J-ES TYRANS
et là... fit à la devanture de Quoniam cette fameuse injure quotidienne qui avait si fort intrigué Michel. A deux pas en avant de son ami, Beautrubin, debout, les joues gonflées , le poing campé sur la hanche, promenait autour de lui un regard triomphant, — ' tandis que le pauvre Quoniam arpentait à grands pas sa boutique avec l'agitation du désespoir.
-^ Vous voyez, monsieur! dit d'un ton pénétré à Michel le petit vieux > se courbant à la hauteur de sa table pour n'être pas vu du dehors , — vous voyez ! il y a un an, M. Louspillac s'était, un matin, arrêté \h comme aujourd'hui ; M. Quoniam est sorti, furieux, et Ta injurié, M. Louspillac n'a pas répliqué un met ; mais, depuis, tous les jours du bon Dieu , il répèle au même endroit le même... sarcasme, et que voulezvous que dise ou que fasse M. Quoniam, qui a femme et enfants ?
Louspillac se retourna , et le petit vieux se redressa vivement à sa place comme un* écolier qui tremble d'être pris en faute par 4e maître. Mais Michel partit d'un éclat de rire.
Le dédain dans son cœur avait subitement balancé le courroux. De tels adversaires étaient décidément aussi puérils que môchanls, aussi ridicules que si-
uistrcs! Ces gens-là pouvaient vous tuer un matin, nmis ils devaient toujours vous faire hausser les épaules ! A la place d'une périlleuse colère, ce fut un ironique dégoût qui remplit l'âme de Michel, dégoût môle aussi d'une certaine douleur; car l'homme, chose étrange ! met volontiers de l'estime dans la haine et souffre de mépriser ce qu'il est obligé de subir.
N'importe! quand Louspillac et Beautrubin entrèrent dans le café, Michel du moins les dominait et se dominait lui-même.
Louspillac recula stupéfait en voyant sa table occupée par un étranger. D'ailleurs, il reconnut presque aussitôt Michel, bien qu'il ne l'eût encore vu qu'une fois, et de loin.
Michel, à qui l'on venait de servir son déjeuner, mangeait et buvait, tout absorbé en apparence par la lecture du journal.
— Eh bien ! qu'est-ce que c'est, Ernest î dit Louspillac au garçon d'une voix rauque. Vous avez laissé prendre notre place !
— Dame ! j'ai prévenu ce monsieur; mais il s'était mis là, il a voulu y rester.
-Ah!
On aurait entendu une mouche voler. La dame du café était palpitante. Tous les habitués , penchés immobiles sur leur assiette ou leur tasse, ne perdaient pas un mot, pas un geste de la scène.
Louspillac, comme embarrassé» s'adressa d'un air gauche à Michel. Il avait le parler pénible.
— Monsieur, — vous avez notre table, — le garçon Vous a prévenu.
— C'est possible, dit Michel en levant de son journal sur Louspillac un regard indifférent et distrait. On ne loue pas et on ne retient pas des places au café comme au théâtre. Tenez, monsieur, il y a là-bas une table vacante. — Garçon ! la côtelette ?
Il reprit sa lecture.
* Louspillac balbutiait, et il ne trouvait pas un seul mot II avait une envie féroce de se jeter sur Michel, et il restait cloué debout devant lui. Ce n'était pas crainte, c'était respect. Le coup d'œil calme, clair et droit de Michel l'avait subjugué. Cette brute se sentait devant un homme, ce despote se sentait devant son maître.
— - Allons! venez, vous ! dit-il brusquement à Beautrubin en l'entraînant vers la table que Michel lui avait désignée.
Jusque-là on n'avait pu lire sur le visage de Beautrubin qu'une stupeur hébétée. Hais quand ils furent assis et que Louspillac répondit à voix presque haute à une question de son compagnon : — « Eh ! pardieu ! c'est ce petit gâcheur de Paris 1 » — Beautrubin devint pourpre, parla avec vivacité à Louspillac, et fit mine de vouloir aborder à son tour son heureux concurrent à la Sociélé des Amis des Arts. Mais Louspillac Je retint impérieusement.
Il avait, lui, un compte encore plus grave à régler avec Michel, qui avait osé proléger Jacqueline contre ses poursuites, qui s'en était vanté peut-être et qui semblait faire la cour à la jeune fille ! C'était lui seul, certainement, que l'affaire concernait, il y allait de son honneur ! Mais comment l'engager ? Il était gêné autant qu'irrité par la manière tranquille et froide de son ennemi, et aussi par tous les regards qui pesaient sur lui. Le café, assez bruyant d'ordinaire, était silencieux comme une tombe. Louspillac entendit un des joueurs de billard dire au fond : — « Eh bien ! Frédéric, c'est à toi de jouer ! A quoi penses-tu ? » — Évidemment, on ne pensait qu'à lui, Louspillac!
Le garçon vint mettre devant Louspillac et Beautrubin des assiettes et des serviettes.
■— Qu'est-ce qu'il feut servir à ces messieurs, ce matin? . *
— Rien, dit Louspillac très-haut. Nous attendrons que votre intrus veuille bien nous laisser notre table. Donnez-moi le journal.
— Mais c'est lui qui l'a ! dit Ernest à voix basse.
— Eh bien ! demandez-le-lui !
Le garçon alla à Michel : — Après vous, le journal, monsieur.
Michel fit un signe de tète affirmatif et continua de lire.
Louspillac haussa les épaules avec affectation) mais Michel était déterminé à ne rien voir. Louspillac, au contraire, voyait tout : il voyait les figures se rassurer, il voyait les bouches chuchoter, il voyait d'instant en instant s'évanouir son atroce prestige.
Le petit vieux qui avait parlé à Michel ne remarquait pas que, depuis dix minutes, le garçon avait enlevé le plateau de son chocolat, et il restait &, sans contenance vraisemblable, sans prétexte plausible, devant une table de marbre, observant de côté Louspillac, et riant sous cape.
— • Monsieur Genouillot ! lui cria Louspillac de sa voix stridente et qui prenait aux entrailles,
Le pauvre petit vieux tressaillit et se dressa effaré, tremblant, une sueur froide au front, comme si la trompette du dernier jour eût sonné le grand taratan tara à ses oreilles.
— Monsieur Genouillot! reprit Louspillac, vous n'allez donc pas à votre magasin, aujourd'hui ?
—le... Pardon !... Si! j'y vais, bégaya Genouillot en se levant tout ahuri.
— Hé ! monsieur Genouillot ! vous oubliez votre chapeau et votre parapluie, fit le garçon.
