, c'est cela ! dit Bigle avec empressement.
— Gomment! se récria Quoniam, nous allons nous disperser et fuir devant M. Beautrubin !
— A quoi nous servira-t-il, dit M. Pabert, d'avoir découvert nos pierres celtiques et romaines? L'honneur n'en sera pas pour nous.
% — Sans doute, reprit Molineau, il est cfuel de renoncer à la douce et attachante occupation de notre chère intimité; sans doute, mais...
—Oh! pour ma part, je n'y consentirai jamais! s'écria M. Fabert.
— Allons aux voix ! dit Bigle, qui savait que Théodore Rusant allait être, avec Molineau et lui, contre Fabert et Quoniam.
Michel, ému du chagrin de ses nouveaux amis, vit avec effroi le moment où la majorité allait donner raison h la peur.
— Je demande la permission de placer un mot, dit-il. Si enfin, messieurs, un candidat autre que M. Bcautrubin se présentait, rien ne vous obligerait, n'est-ce pas, h briser votre digne et utile société?
— Rien, assurément.
— - Eh bien, messieurs, moi, je me présente. Tous s'entre-regardèrent avec surprise et joie. Michel poursuivit en souriant :
— Je ne cours probablement aucun des risques que des habitants du pays peuvent redouter. Quant & mes titres, je ne vous dirai pas que je vais construire votre mairie et que je suis l'un des auteurs de la Monographie de la cathédrale de Bourges, — non, mais je vous promets de ne pas vous gêner, puisque j'habite Paris, et de vous envoyer ma démission aussitôt que vous serez libres de nommer M. Fortin. Mon seul dé-
sir est de reconnaître votre cordiale hospitalité, en vous offrant les moyens de continuer honorablement et sans péril vos anciennes et précieuses relations de science et d'amitié.
Il n'y eut qu'un mouvement et qu'un cri d'admiration et d'enthousiasme :
— Votons par acclamation !
Et l'architecte de Paris fut, en un tour de main, nommé à l'unanimité membre de la Société des Amis des Arts de Bellevue. — Qu'on dise encore que le mérite est toujours méconnu !
Ces dames vinrent h leur tour remercier et complimenter Michel. Madame Molineau, qui apparemment estimait la bravoure pour elle-même, ne fut pas la dernière à féliciter le héros de la soirée.
— Vous tirez sans doute merveilleusement bien le pistolet et l'épée, monsieur? lui demanda-t-elle naïvement.
— Qui? moi, madame! Hélas! je n'ai jamais eu assez de temps à moi pour entrer dans une salle d'armes, et de ma vie, je crois, je n'ai touché une arme à' feu. Oh ! mais, c'est égal, madame, je vous assure que je n'en dormirai pas moins tranquille.
L'épervier ei l'étourneau»
Quelques jours après cette séance historique, Michel et Louis Firmin revenaient ensemble des travaux de la nouvelle mairie ; les ouvriers y bâtissaient déjà les fondations. Au moment où les deux jeunes gens allaient s'engager dans une rue qui les ramenait du côlé de la place du Quinconce, Louis fit un mouvement comme pour retenir Michel, mais il se ravisa et continua de le suivre. Ils arrivèrent bientôt devant une ha-
bitation que l'architecte avait précédemment remarquée.
Elle était séparée de la rue, d'abord par un grillage en bois, puis par une double rangée de vieux ormes magnifiques, renforcés encore de lilas et de chèvrefeuilles. Néanmoins, par delà l'ombre verte et fraîche de ce portique de feuillage, le regard pouvait entrevoir par échappées un beau jardin-verger plein de soleil, de chants d'oiseaux, de fruits et de fleurs, et, tout au fond, la maison, bâtie en briques avec des volets \erts, jolie et amusante à l'œil.
— Tenez ! voilà un délicieux logis ! dit Michel à son compagnon.
— Ne nous arrêtons pas, je vous en prie! répondît Louis d'une voix un peu troublée. C'est là que demeure... une de mes parentes qui...
— Mademoiselle Jacqueline? Ahl vraiment \ c'est là ! s'écria Michel.
Et, tout en se remettant à marcher, il ne put s'empêcher de jeter en arrière un coup d'œil vers ce jardin, fermé comme celui des litanies de la Vierge.
Cette maison, cachée à demi, lui paraissait merveilleusement convenir à l'existence à demi voilée de Jac-
queUne. Hélas I il n'y entrerait probablement jamais dons cette douce retraite ! et il aurait pu y entrer pourtant !
Depuis une semaine que Micbel habitait BeHevue, il faut dire que la pensée de sa jolie hôtesse du premier jour lui avait été très-souvent présente. Il avait revu une lois Jacqueliûe elle-même. Il était à sa fenêtre, elle avait traversé la place, légère, charmante, harmonieuse, et tout le monde la saluait amicalement au passage...
