LE*. TYRANS
. — Vous êtes à merveille ici, savez-vous ! tranquille, abritée» heureuse.
— Heureuse seule» hèlas ! La maison me parait bien grande» à moi 1 Mon père l'avait arrangée pour y vivre en famille. Du moins» j'y suis cbez moi ; c'est beaucoup. Vous avez vu que ma pauvre tante est logée en location» à la gène et tristement.
— Pourquoi ne demeure-t-elle pas avec vous ? Elle secoua douloureusement la tête. La question
était trop délicate pour qu'il osât insister. Il reprit :
— Comment savez-vous donc que je suis allé chez madame Firmin?
— Eh ! mais je vous y ai envoyé. Et puis, monsieur, croyez-vous qu'on habite impunément une bourgade ? Tout le monde sait ici» et je sais comme tout le monde» vos moindres faits et gestes» vos moindres mots» vos moindres pas» votre activité aux travaux de la mairie et votre conduite intrépide à la Société des Amis des Arts. Mon amie de pension» Céleste» vous a trouvé elle-même bien supérieur à M. Rusant» qui a voulu être trop supérieur, dit-elle.
. — Ah! mademoiselle Céleste dit cela?
, —Et elle a tort» monsieur I et M. Rusant avait
raison ! Vous exposer contre ces gens-là» vous !
— Vous les méprisez donc ? dit Michel vivement.
Il l'observait d'un regard pénétrant. Elle ne répondit encore que par un profond soupir.
Il se leva brusquement.
— Eh bien ! vous partez déjà?
—Parbleu! je me sauve! dit-il avec une feinte colère. Vous êtes par trop mystérieuse ! C'est ce qui m'a d'abord tenté l'autre jour, je m'en souviens bien ! Mais aujourd'hui j'aime mieux vous fuir à temps, — ombre! rêve! caprice! chimère insaisissable! fière jeune fille et bonne enfant ! ange qu'on exorcise, démon qu'on invoque!... qu'est-ce que vous êtes au juste, sphinx de Bellevue ?
Elle partit d'un éclat de rire d'enfant.
— Oui, votre autre amorce! votre rire de sirène! mais on ne sait pas même si vous êtes vraiment gaie.
—Ah! je ne demanderais pas mieux, allez! ditelle avec sa façon jeune et naïve. Si je ne suis pas heureuse, ce n'est pas ma faute, je vous assure ! Je m'y prête tant que je peux, je n'ai jamais boudé le bonheur et je fais toutes sortes d'avances à la joie !
— Tempête et furie! voilà encore, que vous êtes charmante ! Adieu ! adieu ! adieu !
lîî LES TTlAlfS
— Restez, dit Jacqueline tout à lait sérieuse. Mon Dieul est-ce que réellement, sans le savoir, j'aurais élé coquette avec vous! Je vous en demanderais par-
don. Je veux être toujours loyale, simple et vraie. Ainsi, écoutez...
Elle lui fit signe de s'asseoir et reprit : — Écoutez : je ne sais pas si c'est d'amour que j'aime Louis, mais je sais que mon espoir et mon but, c'est d'être un jour sa femme. Vous désiriez connaître le fond de mon cœur? Eh bien, le voilà! Etes-vous content?
— Pas trop I
— Ne dites pas celai Nous parlons gravement. Je vous donne là toute ma confiance ! Pour vous seul j'aurai levé mon voile. Je sens que vous êtes bon et supérieur. L'esprit doit protéger — comme Dieu. Vous êtes d'un monde bien au-dessus du mien ; c'est cette distance entre nous qui me rassure. Vous avez débuté avec moi par une plaisanterie qui m'a fait de la peine ; mais vous l'avez regrettée tout de suite, et moi je vous l'ai tout de suite pardonnée. Je vous ai regardé par la petite lucarne du moulin, vous aviez l'air si fâché 1 j'ai ouvert la porte pour vous rappeler, mais vous vous en alliez déjà, et je ne sais quelle honte m'a
retenue. Depuis, tout ce que vous avez fait m'a confirmé ce que vous êtes. J'espère que vous me comprendrez maintenant. Enfin, parce que je vous estime» ce n'est pas une raison pour que vous me méconnais* siez ! c'en est une pour que vous me consoliez , il me semble ! J'en ai besoin ! je suis bien orpheline , toute seule, toute jeune. Quand on a si peu vécu, on a plus de peine h souffrir. Je n'ai rien à cachera personne, et il faut que je me cache de tout le monde. Songez combien il me serait précieux d'avoir un confident et un ami ! voulez-vous être mon ami et mon confident, dites ?
Michel se sentait à la fois charmé et calmé. La jeune et jolie fille s'évanouissait pour lui ; mais enfin , une amie, une sœur s'offrait à lui! il trouvait une ftme, oiseau rare!