— Oh ! merci ! vous êtes bien bonne I dit Genouillot à Ernest.
Il sortit, les jambes flageolantes. Il n'alla pas à son magasin, il alla se coucher.
Pauvre et facile triomphe ! On rit de Genouillot, mais c'était peut-être pour pouvoir rire de Louspillac. Michel, imperturbable, n'avait pas un seul moment relevé la tête. Louspillac tordait de rage sa serviette. Bien ou mal, spirituellement ou lourdement, il voulut en finir d'une façon ou d'une autre.
Il quitta sa place et vint se planter de nouveau devant la table de Michel. Mais il était transporté de fureur, et Michel conservait tout son calme. Ce fut bref et net.
1i4 LES TYRANS
— Monsieur, quand vous aurez lu le journal? dit Louspillac.
— Le garçon Ta retenu, monsieur.
— C'était pour moi, monsieur.
— Ah! très-bien I
— Est-cç que vous comptez avoir bientôt Gni, dites?
— Mais je ne sais pas, je lis un feuilleton très-amusant.
— Vous le faites exprès, hein?
— Quoi ? — Garçon, les fraises !
— Oh 1 vous tenez à toute force à ce qu'on vous ouvre le ventre, vous !
Louspillac serrait dans sa main sa serviette nouée et roulée ; il leva le bras et la lança à la figure de Michel. Mais Michel avait deviné le mouvement, il arrêta la serviette au vol et la jeta aux pieds de son brutal adversaire.
Us restèrent un moment silencieux, debout, face à face et menaçants : — Louspillac livide, les yeux injectés de bile; Michel pâle, car son généreux sang affluait au cœur.
De toutes les tables et du billard, tous les assistants étaient accourus et faisaient autour d'eux un cercle haletant
— Vous m'avez insulté, monsieur 1 dit Michel d'une voix profonde.
— Ah! vous vous en apercevez! ricana Lousac.
— Je le constate.
— C'est pour avoir le choix des armes ? Soit ! vous l'avez, mon petit monsieur !
—Je n'ai pas seulement le choix des armes, j'ai aussi le choix du mode de combat.
— Hè ! soit encore! Tête et sang! cela me va, prenez l'avantage.
— Je ne veux pas l'avantage, je veux l'égalité des chances. Vous êtes de première force à l'épée et au pistolet, monsieur, et moi, je n'ai jamais manié de pistolet ni d'épée.
— Tonnerre ! Est-ce que vous ne vous battez qu'au compas?
— C'est possible.
— Eh bien! tenez, j'en passerai par où vous voudrez! Arrangez vous-même votre massacre. Voilà mon témoin, M. Beautrubin. Nous attendrons le vôtre chez nous, toute la journée. Dictez les conditions, je signe d'avance. — Vous entendez, vous autres! — Seulement, que ce soit à mort! — Mille cartouches! il fau-
dra que je m'en aille du pays, mais vous vous en irez de ce monde, vous! — Nous nous battrons à cinq pas, si vous voulez. Ou bien avec un pistolet chargé. Ou bien à l'américaine , tous deux dans une chambre noire, avec des épëes ou des couteaux. Bref, faites votre lit comme il vous plaira, mon jeune dameret! Ça m'est égal la sauce, pourvu que je vous mange !
Il était presque beau en ce moment-là, — beau comme un tigre.
— Venez, Beautrubin ! dit-il.
— Et, suivi de son acolyte, il sortit, la tête haute, tirant violemment la porte après lui.
— Eh bien ! dit Michel au garçon, et ces fraises?
L'amitié d'an moulin est an bienfait des dleax.
Michel acheva fort héroïquement de déjeuner. Il était content de lui. Les sauvages menaces, les dents grinçantes et la voix rogommeuse de Louspillac avaient pu faire tressaillir ses nerfs, mais sa volonté était restée la plus forte et n'avait pas bronché. Le tout était de se maintenir là.
— Mais c'est que ce gredin est fort capable de me tuer ! pensait-il. Mon seul avantage sur lui, — et doat
j'ai bien ledroit d'user etd'ab aser, je pense,— c'est qu'il a déjà tué ce pauvre Jules et qu'il est forcé de subir toutes mes conditions. Mais qu'inventer pour égaliser le combat ? Jouer le tout pour le tout, risquer sa vie contre la vie de cette brute, nous battre à un seul pistolet chargé ? cette extrémité paraîtrait mélancolique même à des courages plus éprouvés, même à des haines plus passionnées. — Ah bah ! que je survive ou non, ma petite Jacqueline sera délivrée, et> si je n'ai .pas la chance, elle me pleurera : la mort poétise... Sardanapale ! de moi à moi, j'aimerais autant vivre. — Oh ! je vivrai ! — En attendant, je n'ai pas de temps à perdre, car j'ai bien des choses à faire. Il faut d'abord que je trouve un témoin dans Bellevue, chose difficile ; il faut que j'écrive à Paris, chose pénible ; il faut surtout qu'avant ma dernière heure je rapproche et je réconcilie Louis et Jacqueline, chose agréable. — Ah ! ce capitaine Fracasse ne me vaincra toujours qu'à demi.
Quand Michel eut quitté le café, on juge si des groupes animés se formèrent, pleins d'admiration pour Michel et d'exécration pour Louspillac. Deux ou trois déjeuneurs s'esquivèrent, et une demi -heure après, Bellevue était remuée jusqu'en ses profon-
deurs par le récit du grand événement du café Militaire.
Michel savait que Louis rentrait déjeuner chez lui h midi. Il alla donc frapper à sa porte, et ce fut Louis, en effet, qui vint lui ouvrir, une serviette à la main.
— Je vous dérange, lui dit Michel.
— Non pas, et dans cinq minutes je suis à vous. Louis n'osa pas conduire Michel dans la petite salle
où it achevait avec sa mère son très-modeste repas ; il le laissa seul quelques instants dans la première pièce. Michel n'eu fut pas autrement fâché ; il en était toujours à se demander : — Où diable prendre dans cette ville un témoin qui ne tremble pas devant Louspillac? — Et il ne trouvait rien.
Comme le jour de son arrivée, Michel vit là, sur la table, la vieille Bible de madame Firmin. Il l'ouvrit à la page marquée par le signet, et il lut.
C'était le passage où le berger David provoque au combat le géant Goliath. Le Philistin est armé et cuirassé; David n'a que sa fronde et sa panetière. Mais il a aussi la foi dans le seigneur Dieu, et il veut faire voir au peuple que « le Seigneur sauve, non pas par l'épée ni par la lance, car la guerre est au Seigneur. » Il marche contre Goliath, prend une pierre
dans sa panetière, la lance avec sa fronde et tue le géant.