«— Monsieur Michel, dit tout à coup Louis, qui, de son côté, suivait sa rêverie, — les gens d'ici n'ont pas été sans vous conter notre triste histoire. C'est leur grande conversation. Vous, dans notre Lilliput, vous vous êtes montré tout de suite un homme, et vous avez déjà donné à nos tyranneaux une bonne leçon dont je vous ai remercié, et dont ils n'ont pas osé, dont ils n'oseront pas vous demander compte, soyez tranquille f — Eh bien ! vous me rendriez un service réel, monsieur Michel, — pardonnez-moi mon indiscrétion, — si vous consentiez à me dire, -«-mais là, sincèrement, — quelle idée vous vous faites de moi d'abord, et puis de Jacqueline, et aussi de M. Louspillac.
Micbel admira en lui-même l'instinct de la pauvre
mère, qui avait pressenti ce mouvement de son fils.
— Quelle idée je me fais de vous, mon cher monsieur Louis? dit-il. Est-ce que l'estime et l'amitié que je vous témoigne ne vous faisaient pas voir d'avance ce que vous êtes pour moi : un bon et brave cœur?
— Oh ! merci ! merci ! Eh bien ! tenez , monsieur Michel, vous avez raison de ne pas méjuger mal. Si je n'ai point tenté la chance de tuer le meurtrier de mon frère ou de me faire tuer par lui, ce n'est pas, voyez-vous, que je n'aimais pas Jules et que je n'aime pas Jacqueline : c'est que j'aime ma mère. Je sais qu'elle vit pour moi: alors, moi,* je veux vivre pour elle. C'est douloureux, et j'ai un rôle bien sacrifié, je le sens. Il faut que je mette toute mon énergie à ne pas agir, tout mon courage à ne pas me battre. Ah 1 si pourtant je croyais que Jacqueline subit quelque contrainte de cet escogriffe, le fils ne retiendrait pas l'amant ! Mais le plus cruel, c'est encore de ne rien savoir des sentiments de ma cousine.
Il regarda Michel, qui se tut, puis il reprit :
— Qu'elle admire ce Louspillac, au fond, je ne peux pas, je ne veux pas le croire ! M. Molineau a beau me dire : « Allez, mon pauvre Firmin, les femmes aiment
le succès , elles aiment l'audace ! » Il y a toujours quelque chose en moi qui défend Jacqueline. Et cependant, pourquoi nous traite-t-elle si froidement» moi et ma mère? Pourquoi ?...
— l'en sais encore moins que vous là-dessus, dit Michel. Depuis que je suis ici, il y a, je vous l'avoue, derçx énigmes que malgré moi je me pose : — Cette jolie mademoiselle Jacqueline peut-elle ressentir de j'amour pour un Louspillac? — Ce Louspillac et ce Beautrubin ne sont-ils pas aussi ridicules qu'odieux? — À la première question, j'aime à répondre Non, et Oui à la seconde. Mais je n'ai fait qu'apercevoir votre cousine, et je ne connais vos Barbes-Bleues que par le bruit qu'ils mènent et les salves qu'ils se tirent matin et soir, et qui m'agacent horriblement les nerfs. Tout ce que je puis vous dire, mon ami, c'est donc : Attendez! ou mieux, selon le synonyme de vos pays : Espérez !
Et la consultation se termina par une cordiale poignée de mains.
Mais le fait est que les deux problèmes à résoudre inquiétaient le Parisien : depuis quelques jours, au lieu d'éviter les récits et les confidences sur le compte des bravaches , il les provoquait. Et voici ce qu'il avait appris et ce qu'il avait deviné :
Les commencements de Louspillac, ainsi qu'il est arrivé pour pins d'un héros, étaient obscurs et fabuleux. On ne savait pas au juste son âge ; on conjecturait seulement qu'il pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans. Il était cependant né dans un faubourg de Bellevue, d'un père brigadier de gendarmerie ei d'une mère cabaretière, connue sous le nom de la belle Arsène. Le brigadier reconnut son fils et lui donna les premiers éléments d'une éducation négligée, mais il mourut lorsque l'enfant avait douze ans à peine.
Sous la tutelle peu vénérée de sa mère, Louspillac grandit et se développa, plutôt dans le sens du chardon que dans le sens de l'épi. À la tête de tous les vauriens du voisinage, il traita sa ville natale à peu près en pays conquis. « Espièglerie » est le mot le plus doui dont on puisse qualifier les abominables tours qu'il joua à ses concitoyens. <t Maraude i> sera un euphémisme qui ne justifiera qu'à demi les dégâts qu'il commit dans les fermes, vergers et propriétés à six lieues à la ronde. La gendarmerie le ménageait, à feause de son père. Mais il eut souvent maille à partir avec les gardes champêtres, et il éprouva plus d'une fois combien est amer le pain du violon;
Dégoûté de ces rigueurs, le jeune Louspillac résolut de partir pour Paris, théâtre plus large et plus commode. 11 n'avait pas encore vingt ans. Une nuance de satisfaction se mêla peut-être à la douleur maternelle de la belle Arsène lorsqu'elle dit adieu à ce fils chéri.