Après un moment de silence , il tendit la main à Jacqueline d'un mouvement cordial.
— Allons ! c'est dit , on se résigne , on sera votre frère.
— Oh! merci!
— Seulement, Jacqueline, laissez-moi tout de suite entrer dans mon rôle. Il est entendu que vous êtes désormais, pour moi, la fiancée de ce brave Fir-
min. Eh bien, pourquoi ne l'étes-vous pas pour lai?
— Pourquoi ? vous demandez pourquoi? Il y a deux ans, monsieur» lorsque, dans cette pièce où nous sommes, M. Louspillac est venu m'offrir de m'épouser, et qu'avec une surprise imprudente, j'ai rejeté son offre, il s'est levé, m'a serré le poignet à me faire mal, et m'a dit : — ce C'est bon ! vous ne voulez pas être à moi? je vous jure, moi, que vous ne serez jamais à un autre !» — Il m'a rejetée toute tremblante sur un fauteuil, et il est sorti furieux. J'ai conté cela à Jules, qui a d'abord frappé la table du poing, et puis qui a haussé les épaules. Vous savez ce qui est arrivé...
— Oui, mais précisément, la mort de Jules désarme son meurtrier vis-à-vis de Louis.
— Oseriez-vous en répondre? Connaissez-vous ce Louspillac ? Six mois après la mort de Jules, dès que Louis a eu l'air de se montrer assidu et tendre auprès de moi, savez-vous que M. Louspillac m'abordait rapidement dans la rue, à la brune, quand je rentrais seule avec Manon, et qu'il me jetait des mots qui me glaçaient le sang : « Prenez garde, mon serment tient toujours I — Vous n'êtes pas encore contente? — Si vous faites tant de visites chez Louis , j'en ferai une
aussi, moi 1 » C'est sous le coup de ces menaces-là que j'ai peu à peu cessé de voir ma tante.
— Comment ! vous pensez qu'il aurait l'audace de provoquer Louis?
— Ne peut-il pas mettre Louis dans la nécessité de le provoquer? Ne cherche-til pas de toutes les façons à me compromettre ? Aujourd'hui encore il ne voulait pas autre chose 1 Enfin , n'a-t-il pas maintenant M. Beautrubin, un instrument passif dont il fait ce qu'il veut, et qui servirait au besoin de rallonge à sa haine?
— Hais c'est abominable I Je le verrai, ce misérable, je lui parlerai, moi !
— Ah ! ne risquez pas cela, au nom du ciel ! ne me faites pas cette peine et cette peur ! Vous avez irrité déjà l'un de ces méchants en l'empêchant d'être nommé de la Société des Amis des Arts ; vous venez d'irriter l'autre en l'empêchant de me poursuivre et de me parler. C'est bien assez , c'est trop peut-être ! Prendre contre eux l'offensive? Une manquerait plus que celai
— Allons ! vous croyez donc qu'ils sont inaccessibles et invulnérables ?
— Mon Dieu! oui, je le crois. A quelle arme les
vaincre? par quelles raisons, par quels sentiments les convaincre? Voulez-vous que je vous avoue une chose dont j'ai honte et remords ? Eh bien ! dans mon désespoir, j'ai consenti, une fois, à le voir, ce Louspillac; oui, j'ai parlé, en présence de Manon, au meurtrier de Jules ; j'ai fait la tentative absurde de toucher ce réprouvé. Ah I monsieur Michel, il n'a ni cœur, ni cervelle, ni esprit, ni conscience. Rien qu'une volonté aveugle et brutale. C'est vraiment terrible , allez ! Qu'opposer à des muscles? Le bien, le mal, le juste, l'injuste, est-ce que cela a des rapports avec la force du poignet ? Attendrit-on le boulet ? Persuade-t-on le pavé ? Monsieur, un homme peut toujours venir à bout d'un homme, mais non d'une chose. Il ne faut pas toucher à la hache, il ne faut pas jouer avec le feu !
— Par les cinq cents diables 1 alors lâchez sur lui vos trois Jacques !
— Oh ! ce serait m'abâisser au niveau de ce méchant! Et puis, exposer mes braves filleuls !
— Oui, vous avez raison! Cependant, il est impossible, — impossible je vous dis! que, sans être un Hercule , on ne trouve pas un moyen de dompter vos monstres.
— Laissons faire Dieu, dit Jacqueline. Ce que je
vous ai demandé, ce n'est pas de m'aider, c'est de me consoler. Au moins, je ne serai plus seule ! Toute pauvre fille que je suis, il me semblait par moments qu'il y avait sur moi comme un enchantement pareil à celui des contes de fée. Je vais me croire à présent un peu désensorcelée, grâce à vous.