— Diantre ! se dit Michel, David me parait furieusement ressembler à ce personnage de comédie qui ne se bat qu'à quinze pas, lui au pistolet et son adversaire à Tépée. — Mais je suis un sot de faire ici de l'esprit! La grandeur et la beauté de la légende biblique, c'est cette simple et profonde confiance dans le Seigneur et
dans la justice. Ah ! si j'étais un croyant, j'accepterais le duel à un seul pistolet chargé, et je me fieras au jugement de Dieu. Oui, mais cependant, la mère de Jules a mis le signet à cette page et Louspillac a été le vainqueur de sonUls !... — Eh ! qui me dit que Louâpillac a été le vainqueur ? S'il est vaincu aujourd'hui, n'est-ce pas Jules qui le vaincra?
En ce moment, Louis rentra avec sa mère.
— Je viens vous prendre, leur dit Michel à brûlepourpoint, pour aller ensemble chez votre cousine et nièce Jacqueline.
Louis rougit et pâlit.
— Il l'aime bien ! pensa Michel.
Madame Firmin s'étonnait et se défendait.
— Voyons .\ reprit Michel, vous avez confiance en moi, n'est-ce pas? Vous êtes bien sûrs que je ne vous
entraînerais pas dans une fausse démarche? Venez donc, je vous expliquerai tout, ou plutôt tout s'expliquera de soi.
Louis avait déjà son chapeau sur la tête.
— Voilà ton châle, bonne mère, dit-il.
Es partirent. Pendant tout le chemin, Michel refusa en riant de rien éclaircir.
Jacqueline, en les voyant, ne fut pas moins surprise que Louis et que sa mère. Cependant, elle embrassa madame Firmin avec la plus grande émotion et tendit à Louis sa petite main blanchette.
—Vous me regardez comme pour me questionner, mademoiselle, lui dit Michel. Ne vous avais-je pas avertie que je pourrais bien un beau matin risquer chez vous cette invasion ? Asseyons-nous et parlons à cœur ouvert Vous ne savez pas le beau métier que je viens faire ici? Je viens vous trahir tous et vous dénoncer les uns aux autres. Oui, vraiment, je trahirai vos sentiments généreux et je dénoncerai votre bonne amitié ! Vous d'abord, Jacqueline, sachez que Louis n'a pas cessé de vous aimer ; sachez que votre chère et digne tante n'a pas cessé de souffrir en pensant à votre froideur, et n'a pas cessé de vous pardonner en souffrant. Vous, madame, vous, mon brave Louis, appre-
<52 LES TYRÀN-S
nez que le cœur de Jacqueline a toujours été et sera toujours avec vous; qu'en paraissant vous abandonner elle se dévouait encore, et qu'elle se résignait à vivre seule et méconnue pour ne pas laisser de prétexte à la jalousie et à la colère de ce brutal et odieux malandrin!...
— Louspillac ! srécria Louis en se levant avec menace. ,
— Ah ! monsieur, monsieur ! dit Jacqueline, pour que vous parliez ainsi, — ce n'est pas possible ! — il faut qu'il n'y ait plus de danger.
La mère ne pouvait prononcer un mot, mais son attitude muette et suppliante faisait la môme interrogation.
— Il n'y a plus de danger, en effet, reprit Michel en les regardant; Il n'y en aura plus du moins dans quelques heures. Votre' enchantement est tout à fait rompu, princesse Jacqueline. Vous savez, j'en avais juré mon grand serment ! Tel que vous me voyez, je suis la colombe de l'arche qui vous annonce que les grandes eaux se sont écoulées.
— Oh! mais, quel bonheur! et. comment se fait-il T
— Ah ! qu'il y ait ou qu'il n'y ait plus danger,
interrompit Louis, — Jacqueline, est-ce vrai ce que M. Michel a dit de vos sentiments ? "
— Eh ! oui» c'est vrai ! J'ai bien souffert, allez ! Embrassez-moi, ma bonne tante ! Gomment avez-vous pu me croire si changée, si ingrate ? Je sais bien que les apparences étaient contre moi. Je n'osais même plus vous parler. Combien de fois, passant auprès de vous, chère mère, j'ai élé sur le point, sans que personne me vit, de vous baiser la main, et puis de me sauver... là, rien que cela! Eh bien! je ne l'osais pas. Mais je né me suis jamais sentie plus unie à tous que pendant tout ce temps où nous avons vécu séparés.
— Jacqueline I s'écria Louis, voilà des mois et des années que je me tiens à l'écart, silencieux, résigné, renfermé dans mon travail et dans mon devoir, en apparence sans but, sans idée et sans espérance : Jacqueline, j'attendais cette minute, cette bienheureuse minute où nous sommes !
— Pauvre Louis !
— Dites-moi maintenant que vous voulez bien m' aimer, Jacqueline ?
Jacqueline regarda Michel qui la regardait, et elle rougit. ■
— Je veux être votre femme, Louis, répondit-eOe gravement
Ah ! ce fut si bien dit, avec un sentiment si délicat! Loin de froisser l'âme de Michel, elle la caressa presque. D se rappela, tout attendri, ie jour où elle touchait et pansait sa blessure. Elle avait la voix aussi légère que la main, jamais douloureuse et toujours douce !
— Cher cœur d'ange ! pensa • Michel. Mais ce qu'elle ne sait pas elle-même, je ne dois pas le savoir, moi.
n se leva brusquement pour cacher son émotion. Jacqueline courut à toi.
— Monsieur Michel, il y a une chose qui m'inquiète. Le danger qui n'est plus sur nous, vous ne l'avez pas détourné sur vous , dites ? Vous n'avez pas de querelle avec M. Louspillac?
— Ma jolie sœur, ce serait doux de mourir pour vous, au moins 1 Mais votre cause est bénie, et il ne peut jamais y avoir péril à l'embrasser.
— Mon Dieu ! reprit madame Firmin, vous ne répondez pas à la question de Jacqueline, monsieur !
— Mai si, j'y réponds ! Le fait est que M. Louspilkc est maintenant beaucoup moins redoutable qu'on ne s'imagine, et j'avais raison de dire que sa
première et cruelle victoire l'avait désarmé pour toujours. Ainsi, rassurez-vous. Je lui ai* déjà rogné les griffes et je suis certain d'en venir à bout plus aisément que je ne l'espérais moi-même.
— En vérité ! dit Jacqueline. Oh ! vous faites tout ce que vous voulez, vous ! mais comment donc vous y ètes-vous pris ?