Ici, nouvelle et déplorable lacune dans la biographie de Louspillac. Que devint-il à Paris? Les documents précis faisaient défaut, tl écrivait de temps en temps à sa mère, moins sans doute pour lui donner des nouvelles que pour lui demander des avances. Hais quand on s'informait de l'absent à la belle Arsène, ses réponses étaient toujours un peu vagues et légèrement équivoques. Ainsi, elle prétendit d'abord que son fils était entré à l'École militaire... ou à Saint-Cyr. Plus tard* elle assura qu'il faisait partie de l'armée; mais elle ne savait dire à quelle arme ou à quel régiment il appartenait. Elle affirma ensuite qu'il était employé du gouvernement ; triais dans quelle branche de l'administration ? elle ne s'en expliquait jamais.
Louspillac lui-même, lorsqu'il fut de retour à Bellevue, h'aimait pas à donner des détails sur cette période de àon existence. Si, après boire, quelque indiscret le poussait trop vivement là-dessus, il s'écriait* d'un ac-
cent indéfinissable, en envoyant sa main zigzaguer au-dessus de sa tête : « Ah dame 1 j'ai roulé 1 » Il est certain, en effet, qu'il n'amassa pas de mousse. Mais il
n'y a que cela de certain. On en est réduit pour le
reste à des suppositions, et nous ne voulons pas rapporter celles que fit Michel, car Michel évidemment n'était pas prévenu en faveur de Louspillac.
Cependant, la belle Arsène, qui, lors du départ de son fils, n'était déjà plus de la première fraîcheur, songea dès ce moment à réformer sa vie. La belle Arsène devint madame Arsène. Elle ferma sa buvette, et de cabaretière se fit dévote, remplaçant le vin baptisé par l'eau bénite.
Sa conversion toucha beaucoup un vieux garçon de la ville appelé Grondard, lequel venait de vendre son fonds de quincaillerie, après avoir lentement arrondi une assez grosse fortune. Grondard était l'oncle maternel de Beautrubin. 11 confia à madame Arsène le gouvernement de sa maison et les clés de toutes ses armoires, ne gardant que celle de son secrétaire. Madame Arsène était devenue cuisinière et était née friturière. Grondard fut avec elle un des plus heureux convives assis au banquet de ce monde.
Ce bonheur tempéré par des indigestions tlura
quinze ans. Madame Arsène guignait tendrement le testament de son maître. Mais la mort, qui est narquoise, devait la prendre la première. Madame Arsène, se sentant dangereusement malade, écrivit à Louspillac qu'elle n'avait pas vu depuis seize ans et joignit à sa lettre la somme nécessaire pour que le fils prodigue vint fermer les yeux à sa mère.
Ce fut en 1849 que Louspillac, après celte longue éclipse, reparut à l'horizon de Bellevue. Sa rentrée fit sensation.
Pourquoi ne veut-on plus croire aux vêtements magiques, aux robes qui sont fées ? Rien n'est plus réel et plus ordinaire. Ainsi, pour omettre le gracieux et nous en tenir au laid, certains habits ont en eux, assurément, un don de terreur. Civilisés par la forme, mais sauvages par le fond, ils sont si râpés, si rapiécés, si misérables, si affamés et si fauves ; ils ont subi tant de taches et tant d'humiliations, tant d'averses et tant d'avanies; ils dénoncent chez celui qui les porte une telle impudence dans une indigence telle, et le placent si au-dessous et si au-dessus de toutes les considérations divines et humaines, — qu'on se sent tout de suite impuissant, désarmé, les poings liés, la langue liée, devant une défroque qui a si peu de chose à per-
dre et si peu de chose aménager! Use blouse, une veste propre, sont bienveillantes et rassurantes : ce n'est pas nous qui confondrons jamais le saint costume du travail avec f ignoble livrée du vice ! Mais il est des paletots plus dangereux et plus effrayants que des pistolets, et à qui, sur-le-champ, il faut crier : Capitulons! La police devrait interdire, comme armes offensives, des fracs qui, par leurs trous béants, et, selon l'expression du Romancero, « par les bouches de leurs blessures, » vous demandent en plein jour et sans parler : La bourse ou la vie ! — (Test armé d'une redingote de ce calibre que Louspillac se présenta, un matin, devant Grondard, qui recula de trois pas.