Elle déploya sans crainte pour Michel toutes ses séductions. Néanmoins, il demeurait pensif et soucieux. Jacqueline disait vrai : une sorte de charme maudit forçait Louis, sa mère et Jacqueline de vivre séparés et tristes, sans se voir et sans se parler, et empêchait ces cœurs honnêtes et aimants de se reconnaître et de se comprendre. Et comment rompre ce cruel sortilège de froideur et d'isolement ?
— C'est égal 1 dit Michel à Jacqueline, je ne partirai content de ce pays que je n'aie vu vos langues et vos âmes déliées ! — • Si pourtant je vous amenais, un beau jour, Louis et sa mère, qu'est-ce que vous diriez, hein?
Lorsqu'il prit congé de Jacqueline, il lui demanda s'il était absolument impossible qu'il revint la voir.
— C'est bien difficile I dit-elle. Mais écoulez : vous passez tous les jours devant ma porte de quatre à cinq heures ; je serai là sur le banc où Manon cousait aujour-
n'en a pas peur, mais elle en a horreur. Lui, avec ses longues paltes, la talonnait toujours sans aucunement se presser, tout en lui hachant menu de ses paroles malfaisantes : « Ah ! vous changez votre amoureux, ma belle ! Moi je ne change pas mon serment. — Je garderai malgré vous votre vertu,. mille tonnerres! — Si une seule fois encore, une seule, votre nouveau tourtereau vient roucouler à votre cage, profitez-en pour lui faire vos adieux : il est cuit, ce beau godelureau de Paris! » Et autres insolences. Hais il a va venir Pierre et Jean Loubet, et il a jebroussé chemin plus vite que ça. 0 le capon ! Il n'y a pas de danger qu'il nous laisse avoir des témoins en justice ! Moi, ma parole ne vaut pas, parce que je ne suis qu'une pauvre vieille servante. Et quand il a si bien filé, mademoiselle s'est retournée et s'est redressée toute méprisante, et lui a crié sourd et profond : « Lâche 1 » Àh I dans cette minute-là, elle était fièrement jolie, allez ! avec ses beaux yeux doux en flamme et ses petites quenottes qui tremblaient! et elle lui a crié : « Lâche! »
— Bien lâche, en effet! dit Michel, pâle d'indignation. Après, Manon? après ?
— Après, c'est tout. Mademoiselle est rentrée malade et faible. Elle n'a pas voulu vous mettre en péril,
jour, le banc vide et Jacqueline absente. Le temps était un peu couvert et Michel ne fit que s'étonner. Mais, le lendemain, l'après-midi était magnifique, et Jacqueline manquait encore au rendez-vous. Michel s'inquiéta. Était-elle malade? Bellevue tout à coup lui parut un désert. Il dormit mal, se forgea mille soucis toute la matinée, et sortit, le cœur oppressé, sans vouloir du déjeuner de maître Sanas.
0 bonheur! Il rencontra dans la rue Manon, la bonne de Jacqueline, qui allait aux provisions. Et vite il l'interrogea.
Manon fut d'abord très-obscure et très-discrète.
— Mademoiselle se portait bien, mais monsieur ne pouvait plus la voir ; on jaserait. .
Enfin, pressée de questions, Manon fit jurer à Michel qu'il serait censé ne rien savoir, car sa maltresse lui avait sévèrement défendu de rien dire. Après quoi, elle lui dit tout.
— Il y a deux jours, monsieur, nous passions, mademoiselle et moi, dans la ruelle des Jardins. Il n'y avait là personne. Tout à coup, ce grand ossu de Louspillac avec son Beautrubin a débouché à côté de nous. Mademoiselle s'est mise à fuir tout bas, comme une pauvre petite perdrix sous la dent du chien. Elle
« Comment le chule exclie le tamreaa.
( Tauromachie de Goya. )
Sa colère aurait pu perdre Michel. Mais la chance voulut que Louspillac et Beautrubin ne fussent pas encore arrivés au café Militaire ; il eut le temps de reprendre tout son sang-froid.
Il vit à sa droite en entrant, une table vide, près de la fenêtre, d'où il apercevrait de loin l'ennemi. Il alla s'y asseoir. Mais le garçon accourut.
— Pardon, monsieur! Si vous vouliez avoir la bonté
de vous installer à une autre lable ? Celle-ci c'est la table de deux messieurs qui vont venir.
— Ah 1 est-ce que ce n'est pas un endroit public, ce café?
— Si, monsieur.
— Alors, dans un endroit public, les places n'appartiennent qu'au premier arrivant. Cette table me parait la plus commode ; j'y reste.
— Suffit, monsieur! Mais c'est que M. Louspillac et M. Beautrubin...