— Ah ! voilà ! c'est mon secret , mademoiselle ! et vous ne le saurez pas, s'il vous plaît, avant vingtquatre heures peut-être. A mon tour d'être mystérieux, comme vous l'avez été le premier jour. Je vous avertis que je suis en train de prendre ma revanche.
— Vous avez une mémoire terrible ! dit Jacqueline. Tenez, de ce premier jour, le seul souvenir que j'aie gardé, moi, le voici.
Elle alla décrocher et lui apporta son dessin du moulin, qu'elle avait fait encadrer dans une vieille bordure de bois, un peu dédorée mais très-belle de style.
— Tiens! Jacques et son moulin 1 dit Louis.
— Jacques ! s'écria Michel frappé d'une idée. Eh ! parbleu 1 voilà mon homme !
— Qu'avez-vous donc ? dit Jacqueline.
— Rien. Seulement, je cherchais quelque chose que
j'ai trouvé, grâce à mon bon ange, grâce à vous. Mais il faut maintenant que je vous quitte d'autant plus vite.
On essaya vainement de le retenir. Il ne voulait pas que son cœur amollit son âme. Il serra toutes ces mains amies, celle de Jacqueline la première et puis la dernière, et il s'éloigna à grands pas, triste de les laisser, content de les laisser ensemble.
En moins de trois quarts d'heure, il arriva au moulin, qu'il n'avait pas revu depuis le jour du baiser. L'impression qu'il ressentit fut étrange ; mais ce n'était plus le temps des rêveries. Il s'approcha et trouva au pied de l'escalier du moulin le grand Jacques à demi étendu sur un banc et dînant sur le pouce, d'une grosse miche de pain égayée de petit salé.
— Bonjour, monsieur Jacques, fit-il.
— Eh liens ! c'est vous, le monsieur du dessin ! Comment vous va ? Vous plaît-il de manger un morceau avec moi ?
— Oh ! oh ! à la bonne heure, monsieur Jacques ! vous êtes hospitalier aujourd'hui.
— Ah ! dame oui, quand on connaît le monde !
— Mais je viens pour vous demander un bien plus grand service. Ecoutez-moi.
Il raconta la scène du café Militaire , après avoir eu soin d'éclairer les vrais sentiments de Jacqueline à l'endroit de Louspillac.
Quand il eut fini, le meunier se leva en pieds.
— Allons au Louspillac , dit-il avec son beau sangfroid. Je lui démolirai tôt sa grande carcasse maigre. Vous, monsieur , vous n'aurez qu'à tenir Beau- Irubin.
Michel eut bien de la peine à lui faire comprendre qu'il réclamait de lui une aide beaucoup moins directe, et qu'il le priait seulement de lui servir de témoin. Jacques secoua la tête avec une grimace de mécontentement.
— Un duel, faible moyen ! dit-il. Cet être-là, monsieur, est hardi et mauvais. Vous êtes trop poli avec un chien enragé! A quoi diable allez -vous vous battre?
— Ma foil j'en suis à le chercher encore. Il y a une heure, je ne savais même pas où trouver un témoin qui n'eût pas peur de ces gens-là. Mademoiselle Jacqueline m'a fait penser à vous par hasard, et cela m'a frappé. Mais où, quand et comment me battrai-je? je l'ignore.
. — Pour l'endroit, monsieur, si vous en voulez un
joli, choisissez mon moulin. C'est gai, c'est solitaire. Le terrain tout autour est uni comme un miroir. Et vous serez autant dire chez vous.
— Par dieu î vous avez raison. J'aimais tant ce paysage I et j'espère bien que je suis raccommodé avec lui maintenant.
Michel, suivi de Jacques, . fit le tour du moulin, examinant avec soin les dispositions du lieu.
— Attendez donc! s'écria-t-il. Une idée amène l'autre, vous savez. — Il m'en vient une. — Oui, c'est une chance, celai... un peu risquée. Mais je ne dois pas être difficile. — Ah! j'ai trouvé, mon brave monsieur Jacques! j'ai trouvé! — Vous avez au moulin ce qu'il faut pour écrire, n'est-ce pas? %
— Oh ! fort bien.
— Apportez-moi cela, je vous prie, et, pendant que je griffonnerai là sous ce berceau, ayez l'obligeance de vous préparer pour aller porter mes conditions à M. Louspillac. Je vous demande mille pardons de disposer ainsi de votre temps.
— Allez ! allez donc toujours ! Si vous pouvez écheniller le pays de ces espèces-là...
Un quart d'heure après, le grand farinier revenait devant Michel en tenue des dimanches : veste bleu
clair, pantalon bien foncé, chemise blanche au large col rattaché d'un casar d'or.
— Vous êtes superbe, monsieur Jacques! dit Michel.
—Oh! dame oui! pour ces choses-là il faut être convenable. Qu'est-ce que j'ai à faire maintenant?
— Voici. Vous irez trouver M- Louspillac, qui vous attend chez M. Beautrubin. Vous lui remettrez de ma part cette note que j'ai copiée en double, et vous lui demanderez d'en prendre connaissance. Ce sont mes conditions expresses. Recommandez-lui d'en peser scrupuleusement tous les termes... S'il y fait des objections, vous protesterez au nom de mon droit d'offensé, et vous reviendrez me le dire. S'il accepte, ainsi qu'il le doit, vous le prierez et vous prierez son témoin de signer comme moi ces deux papiers. Vous signerez après eux. Vous leur laisserez une des copies, et vous me garderez l'autre. Je leur abandonne le choix de rheure; ils vous diront s'ils préfèrent ce soir ou demain matin, et vous me rapporterez leur réponse à ce sujet. C'est tout.
— Suffit ! dit le grand Jacques.
D serra les deux papiers dans sa poche et tourna immédiatement les talons.
— Voilà un admirable ambassadeur 1 pensa chel, un ambassadeur qui ne raisonne pasl
Il se mit alors à écrire pour Paris trois ou quatre de ces testaments sous bénéfice d'inventaire, dictés par le doute et signés par l'espérance. Il fit aussi une lettre adressée à Louis. Il lui disait que sa mort, après la mort de Jules, équivalait moralement à la mort de Louspillac. Louis pouvait dorénavant se considérer comme parfaitement libre et ne devait plus penser qu'à vivre heureux et à faire Jacqueline heureuse.
Michel venait de fermer ses lettres quand Jacques revint.
— Eh bien ! accepte-t-il? demanda Michel vivement.