Bleue peut-être autrefois , mais sans couleur dominante aujourd'hui; enveloppant son homme tout entier du faux-col éraillè aux talons éculés; graisseuse au collet, luisante aux poches, malade aux coudes, lépreuse aux poignets; veuve de boutons, orpheline de doublure; filandreuse, pendante, recroquevillée, mais insolente, exigeante et terrible, — telle était cette redingote de Méduse 1
Grondard, pétrifié, laissa, sans souffler mot, cette redingote s'installer chez lui, y loger, y prendre ses quatre repas et y commander despotiqticment tant que
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dora la maladie de madame Arsène, c'est-à-dire peudant deux mois. Puis, la mère mourut» laissant au fils six cents livres de rente; circonstance qui parut bizarre & Grondard, vu qu'elle n'avait que quatre cents francs de gages. Mais il se garda de témoigner à la redingote son profond étonnement Enfin f et bien qu'alors la vieille redingote incolore eût disparu pour faire place à une redingote noire toute neuve, l'influence ou le souvenir de l'ancienne guenille protégeait encore si efficacement l'héritier,- qu'il put continuer à habiter la chambre où il s'était établi et à s'y faire servir en maître, se bornant à signifier à Grondard, par quelques mots brefs et tranchants, que la douleur l'empêcherait pendant quelque temps, de s'occuper des soins matériels de cette triste vie.
Le pauvre Grondard baissa la tête et ne répliqua pas. Hais, soit terreur sourde, soit mécontentement rentré, soit rupture de ses vieilles habitudes, il suivit d'assez près madame Arsène au tombeau, et son respect pour l'ex-redingote n'alla pas jusqu'à en faire sa légataire universelle. Tous ses biens retournèrent à son neveu et unique parent Beautrubin.
La première ehtrevue de Beautrubin et de Louspillac ne fat pas à l'avantage de ce dernier. Elle eut lieu aux
obsèques de Grondard, le 1èr septembre 1850. Beautrabin n'avait pas connu la redingote; Beautrubin était un observateur léger qui ne regardait les gens qu'à la surface; Beautrubin, en deux mots, prit Louspillac pour une sorte de concierge chargé de garder et d'entretenir la maison. Ses affaires le rappelaient à Paris le jour même. Il congédia la servante, laissa à Louspillac les clefs, et remit au printemps une prise de possession plus ample.
Louspillac fut ulcéré. En ce moment, les déboires abondaient dans son existence. Depuis que sa mère l'avait fait rentier, il avait essayé d'asseoir sa vie et de se lier avec les habitants de Bellevue. Mais ses antécédents douteux et ses façons assurées n'excitaient que la méfiance universelle. D'ailleurs, les jeunes gens se groupaient autour de Jules Firmin, et les gens raisonnables autour de M. Fabert. Louspillac, séduit par les yeux et par les écus de Jacqueline, offrit à la jolie meunière son cœur et sa main. Il fut lestement éconduit. Alors, enragé de colère et d'envie, il voulut, à défaut d'estime, inspirer la terreur. Il tua Jules Firmin.
De ce coup, il atteignit son but. Il n'aurait jamais été honoré de ces braves gens, il fut tout de suite redouté
de ces gens timides. Lorsqu'il revint d'Angers acquitté par le jury sur la prévention d'homicide volontaire, le chenapan fut reçu comme un prince. On le méprisait, mais on le saluait; on l'exécrait, mais on lui souriait. H marchait la tête haute et le chapeau sur l'oreille, tortillait sa grande moustache et faisait
résonner sa grosse canne. Il était fier! il était heureux!
A Paris, pendant cet hiver-là, Beautrubin céda son fonds de mercerie et de rouennerie, battit le rappel de ses capitaux et rentra son foin commercial. Il était veuf et père d'un Anatole unique, étudiant en médecine. Il s'était toujours dit qu'il ne se retirerait pas des affaires avant cinquante ans, et il n'en avait que quarante«cinq. Mais bah ! l'oncle Grondard, en se dépéchant de mourir, l'autorisait à 'se hâter de vivre. L'hé-
ritage du bonhomme, -joint à ses propres acquêts, faisait à Beautrubin quelque douze mille livres de rentes. N'était-ce pas assez pour jouir gaiement des restes d'une verte maturité et d'une santé florissante ? H avait encore dix belles années pour fêter Bacchus, Cornus et Vénus, ses divinités ! Pour qui d'ailleurs s'exténuerait-il à travailler et à s'user le corps et l'âme? Pour ce drôle d'Anatole? Or, le père, depuis
plusieurs mois, tenait sévèrement rancune au fils, voici pourquoi.