— Eh bien ?
— M. Louspillac et M. Beautrubin ont l'habitude de se mettre là, et personne n'a jamais osé prendre leur table.
— Garçon, vous me commanderez deux œufs sur le plat, une côtelette, des fraises et du café. Allez.
— C'est bien, monsieur 1... J'ai averti monsieur... Monsieur garde aussi le journal?
— Eh ! sans doute, puisqu'il était sur la table. Allez donc!
Les trois ou quatre habitués qui déjeunaient à d'autres tables ouvrirent des yeux énormes. Le garçon dit deux mots à la dame du comptoir, qui sembla aussi lori émue. Enfin, quelques jeuncsgens qui faisaient
dans le fond une partie de billard considérèrent de loin Michel avec curiosité et respect, et, de ce moment, les carambolages furent distraits et les bloqués incertains, Michel lisait le journal avec impassibilité.
Un petit vieux ratatiné qui prenait sa tasse de chocolat à deux tables de là, le regardait en hochant la tète d'un air de commisération. Enfin il se décida, vint à- lui, et, soulevant son bonnet de soie noire , lui dit d'une voix aigrelette :
— Un bon conseil, mon cher monsieur ! Vous n'êtes pas du pays, — vous êtes cet architecte de Paris, — vous ne connaissez pas les gens à qui vous avez affaire. Eh bien I ce sont de mauvaises têtes, mon cher monsieur! de mauvaises têtes, je vous assure ! Cette table où vous êtes, je l'avais choisie autrefois 1 j'aimais à m'y asseoir ! mais, ma foi ! j'ai obéi à la raison du plus fort. Croyez-en un vieux bonhomme, faites comme moi, cédez-leur la place.
— Excusez-moi, monsieur, j'ai coutume de ne céder la place qu'aux femmes bu aux vieillards. Si vous me la demandez pour vous ?...
— Oh ! non, non 1 Grand merci J — Mais, monsieur, songez-y, M. Louspillac, — comment vous dirui-je?... M. Louspillac est capable de vous provoquer !
Michel se prit à sourire. Tout ce qu'il devait désirer et chercher maintenant, c'est qu'en effet la provocation vint de Lonspillac.
— Est-ce par la Grande-Rue qu'ils arrivent ? demanda-t-il simplement au petit vieux.
— Par la Grande-Rue, oui, monsieur. D'ici, vous les verrez de loin. D'autant mieux que M. Lonspillac (ait toujours sa station, — vous savez ? — à la boutique de H. Quoniam, le pharmacien , qui demeure là, visà-vis du café.
— Ah ! pardon ! quelle station, je vous prie? Expliquez-moi donc. .
— Mon Dieu ! mon Dieu ! les voici ! interrompit le petit vieux tout tremblotant.
Et vite il se sauva à sa table, en suppliant d'un signe Michel de ne plus lui parler.
A cinquante pas, dans la Grande-Rue, qui s'ouvrait large et droite en face du café Militaire, Michel vit alors pour la première fois Louspillac et Beautrubin : Louspillac, le chapeau sur l'oreille, la longue redingote classique militairement boutonnée ; Beautrubin, habit bleu barbeau, gilet à fleurs, pantalon de nankin, bas blancs, escarpins. Ils marchaient l'un à côté de l'autre, superbes, fendants, et perpétuellement vainqueurs.
A l'aspect des deux tyranneaux» Michel, malgré le péril qu'il y avait pour lui à ne pas rester maître de ses mouvements, sentit tout son sang bouillonner dans ses veines. Par bonheur, un incident burlesque remit encore son âme en équilibre. Nous ne pouvons passer cet incident sous silence , car ceci est vrai, tout ce qu'il y a de plus vrai ! on n'invente pas ces choses-là.
L'établissement de M. Quoniam fait un des coins de la Grande-Rue , et du café Militaire, on pouvait aisément distinguer de son comptoir le petit apothicaire. Quand Louspillac et Beautrubin arrivèrent au trottoir qui longeait l'élégante pharmacie aux vases de cristal bleus et rouges, Beautrubin s'arrêta automatiquement, Louspillac se dirigea vers un angle formé à l'extrémité de la devanture par une avance de la maison voisine, se tourna du côté du mur, et, là....
0 Téniers ! 6 Molière 1... — mais non, la chose n'est pas si grave ! — 6 spirituel auteur du Gulliver , qui fais si ingénieusement éteindre par ton héros l'incendie de LUI i put!... — mais non, Swift était humoriste et Anglais I — c'est toi, « harmonieux et délicat Racine, » c'est la péroraison de l'Intimé en faveur des petits chiens en ïarmes qu'il suffit d'invoquer ici I
... Louspillac se tourna donc du côté de la muraille,