— Il accepte. Mais, monsieur; je ne sais pas, moi, si c'est une bonne chose.
— Voyons, comment cela s'est-il passé?
— D'abord, ils ont paru un peu étonnés de voir ma personne. Mais je sais me faire respecter. J'ai dit au Louspillac : « Lisez ce papier. » Il Ta lu, et puis il est parti d'un grand éclat de rire et a haussé les épaules. Je lui ai dit : « Nous ne sommes pas à la comédie, supprimons les gestes. Lisez derechef et adaptez votre intelligence aux moindres mots. — C'est inutile !
qu'il a dit, j'ai compris déjà. — Et la chose vous convient-elle?— Ohl parbleu, oui. — Alors signez les papiers et faites signer monsieur. » Il a mis sa griffe, et a dit à son Beautrubin : ((Signez; allons 1 signez, tous lirez après 1 » Et l'autre a signé, — » caniche! J'ai écrit de même mon nom, j'ai repris un des papiers que voici, et j'ai demandé : « Votre heure à présent? » Louspillac a' répondu : « A cinq heures, ce soir même ; nous serons au moulin une heure après vous, avec les armes. Toute la ville est en rumeur, et demain matin nous serions gênés. » — J'ai répliqué : « C'est bon! » Je suis sorti, et me voilà. Mais, prenez garde, mon cher monsieur! En me reconduisant, ce Louspillac avait l'air tout satisfait, tout moqueur et tout triomphant. Prenez garde !
— Oh ! maintenant, mon brave Jacques, je n'y peux rien; mais, allez! la justice ne perd jamais que le premières parties.
« Comment le torero pique le taureau* »
( Tauromachie de Goya. )
Louspillac et Beautrubin se tenaient dans une pièce du rez-de-chaussée, — Louspillac, fumant sa pipe et se versant, de temps en temps, d'une bouteille déjà aux trois quarts vidée, un demi-verre d'eaude-vie , — Beautrubin s'humectant simplement, par intervalles, de quelques gorgées de liqueurs des lies, qu'il prétendait plus appropriées à son tempérament.
— Pais-je lire? demanda humblement Beautrubin, quand le grand Jacques fut parti.
— Oui, lisez, mon cher, et lisez tout haut. Vous allez rire.
Beautrubin lut la note de Michel :
«M. Michel D..., gravement et publiquement in- » suite par M. Louspillac, a proposé, et M. Louspillac » et les deux témoins soussignés ont accepté les cony> ditions de rencontre qui suivent :
» L'arme sera le pistolet , le lieu le moulin dit de » Jacques.
• y> Les adversaires seront placés, les yeux bandés, un r> pistolet chargé de deux balles à la main , chacun à » un point opposé de la motte ronde en maçonnerie
qui forme la base du moulin. Ils se feront face l'un à
l'autre, de manière à devoir nécessairement se ren- 2 contrer en suivant la saillie de ladite motte.
» Après le signal donné par les témoins, ils pourront, » à leur gré, s'avancer, s'arrêter en chemin ou attendre » tout à fait en place ; il leur est seulement interdit de » reculer. Mais, soit qu'ils marchent, soit qu'ils de- » meurent immobiles, ils observeront toujours cette
» unique et absolue condition de ne pas s'écarter d'une » ligne de la motte circulaire.
» Ils tireront quand et comme ils voudront, à plu- » sieurs pas ou à bout portant. — Lorsque l'un aura » tiré, et seulement alors, il pourra arracher son ban- » deau, mais il ne devra plus bouger jusqu'à ce qu'il » ait essuyé le feu de son adversaire.
» H. Michel D... accepte pour le combat les pistolets j) de M. Louspillac.
» Tout ce qui n'est pas défendu par la présente con- » vention sera considéré comme permis. »
— Eh bien! mon cher, demanda Louspillac, que dites-vous de ce duel à colin-maillard ?
— Je dis, je dis qu'il y a quelque chose là-dessousf
et qu'il faut se défier.
— Bah ! ce petit sot se croit bien fin et s'imagine avoir égalisé les chances et paralysé mes moyens I
L'imbécile ! il me supprime les yeux et les mains, c'est vrai, mais il me laisse ce que j'ai de meilleur...
— Quoi donc ?
— Les oreilles ! dit superbement Louspillac. Mon cher, j'ai l'ouïe d'un lézard, d'un lièvre, d'un Caraïbe.
Mon homme ne fera pas un mouvement, un pas, un geste, que je ne le voie avec ceci, ajouta-t-il en désignant ses larges ouvertures des deux côtés de la tête.
— Très bien ! mais il peut ne pas bouger ! il peut avoir l'oreille fine, lui aussi 1
— Hé ! hé ! savez-vous, Beautrubin, je mettrai des chaussons de feutre. Tout ce qui n'est pas défendu est permis. L'essentiel, c'est de tirer le premier. — Quand il aura deux balles dans l'estomac!. ..—Ah! Beautrubin, ayez .soin de me placer le côté droit touchant le mur : j'aurai la main du pistolet plus près de son cœur !
— Quel sang-froid et quelle énergie ! dit Beautrubin avec admiration.
— Soyez tranquille, mon gros, le Parisien est frit ! Ah ! le brigand ! il me contraint à laisser Jacqueline à Louis ; mais il me le paiera un peu cher ! Ce qui m'ennuie, c'est qu'à cause de ces bètes de préjugés, il faudra nécessairement que je quitte le pays, que je vous quitte, mon pauvre Beautrubin I
7— Jamais! s'écria Beautrubin ému. Mon Dieu! qu'est-ce que je deviendrais sans vous, LouspiOac? Si vous me le permettez, je vous suivrai, je vous suivrai partout, mon ami !
Louspillac consentit avec magnanimité. Ce fut fort touchant. Louspillac, qui, dans ce duel étrange, représentait le côté ironique, tortillait sa moustache avec un sourire complaisant. Beautrubin, qui représentait le côté sentimental, avait presque la larme à l'oeil. Dans son attendrissement, il offrit à Louspillac de rester à Bellevue le temps de lui tuer Louis. Tout bien pesé, Louspillac refusa. C'était ridicule, sans doute ; mais enfin, il y . avait un certain degré où Ton était parfois obligé de ménager l'opinion.
Ces points réglés, Louspillac qui, dans la prévision de la mort de Michel, ne voulait sous aucun prétexte goûter de la prison préventive, emplit à la hâte un sac de voyage de ses effets les plus nécessaires et emprunta mille francs en or à Beautrubin... pour n'être pas gêné dans sa fuite.