Anatole s'était, Tannée précédente, amouraché d'une jolie ouvrière. Bien ! Il l'avait séduite. Trèsbien ! Il faut que jeunesse se passe ! Beautrubin était folâtre, quoique sérieux ; les plaisirs, les jeux et les ris ne l'avaient pas pour ennemi, au contraire. Veuf d'assez bonne heure, il avait causé l'infortune de plus d'une de ses demoiselles de boutique. En gentilhomme bourgeois, il toléra donc sa grisette à ce scélérat d'Anatole, et même, ayant par hasard rencontré chez son fils la petite, il déjeuna incognito avec les jeunes gens et chanta Béranger au dessert. Mais voilà qu'Anatole, trompé par cette bienveillance, osa lui avouer un jour en souriant que la nature pourrait bien, sous peu, le faire grand-père. Beautrubin plissa son front et gonfla ses joues. La chose devenait grave. Il entama sur la famille et la société un long discours qu'il termina en enjoignant à son fils de laisser là cette jeune intrigante. Le croirait-on ? Anatole ne goûta pas une telle morale ! il discuta, résista, désobéit. C'est alors que Beautrubin lui ferma sa porte et son cœur, réduisit sa pension au strict nécessaire, cent francs par mois, et résolut d'abandonner à son sort ce libertin et ce rebelle , et
d'aller finir ses jours loin de lui, dans sa grasse et tranquille retraite de Bellevue.
L'histoire de cette exécution paternelle, dont Beau-
trubin se vantait volontiers, suffit à Michel pour deviner
tout ce personnage : mauvais et sot, important et nul,
bellâtre et hargneux. On avait aussi quelques détails
sur ses opinions et sur sa vie publique ; mais diantre !
sa vie privée seule nous appartient.
Ce qui en resta l'événement significatif, ce fut l'abordage du Louspillac parle Beautrubin. Choc mémorable de deux stupidités ! le gros bonhomme rond et bouffi contre le grand gaillard maigre et ridé ; la lourde boule massive contre le long bâton noueux ; l'un tout graisse, l'autre tout muscles; l'un desséché par l'alcool, l'autre bouché par la bonne chère ; la cervelle de Louspillac faisait clic-clac dans sa boite osseuse, le front fuyant et déprimé de Beautrubin semblait avoir laissé tomber tout son visage dans les joues et dans les mâchoires carrées. Deux méchantes bêtes en somme, ce loup pelé et ce carlin poussif I Deux individus pareils ne pouvaient être que les plus grands ennemis ou les plus grands amis du monde !
Louspillac avait longtemps gardé sa dent la plus venimeuse contre le propriétaire étourdi qui l'avait
confondu avec un portier. Mais, depuis, Louspillae s'était bien relevé dans sa propre estime et dans l'admiration des hommes : enfin, de gueux, il était passé tueur l Aussi, était-ce pénétré du sentiment d'une supériorité incontestable qu'il pensait maintenant à Beautrubin. Il l'attendait de pied ferme, mais seulement avec une curiosité indulgente et dédaigneuse.
Beautrubin , qui , lui , ne se doutait de rien , tomba tout à coup comme une bombe et sans crier gare dans sa maison de Belle vue, faisant beaucoup de brait, traînant force paquets, ahuri, éventé, magistral et joyeux. Louspillae le reçut avec flegme et hauteur.
— Eh bien ! eh bien ! dit Beautrubin, quoi de nouveau? Qu'est-ce qui se passe ici ? Me voilà , moi ! j'arrive. Avez-vous eu bien soin de la maison ?
— Ah çàl monsieur, demanda Louspillae, pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît ?
Beautrubin regarda Louspillae pour la première fois et s'arrêta étonné.
— Pour qui je vous prends? Je ne sais pas, dit-il bêtement.
— Monsieur, je suis votre locataire.
— Mon locataire! par exemple! mais je ne veux pas de locataires, moi ! J'entends habiter seul mon immeuble.
— H fallait m'avertir trois mois d'avance, mon cher monsieur. A la campagne, les locations vont d'avril en avril» et, le mois d'avril étant commencé, j'en ai encore pour un an à occuper trois chambres du premier étage avec jouissance du jardin.
— Allons donc! et vous payez de loyer pour cela?
— Cent francs par an, monsieur.
— Vous moquez-vous de moi ! Comment, pour huit francs 25 centimes par mois, pour moins de six sous par jour, vous auriez le droit de vous prélasser dans les trois plus belles pièces de ma maison I et de me gêner, moi! d'observer toutes mes actions! de compter tous mes pas! de salir mon escalier! d'obstruer mes allées ! qui sait? de manger mes fruits peut-être ! Cela ne sera pas, monsieur!
— Cela sera larira ! cela sera larirette! chantonna sinistrement Louspillac'.
— Vous êtes un polisson ! interrompit Beauirubin furieux.