L'heure était arrivée. Louspillac avala le restant de la bouteille d'eau-de-vie et se leva, animé par l'esprit de l'alcool, comme Michel par l'idée du juste.
n retira ses pistolets de leur boite, les engouffra dans les immenses poches de derrière de sa redingote, et chargea Beautrubin de la poudre et des balles.
— De cette façon, dit-il, on né verra rien ; nous se-
rons censés sortir pour notre promenade habituelle et les polissons ne nous feront pas cortège.
La précaution était utile. Aux coins des rues, aux pas des portes, Louspillac et Beautrubin trouvèrent sur leur chemin vingt groupes pareils à ceux qui se forment à Paris la veillé d'une révolution. De ses mille paires d'yeux, Bellevue en émoi les regarda passer, analysa leur démarche, scruta leurs habits, Quoniam et deux ou trois autres ne purent même y tenir et les suivirent de loin. Beautrubin en avertit Louspillac, qui, sûr de la victoire, ne parut pas autrement fâché d'avoir des témoins.
— Laissez-les faire ! dit-il à Beautrubin.
Mais tout à coup il pâlit et fronça le sourcil : il voyait déboucher, de la rue où demeurait Jacqueline, madame Firmin et Louis, qui étaient restés jusque-là chez l'enfant prodigue et qui revenaient parlant à la fois et vite, comme des gens débordant d'aise. En ce moment, la rencontre de la mère et du frère de Jules, et cette joie peinte sur leur visage, n'étaient certes pour Louspillac ni un souvenir heureux ni un présage rassurant. Troublé malgré lui, il se mit à jurer et dit à Beautrubin :
— Jour de Dieu ! voyez, Beautrubin : notre intri-
gant de Parisien n'a pas perdu son temps. Eh bien ! il a en raison. Je vais lui prouver qu'il n'avait vraiment pas de temps à perdre, jour de Dieu !
H ne prononça plus une parole jusqu'à son arrivée au moulin. Ce serait bien h^rdi pourtant de dire qu'il réfléchissait.
Quoniam et les autres curieux n'osèrent pas le suivre ostensiblement dans la plaine, mais ils restèrent spectateurs à distance, sous les arbres de la grand'roulc. Il était alors près de six heures, et le jour commençait abaisser. -, * . ,
Michel 9 assis sur le banc du berceau, achevait de remettre ses lettres et de donner ses instructions ù Jacques quand il aperçut Louspillac et Beautrubin. Il lit quelques pas au devant d'eux et les salua. Louspillac toucha le bord de son chapeau. .
— Je ne vous apporte pas mes excuses, dit en rica*
nant le matamore. •
— J'y compte bien, monsieur, répondit Michel.
Louspillac croyait se montrer supérieur en se montrant insolent. Michel , en dépit de tout, voulut rester et resta calmée^ poli. ; ....,.•.
— Voici les joujoux ! reprit Louspillac en tirant de sa poche les pistolets, qu'il jeta sur la table: Chargez- V 10
170 LKS TYRANS
en un, Beautrubin; monsieur le meunier chargera Tautre, — s'il sait comment s'y prendre toutefois.
— N'ayez peur! dit Jacques, ça me connaît! j'ai tué deux loups, moi, l'hiver dernier.
— Voilà donc le fameux moulin ! continua LouspiMac. — Ah ça ! monsieur, j'ai accepté sans observalion voire duel d'aveugles avec toutes ses conditions. Mais, à tâtons, on peut se manquer. Votre convention n'a pas prévu ce cas. Je pense qu'alors ce serait à lecommencer !
— Cela allait sans dire, monsieur.
— A la bonne heure ! Or ça, vous autres, dépôchez- *ous un peu. Je voudrais, moi, rentrer à Bellevue avant la nuit close.
— C'est fait, dit Beautrubin. Nous avons chargé les armes ensemble.
Il présenta les deux pistolets à Michel.
— Monsieur, si vous voulez choisir ?
— Obi peu importe 1 je prends celui-ci...
— Hé ! dites donc! dites donc! monsieur Louspillac! s'écria tout à coup Jacques; vous avez mis des chaussons, vous, et M. Michel a des bottes. Ce n'est pas de jeu, ça 1 1
Beautrubin déploya la copie des conditions et lut
solennellement : « Tout ce qui n'est pas défendu par la présente convention sera considéré comme permis.»
— C'est juste! c'est juste, Jacques! dit Michel. Allons, messieurs, bandez-nous les yeux et metteznous en place.
Beautrubin avait apporté un épais foulard ; il pru Michel de s'asseoir sur le banc et lui banda les yeut avec soin. Jacques tira de sa poche un immense mouchoir de cotonnade tout blanc, et fit la même opératioa à Louspillac. Puis, Beautrubin, qui s'arrangea pour avoir fini le premier, conduisit Michel par la main el le plaça touchant le moulin du bras gauche, ainsi que son ami le lui avait recommandé. Louspillac fut nécessairement mené par Jacques au côté opposé. Les deux: adversaires étaient tournés vers l'extrémité postérieure du moulin , de façon à n'être dérangés sur leur roule ni par l'escalier ni parles ailes. Une distance d'enviram quinze pas les séparait.
Alors, après avoir échangé un mot avec Jacques» Beautrubin donna le signal en frappant trois crap* dans ses mains.
Un duel est ordinairement l'affaire de très-pea d'instants. Mais ici, dans ce combat mêlé d'embus-
cade, dans cette lutte de ténèbres où il n'y avait pas à se viser, mais à s'épier, l'attente, effort terrible et cruelle torture de ces sortes de rencontres, l'attente
pouvait et devait être longue et poignante. Pendant cinq minutes, Michel etLouspillac demeurèrent immobiles. Ils se laissaient venir l'un l'autre et s'accoutumaient peu à peu au silence et à la nuit.
Enfin Louspillac, Foreille aux écoutes, tendant son pistolet et prêt à tirer à la plus légère impression , avança doucement et lentement un pied, puis l'autre, puis s'arrêta. Michel ne bougeait pas. Après deux autres minutes, Louspillac fît un geste de résolution, et, toujours guidé par la saillie de la motte, marcha cinq pas de suite avec les mêmes effarements. Michel ne bougeait pas. Il n'y avait plus entre les deux adver* saires que sept ou huit pas et une courbe h peine sensible. Chaque mouvement pouvait maintenant être mortel, Louspillac le savait bien. Mais tirer h distance, c'était jouer gros jeu ! Sa respiration soulevait à flots précipités et silencieux sa poitrine. Michel ne bou geait pas.
Une nouvelle pause de cinq éternelles minutes convainquit Louspillac que Michel avait résolu de demeurer en place jusqu'au bout et de concentrer toute son
attention à entendre approcher son adversaire. Il fallait donc qu'il appliquât, lui, tout son soin à dérober le plus léger soupçon de sa marche, et, grâce à ses chaussons, il put encore avancer de trois pas sans faire plus de bruit qu'un fantôme.
Il prenait des précautions infinies, il ne se présen- , tait pas de face, mais de biais, se collant contre le mur, s'effaçant, se couvrant le plus possible. Mais sa redingote le trahit. Le frôlement du drap sur le plâtre
grenu fut un indice.
Michel était resté jusque-là fixe, droit, de bronze comme une statue ; Jacques et Beautrubin le virent alors, d'un mouvement lent et muet, plier et poser en terre le genou droit.
Ce simple et calme changement d'attitude, qui retournait et dénouait, si aisément tout le drame, fil reculer Beautrubin de terreur.
— Ah ! mais !... ah ! mais !... commença-t-il.
Jacques posa Ta main sur l'épaule de Beautrubin, et de son index allongé, lui montra la ligne : Tout ce qui n'est pas défendu est permis. Beautrubin n'en fit pas moins de nouveau un mouvement en avant, comme pour prévenir du danger son ami. Mais Jacques, les mains hautes, les doigts écartés, lui dit
simplement à demi -voix celte forte et laconique parole :
— Je vous pile 1
JBeautrubin leva son regard vers l'athlétique garçon qui surplombait sur lui. Il pâlit, soupira... et laissa faire la fatalité.
Louspillac, cependant, n'était plus qu'à un pas de son adversaire. Un dernier mouvement, -* il touche du genou le genou de Michel ; à l'instant, il presse d'un geste convulsif la détente ; le coup part, les deux balles effleurent les cheveux de Michel et vont briser à vingt pas de là les jeunes branches d'un acacia nain. Louspillac, plus prompt que l'éclair, arrache son bandeau, et voit, spectacle foudroyant ! son adversaire à genoux, le buste renversé en arrière, le menaçant de son arme dirigée vers son front en droite et ferme ligne. Louspillac jette un cri, et, d'un geste instinctif et rapide, enlève le bandeau de Michel, peut-être pour qu'il voie bien du moins la mort qu'il va donner.
— Ce n'était pas permis I dit-il en même temps d'une voix étranglée, désignant vaguement la posture de Michel.
— Si fait ! car ce n'était pas défendu ! Ne bougez
pas, monsieur ! ne bougez pas ! Votre vie m'appartient à cette heure 1
Michel, calme et courroucé, était beau, en ce moment, comme le fier et sévère archange dont il perlai* le nom. A genoux, c'était lui qui semblait debout! Louspillac était lâche, mais non pas poltron ; pourtant une sueur froide lui coulait du front, ses dents Vaquaient, ses membres tremblaient.
— Ne le tuez pas ! gémit piteusement Beautrubia.
— Ne pas le tuer ! Ah ! l'âme de Jules Firmin est ea moi ! Si je n'use pas de mon droit, accomplirai-! loyalement la condition que je lui imposerai ?
— Laquelle ? demanda Louspillac anéanti.
— Quitter demain le pays pour n'y jamais rcvenir.
— Ces... pays? pas demain ! ce soir 1 s'écria impétueusement Louspillac.
— Et, de loin comme de près, vous cesserez de persécuter Jacqueline ?
— Oui ! que le diable l'emporte !
— Sur quoi me jurez- vous ?
— Sur l'honneur.
— Soit, dit Michel avec un peu d'ironie. Si vqm manquez à votre parole, vous aurez à revenir là, à
celte place où nous sommes, sous le feu de ce pistolet. j Ces deux messieurs en sont témoins. En attendant, allez, — j'ai horreur de tuer, moi! vous êtes libre et quille, — si ce n'est de Dieu.
Michel se leva, retira la capsule de son pistolet et le rendit à Beautrubin.
Ainsi David vainquit Goliath encore une fois, mais, tort jusqu'à la fin, lui fit grâce.
Pour Louspillac, son grand corps gauche et roide était plus roide et plus gauche que jamais. Il fourra son pistolet dans sa poche, respira fortement, s'essuya le front, alla prendre son chapeau. Il avait le pas î comme ivre, et il riait d'un rire à la fois niais, insolent, furieux et joyeux.
— Adieu, monsieur mon vainqueur ! dit-il à Michel. C'est égal, vous n'avez pas eu grand'peine à me viser comme ça, géométriquement.
— Vous m'aviez défié de me ballre au compas ! répondit froidement Michel.
— Venez, Beautrubin ! dit Louspillac.
Ils s'éloignèrent à grands pas par la campagne, car du côté de la roule les curieux s'étaient insensiblement rapprochés.
Le soir même, à onze heures, un cabriolet vint
prendre Louspillac et Beautrubin et lès conduisit à- Angers. Le lendemain, M. Molineau, le notaire, reçut de Beautrubin une lettre qui le priait de mettre en vente sa maison et son jardin.
Au Ht dé l'eau.
Quelques semaines après, dans les derniers jours d'octobre, par une pure et fraîche matinée, une aîfluence relativement considérable accompagnait sur le quai de l'Oudon, Michel quittant Bellevue pour retourner à Paris. Louis et Jacques avaient voulu épargner à leur ami les cahots de la diligence, et allaient le conduire par eau à Angers, dans le canot du moulin. Madame Firmin et Jacqueline étaient de la par-
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lie, et, assises déjà au fond du canot, attendaient la fin des adieux.
Mais les adieux ne finissaient pas ; les serrements de mains, les souhaits, les recommandations se renouvelaient et se succédaient sans cesse. Les grosses constructions de la nouvelle mairie étaient achevées, le drapeau des couvreurs flottait sur le toit, un jeune architecte d'Angers devait, sur les indications de Michel, surveiller les derniers détails ; mais tous conjuraient Michel de revenir au printemps revoir son œuvre complète.
Il y avait là, sur la berge, toute la trop nombreuse population de cette histoire : — M. et madame Fabert et Céleste ; M. Molineau et sa vaillante femme, qui ne jurait plus maintenant que par le nouveau vainqueur'; M. et madame Bigle; Jacquot et Jacquinet; le bonhomme Sanas, le prudent Rusant, le pétulant Quoniam , le pauvre petit vieux Genouillot , le célèbre Fortin lui-même, nommé enfin membre et président de la Société des Amis des Arts, sur la généreuse démission de Michel. Ajoutez les ouvriers de la mairie, les curieux, les ennemis et les victimes de Louspillac et de Beautrubin : c'était presque une foule, une foule enthousiaste, une foule attristée.