H se campa le poing sur la hanche, ce qui était son attitude menaçante et héroïque. Hais Louspillac le
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regarda de haut, avec un sourire ineffable et tranquille.
— Tiens ! tu me touches ! lui dit-il.
— Vous êtes un drôle ! cria Beautrubin. Louspillac abattit sa grande patte osseuse sur le
crâne à demi chauve de Beautrubin.
— Nous ayons donc besoin absolument d'une petite leçon 1 à notre âge !
— Vous êtes un misérable r beugla Beautrubin étranglé par une fureur apoplectique. Oui , vous me rendrez raison ! oui, raison tout de suite I
— Hanneton t dit Louspillac. Je te laisse le choix désarmes.
— Je prends le pistolet. Mais tout de suite ï Jamais on ne se précipita plus aveuglément dans
la gueule du loup. Beautrubin trépignait de rage et n'avait aucune espèce de soupçon du danger qu'il bravait. Il voulait se battre sur l'heure, — dans le jardin, — à mort ! Cependant, comme il fallait des témoins , que Beautrubin ne connaissait encore personne à Bellevue et que son adversaire lui-même ne comptait guère sur les amis qu'il y pouvait avoir, Louspillac, qui avait conservé tout son sang-froid, arrêla que la rencontre aurait lieu dans l'après-midi ,
aux environs d'Angers, et qu'on demanderait à des officiers de la garnison de servir de seconds. Le rendez-vous convenu , Beautrubin remonta tout écumant dans la carriole qui l'avait amené , et LouspiUac prit la diligence qui partait une demi-heure après*
Louspillac, lui, était sans courroux. C'était avec une sorte de pitié qu'il voyait ce gros et naïf bonhomme s'aventurer si niaisement à la portée de ses griffes. Ii se disait d'ailleurs que , même à Bellevue, on n'a pas impunément deux duels malheureux à si peu d'intervalle. Le beau dans la circonstance serait de maintenir et même d'accroître sa réputation redoutable sans effusion de sang. Enfin» LouspiUae sentait d'instinct qoe, plutôt que de tuer ce dinde aux oeufs d'or, il valait beaucoup mieux en livre. Au fond du ruffian il y avait énormément du pique-assiette.
Donc, quand les adversaires se retrouverait sur le terrain, par devant deux lieutenants d'infanterie requis au nom de l'honneur, Louspillac était aussi Calme et aussi clément que Beautrubin était agité et furibond» Os forent placés à trente-cinq pas de distance, avec faculté de marcher chacun cinq pas.
— Otez donc votre chapeau ! cria l'un des témoins h Beautrubin , qui, tout ébloui, n'entendit pas.
— C'est inutile ! reprit railleasement Louspillac. Et, sans avancer, sans viser presque, il tira et
abattit le chapeau. En même temps, Beautrubin lâchait son coup ; sa balle filait à quinze pieds audessus de son adversaire. Les deux témoins se mirent à rire.
— C'est à refaire ! cria Beautrubin, humilié d'avoir prêté à rire à des « officiers français ! »
. Les témoins essayèrent de s'interposer ; mais Beautrubin s'obstinait avec frénésie, et Louspillac les rassura par un clignement d'yeux expressif. On rechargea les armes.
— Voyons, puisque vous voulez à toute force être entamé, papa, dit Louspillac à Beautrubin, auquel de vos bras tenez-vous le moins?
— Mais au bras gauche, répondit machinalement Beautrubin, chez qui un commencement d'inquiétude perçait dans la colère.
— Bien ! Heureusement, il y a de la marge, reprit Louspillac en pinçant légèrement l'énorme bras du gros homme. — Ce tigre avait la férocité presque spi-' rituelle.
Cette fois, il ajusta un peu plus longtemps, et, véritablement, atteignit Beautrubin au bras gauche,
emportant un lambeau de drap avec un lambeau de chair. Le hasard logea la balle de Beautrubin dans le collet de la longue redingote de Louspillac.
— n y, a progrès, dit Louspillac en se rapprochant.
Beautrubin regardait tout pâle son bras saignant. H avait vu la mort, et tout à coup éprouvait un effroi rétrospectif : ce rageur, après tout, était loin d'être intrépide.
— Vous avez été généreux! dit a Louspillac un des officiers.
— Oh! je n'y ai pas de mérite, mon lieutenant. D'abord, je suis sûr de mon coup, et puis, j'ai eu le malheur, il y a quelques mois, de tuer un jeune homme à l'épée.
Beautrubin trembla de tous ses membres et manqua s'évanouir.
— Recommençons-nous encore? lui demanda Louspillac en souriant.
— Non I je vous fais mes excuses! dit-il d'une voix faible.
— A la bonne heure donc! une poignée de main, alors!
Beautrubin, non pas ému mais secoué, se jeta dans
les grands bras de Louspillac, et versa deux on trois larmes.