La bourgade que Michel avait dotée de son Hôtel de Ville et délivrée de son tyran ne pouvait laisser partir froidement son architecte et son héros, et lai apportait naturellement ces témoignages et ces vœux dont les peuplades primitives devaient fêter Àmphion bâtisseur de villes ou Hercule dompteur de monstres. Que l'on compare ce départ triomphal à la faite nocturne de Louspillac et de Beautrubin, et que Ton nie la justice !
Michel enfin s'arracha aux vivats et aux embrassements et s'élança sur la barque, d'où il adressa de la main un dernier salut à tous ses vieux amis de deux mois. Louis et Jacques avaient déjà détaché l'amarre, et quelques coups de raines et un détour de la rivière dérobèrent bientôt à Michel la petite ville où il laissait le calme, la paix et la gaieté, pour aller se replonger dans le bruit, la lutte et la mélancolie de Paris.
Néanmoins, la meilleure et. la plus chère part de Bellevue restait encore pour un peu de temps à ses côtés avec Jacqueline et Louis.
Jacqueline et Louis n'étaient pas mariés encore. Leurs noces devaient se faire sous huit jours. Michel, ardemment supplié d'y servir de témoin, avait allégué
de graves affaires nécessitant impérieusement sa présence à Paris. Louis avait beaucoup insisté, Jacqueline... un peu moins. Mais la raison avait fini par remporter.
« La raison » est le mot; car pour un jeune homme passionné comme Michel, il y avait peut-être de la folie à s'oublier dans une trop longue intimité avec une fille charmante comme Jacqueline, La loyauté de Michel était par bonheur son talisman. Il ne pouvait vouloir perdre ceux qu'il avait sauvés, et jouer le rôle du serpent dans le paradis qu'il lôur avait fait Après avoir vaincu Louspillac, il devait se vaincre lui-même, c'est évident. N'importe ! le plus courageux était encore de fuir.
Et il fuyait. Doucement emporté par la barque comme par un songe, il regardait, pensif, passer et s'effacer les paysages. Rien de plus ravissant et de plus varié que ces bords de l'Oudon. Parfois un bois tout chantant d'oiseaux croisait par-dessus la petite* rivière ses branches et ses feuilles et enfermait la barque et les voyageurs dans une chambre de verdure d'où ils ne voyaient pas même le ciel. Puis, au sortir , de là, quelques roches faisant gros dos, resserraient, contournaient et précipitaient le cours de l'eau, et te
capitaine Jacques et son matelot Louis devaient, pendant cinq minutes, donner toute leur attention à la manœuvre. Mais bientôt les rives s'abaissaient, la plaine s'étendait au loin brillante et dorée, la rivière coulait droite et calme, et les rameurs laissaient la barque aller toute seule au gré de la vague lente.
Michel, par instants, se croyait vraiment dans un rêve, dans un rêve à la fois heureux et douloureux. La vie a de ces hallucinations. Ce tableau mouvant de la campagne, le souvenir de ces deux mois si pleins et si rapides; la présence, tout à l'heure dissipée, des derniers amis, de ceux qui avaient occupé surtout ce coin trais et reposé de son existence, tout cela dans le cœur et la pensée de Michel semblait apparaître et disparaître à travers un prisme.
n n'était guère, on le conçoit, en' train de parler. Jacques, qui n'était pas en général fort causeur, entonnait seulement par intervalles, d'une voix pleine et forte, quelque chanson rustique. Louis et sa mère relevaient seuls la conversation, remerciaient Michel avec effasion de leur délivrance, et lui faisaient promettre, pour la vingtième fois, de revenir, la saison prochaine, fc Bellevue.
Pour Jacqueline, si vivante et si enjouée d'ordinaire, elle se taisait et songeait, répondant seulement aux questions directes par un sourire vague et des monosyllabes distraits. La petite langue rose ne passait que lentement sur ses lèvres, comme si, pour l'instant, elle trouvait amère la coupe de la vie ! Évidemment Jacqueline était triste. La nuance moins flatteuse pour Michel, c'est qu'elle ne cherchait pas da lout à dissimuler sa tristesse.
Mais ce n'était pas ce qu'il avait de vaniteux qui était touché en lui, c'était ce qu'il avait de tendre, et il se (Usait :
— Allons ! pauvre chercheur d'idéal 1 quand tu douteras, quand tu souffriras parce que tu verras t'échapper ton rêve, tu pourras du moins te consoler en pensant qu'il y a quelque part au monde une âme, douce et simple, pour laquelle, au fond et de loin, ta as été un instant, toi-même, ce rêve que tu n'atteindras jamais.
Le moment de la séparation approchait. Ce n'était déjà plus l'Oudon , c'était la Mayenne. Puis ce fut la Sarthe , puis Angers. Pendant la dernière demi-heure, tous furent silencieux, et l'on n'entendit dans la barque que la cadence des rames régulières.
On n'eut pas plutôt louché le quai qu'il fallut se dire tout de suite le dernier adieu. Le patron d'un bateau qui devait remorquer la barque au retour attendait avec impatience, et, quant au chemin de fer, il n'ai-
tendait pas. Michel échangea donc vite de bonnes et chaudes poignées de main avec Louis et avec Jacques. Madame Firmin l'embrassa comme un fils. Puis, elle poussa vers lui Jacqueline, qui se tenait là interdite et pâlissante.
— Embrassez-la donc aussi ! dit-elle.
Michel alors l'embrassa sur les deux joues. Sur une de ces joues roulait une petite larme, tiède, furtive, venue du cœur. La lèvre de Michel but cette larme amère et suave, cent fois plus précieuse qu'une perle dans la coupe d'un roi d'Orient. Ce second baiser, pris avec l'autorisation maternelle, ne pardonnait-il pas et ne purifiait -il pas le premier?... il fallait que, dans cette aventure chevaleresque et azurée, la justice effaçât jusqu'à la dernière trace de la violence.
Michel était déjà loin sur le quai, qu'on lui criait encore de la barque :
— À l'année prochaine !
H répondait :
— A Tannée prochaine 1 Et dans son cœur :
— A jamais 1
Que sont devenus cependant Louspillac et Beautrubin? Noos n'avons pas eu encore de leurs nouvelles, mais nous en aurons quelque jour. Leur histoire à eux n'est pas finie et leur compte est bon; car Michel, pour ne les avoir fait payer qu'à demi, a passé le reste de leur dette à Tordre de Dieu.