— Soyons amis 1 dit-il en rougissant
Et» de ce jour, Us le furent. Beaulrubin aima Louspillac de toute kupeur qu'il avait eue. Et puis, il r admira sincèrement, et fut glorieux d'inspirer à ses cdtés cette espèce de terreur subalterne» même mêlée de réprobation tacite. Enfin, lui, Beaulrubin ! avait tenu tête à ce formidable pandour ! On les redouta de plus en plus, l'un traînant l'autre. N'est-il pas doux, pour un ancien mercier, de faire trembler un pays au bruit de ses pas? Louspillac, parasite de la goinfrerie de Beautrubin, et Beautrubin, parasite de la brutalité de Louspillac, se suffisaient et se complétaient à mer* veille. Ds eurent même toit, même table, même existence. Us furent inséparables comme Euryale et Nisus, ou plutôt comme don Quichotte et Sancho Pança, auxquels ils ressemblaient.... au physique. Seulement, — 6 dégradation des races I — Louspillac était un don Quichotte méchant et Beautrubin un Sancho stupide.
— Maintenant je voudrais les voir I dit Michel au père Sanas, qui lui raconta la plupart de ces détails; Où diable les rencontre-t-on ?
— Ces messieurs? Mais leur vie est réglée comme un papier de musique. Après leur exercice de fleurets, ils sortent pour aller déjeuner et lire le journal au café Militaire. M. Louspillac fait imman» quablement à ce pauvre M. Quoniam la niche que vous savez.. .
— Etal non, je ne sais pas. Qu'est-ce que c'est donc?
Mais, eu ce moment, la petite fille de Sanas entrait dans la salle à manger, l'aubergiste posa un doigt sur son œil» tordit sa bouche et dit seulement i
— On vous contera cela.
Michel, très-intrigué, dut se contenter de cette réponse et de cette pantomime.
— Après le déjeuner, continua maître Sanas, ils vont en chasse ou bien à leurs métairies et à leurs fermes* M. Beautrubin prend la joue aux jolies filles, car il est galantin. A trois heures le tir, à quatre le dîner. Ensuite quelques visites, chez madame Molineau et ailleurs. A neuf heures, un bon souper, et puis le lit. Ah! ils se la passent douce. Mais aussi, ce sont des gaillards qui ne se mouchent pas du pied ! — Où vous les rencontrerez? partout ! au café Militaires au Cours, sur les routes.
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Le même jour, dans l'après-midi, le souhait de Michel devait être à moitié exaucé.
Il était allé au Cours, sa promenade favorite. Il vit levée la barrière d'une grande prairie coupée d'eau vive et de haies en fleurs, et il entra sans façon pour
admirer de près trois ou quatre belles vaches couchées au soleil ; tous les rêveurs aiment ces bêtes mystérieuses, puissantes et douces parce qu'elles ont l'air de ruminer à peu près comme ils pensent. Michel longeait dans l'herbe du pré le fossé qui le séparait du Cours. Tout à coup, de l'autre côté de la palissade, il entendit, dans l'allée la plus proche, le frôlement d'une robe et des pas précipités; il vit une femme pâle et haletante qui courait, et il reconnut Jacqueline.
Elle cria en l'apercevant : — A moi, monsieur , à moi !
Franchir le fossé, escalader la palissade et s'élancer aux côtés de Jacqueline fut pour Michel l'affaire d'un instant.
— Oh ! pardonnez-moi, monsieur 1 lui dit Jacqueline. C'est que j'ai eu peur, voyez-vous! de M. Louspillac. Il voulait me parler de force. Je me suis sauvée, il me poursuivait.
— Où donc est-il, ce bulrr?
— Là-bas, au coude de l'allée.
— Daignez prendre mon bras, mademoiselle» et ne craignez rien ! dit Michel , dont le cœur battait fort d'indignation et d'émotion.
Et, tournant la tête à demi, il vit, en effet, à cent pas de là, au bout de l'avenue, se.profllcr la longue silhouette efflanquée de Louspillac.
La H«MlAr« «ntliAiité**
Jacqueline entraînait rapidement Michel» tout en jetant en arrière un regard inquiet. Elle vit Louspillac, après un moment d'hésitation, tourner les talons et disparaître. Elle respira.
Puis, reportant les yeux sur Michel :
— Ah ( mon Dieu ! mais où vous êtes- vous blessé, monsieur? votre sang coule ! s'écria- 1- elle tout à coup.
Michel s'aperçut seulement alors qu'en franchissant la palissade, il s'était déchiré le poignet à l'un des pieux.
— Ce n'est rien ! dit-il , une égratignure ! Malheureusement, ce ne peut être une expiation suffisante de ma stupide méprise de l'autre jour.
— Ne parlons plus de cela ! reprit vivement Jacqueline. C'est oublié ! vous voyez bien que je n'ai pas hésité à vous appeler tout à l'heure. — Oh! mais arrêtons-nous un peu, je vous en prie, et voyez à étancher ce sang. Vous vous êtes fait bien mal ! Ai-fe été sotie de vous presser tant !
Michel serra son mouchoir autour de son poignet.
— Voilà qui est pansé I dit-il.^ Continuons de marcher. Comment donc M. Louspillac avait-il l'audace de vous poursuivre?
— J'étais allée voir ma nourrice qui est chargée de famille et que j'aide de mon mieux. En sortant de chez elle , je l'ai trouvé à la porte. Il m'a dit de sa voix brève : — ce Je vous attendais , j'ai à vous parler , il faut que je vous parle !» — Ce qui m'a surtout effrayée» figurez-vous, c'est qu'il était seul et sans M. Beautrubin, qui ne le quitte jamais. J'ai répondu, toute troublée, en le priant de me laisser et en
essayant de passer outre. Hais il a répété plus impérieusement : « Je veux vous parler! » et il a fait le mouvement de me saisir le bras. Alors soudainement je suis rentrée chez ma nourrice. Par malheur , elle était seule; ses garçons travaillent encore aux champs. Je me suis glissée le long de son enclos en me baissant derrière la haie , et je suis sortie par une ouverture que les enfants ont pratiquée dans le buisson. Je me croyais sauvée , quand M. Louspillac , qui était resté à la porte de la maison , m'a vue de loin et s'est élancé. J'avais de l'avance, j'ai couru, j'ai couru, espérant toujours rencontrer quelque passant. Personne ! A cette heure-ci , le Cours est désert. Enfin , je vous ai reconnu dans le pré de M. Gillèt et j'ai crié vers vous. Je comptais bien qu'il n'oserait contraindre une femme devant un étranger. Vous savez le reste.
Jacqueline marchait et parlait vivement. Elle était tonte rose et toute émue. Michel qui retombait peu à peu sous le charme, ne lui répondait pas ; il pensait :
— Je tiens de nouveau ma jolie énigme. 11 faut, pour le coup, que je la déchiffre. Mais, cette fois, soyons prudent.
— Nous voici dans les rues habitées, lui dit Jacqueline; pardonnez-moi, je suis obligée de quitter votre
bras. Ne vous offensez pas, je vous en prie. Une petite ville, c'est très-sévère , et je n'ai pas le droit, mol, de braver l'usage... — Mais voyez donc! repritelle aussitôt, votre sang ne s'arrête toujours pas, il a traversé le mouchoir. Nous sommes à deux pas de ma maisonnette, vous allez y entrer, tant pis! et je vous panserai.
— Ne sera-ce pas vous compromettre, — dans une petite ville ? répartit Michel en secouant la tête.
— Tant pis, je vous dis! Quand vous êtes blessé pour moi, j'irais me préoccuper de quelques méchants propos ! D'ailleurs , Manon, ma vieille bonne, est là qui coud, tenez, sur ce banc. — Manon, ouvre-nous. Je t'amène un blessé. — Entrez, entrez, monsieur. Est-ce vous qui allez me refuser à présent ?
Michel, ravi, n'hésita plus; il traversa le beau verger mystérieux qui, la veille, lui avait paru plus défendu que le jardin des Hespérides. El, l'instant d'après, Jacqueline le faisait asseoir dans son salon, — une pièce simple, gaie, coquette à peu de frais, animée, en un mot, par une maltresse de maison jeune fille.
Aidée de Manon, Jacqueline lava la déchirure du poignet de Michel avec de l'eau fraîche, la ferma avec
du taffetas d'Angleterre, la banda avec une toile fine. Comme elle était très-affairée, sa fine langue rose courait vite sur ses lèvres. Et sa main était si légère et si délicate au blessé 1 Ah ! pour être effleuré de cette douce main, Michel aurait bravé bien d'autres périls.
— Savez- vous, disait Jacqueline en attachant un dernier nœud, que la blessure était encore assez profonde! Par bonheur aucun nerf n'a été touché. Vous
*tes, je l'espère, sauvé pour cette fois, mon chevalier.
— Merci 1 reprit Michel, qui n'osa même plus poser ses lèvres sur la main bienfaisante.
•— Oh ! c'est à moi de vous dire merci!
— Cet homme vous cause-t-il vraiment tant d'effroi?
— Effroi n'est pas le mot, mais quelque chose frémit et crie en moi toutes les fois que je le rencontre.
— Eh 1 c'est peut-être de l'aversion cela, mais ce pourrait aussi bien être... le contraire.
Elle fit sans répondre une petite moue hautaine. Michel avait maintenant si peur de l'offenser ! il parla vite d'autre chose.