‹ Les Universités de Franche-Comté, Gray, Dôle, Besançon. Documents inédits publiés avec une introduction historiqueChapitre 13 sur 110 · CX XIX · texte numérisé non relu

CX XIX

Cette communauté d'origine ne les empêcha pas d'avoir une fortune bien différente. La faculté de Louvain conquit rapidement une brillante renommée ; elle réunit jusqu'à huit professeurs ordinaires dont plusieurs furent illustres et qu'entoura toujours une jeunesse nombreuse; celle de Dole, plus modeste ou plus obscure, n'en compta jamais que deux, parfois même qu'un seul, comme en 1594, lorsque les deux chaires n'étaient pas vacantes en même temps. Quelques-uns cependant acquirent une célébrité qui s'étendit au-delà des limites de la province et se réfléta sur l'université : ainsi Jean Loys, Etienne Marion, Antoine Lulle et surtout Cornélius Agrippa.

FI est peu d'existences plus originales et plus accidentées que celle de cet homme universel, à la fois théologien, jurisconsulte, médecin, soldat, polyglotte, philosophe hermétique, astrologue, qui se nommait Henri Corneille Agrippa de Nettesheim. Né à Cologne en 1486 d'une famille distinguée, d'abord secrétaire de Maximilien Ier, puis capitaine dans les armées d'Antoine de Lève, médecin de Louise de Savoie, mère de François Ier, syndic et avocat général de Metz, chevalier de l'empire, historiographe de Charles-Quint, professeur à Pavie et à Turin, familier du cardinal de Sainte-Croix qui le choisit pour l'assister au concile de Pise, correspondant du pape et du roi d'Angleterre, Agrippa toucha presque au faite des gloires humaines pour tomber dans les cachots et mourir vers 1555 dans un hôpital , aussi détesté que l'Arétin, mais du moins plus pauvre que lui. L'archiduchesse Marguerite dont il fut un instant le favori lui confia, en 1509, l'une des chaires de théologie de Dole où, comme il le dit lui-même, ab hujus studii doctoribus receptus, insuper regentia et slipendio donatus fuit. Il y essuya le premier échec de sa laborieuse et vagabonde carrière. Son cours, ouvert avec un tel éclat que le parlement tout entier désertait ses audiences

pour l'entendre, se termina brusquement par la fuite. Après avoir écrit une dissertation de l 'excellence des femmes, en l'honneur de sa protectrice Marguerite d'Autriche, il s'avisa de commenter publiquement le traité de Reuchlin, de Verbo mirifico, sur la théologie hébraïque, sujet était au moins mal choisi, car l'œuvre hardie de Reuchlin soulevait à cette heure môme de violentes tempêtes en Allemagne. Son collègue à l'université, le cordelier Catilinet critiqua vivement ses leçons et finit par l'accuser d'hérésie, ce qui ligua tous les moines contre l'étranger. Agrippa soutint assez vaillamment le premier choc, mais les clameurs dont sa voix fut bientôt couverte lui firent perdre la tête; il quitta Dole pendant une nuit et courut se réfugier sur le sol anglais, non sans lancer une dernière et impuissante invective à ses ennemis.

Assurément ceux-ci en voulaient plus à l'homme qu'à la doctrine. Le commentateur de Reuchlin était un esprit audacieux, grand ami des paradoxes et des aventures ; il ne fut jamais un hérétique. Circonscrite sur [ce terrain, la défense lui était très-possible, sinon très-facile. Néanmoins, il fit acte de prudence en s'éloignant. On ne] l'eût pas brûlé sans doute, mais des accusations moins graves le firent plus tard charger de fers. Tant qu'elle vécut, la faculté doloise s'efforça de racheter son infériorité numérique par son zèle pour l'orthodoxie. Ses théologiens mirent un soin jaloux, pourquoi ne dirions-nous pas étroit? à défendre la pureté de leur science, telle que l'avait faite la scolastique (1). A voir les langes dont ils l'enveloppent au temps d'Agrippa, les barrières qu'ils élèvent à toutes les issues de l'intelli-

(1) Il est toutefois curieux de remarquer que la faculté de théologie de Dole donna malgré elle naissance à quelques hérétiques. Le fameux Jean de Leyde qui devint le chef des anabaptistes de Munster en 1534, y avait, dit-on. pris le grade de docteur, quoiqu'il ne fut qu'un simple tailleur d'habits.

gence, on se sent loin de cette théologie si libre et si hardie du xne siècle, où chacun voulait dire quelque chose d'extraordinaire, et où le dogme était comme un champ sans bornes ouvert à tous les sophismes du raisonnement et à toutes les témérités de l'imagination. Ils confondent sincèrement les immuables vérités de la foi catholique avec les syllogismes par lesquels ils les démontrent, la religion du Christ avec les figures de l'école, et ils les associent si maladroitement dans leurs destinées qu'à l'heure du vrai combat, à l'heure de Luther et de Calvin, la forêt d'Aristote, selon l'expression de Pierre de Celle, a étouffé l'autel du Seigneur, et qu'on ne trouve plus, pour repousser l'impétueux assaut de la raison humaine enivrée par la Réforme, que des jeux de mots, de stériles arguties, justement comparées à ces fruits de la Terre-Sainte, dont la pulpe dorée et savoureuse à l'œil s'évanouit en poussière sous la main qui la touche.

Soyons équitables toutefois et ne jetons pas la pierre à l'université seule. Dans une société née du glaive et disciplinée par lui, il fallait plusieurs siècles pour faire pénétrer l'idée du droit, pour la proposer toute nue au respect des hommes, pour dépouiller la vérité de ce cortège tyrannique sans lequel ils se refusaient à la reconnaître. Lorsque la théologie scolastique menaçait les dissidents du bras séculier, elle avait avec elle non-seulement les gouvernements, mais l'opinion publique. Le peuple tout entier était son complice.

Derrière les moines qui accusaient Lulle ou Agrippa d'hérésie, derrière Philippe II, qui fermait aux étrangers l'accès des deux chaires de théologie et défendait à ses sujets du comté d'aller étudier en d'autres universités qu'à Dole, sauf à Rome, de peur qu'ils ne rapportassent dans les plis de leurs manteaux le ferment de la réforme (1), derrière le

11) Edit du 8 mai 1570. V. Pièces justtj., p. 108 et 176.

duc d'Albe qui donnait la chasse aux suspects du Doubs au Rhin, derrière l'infante Isabelle qui obligeait les gradués à prêter serment de leur croyance à l'Immaculée Conception de la Vierge (1), derrière le parlement qui assurait l'exécution de ces édits en poursuivant sans relâche les timides essais d'enseignement libre de la théologie dans son ressort (2), il y avait les Etats qui ne cessaient de demander des lois prohibitives, la ville, dont le conseil proscrivait dans le même but les lectures * cubiculaires (3), » parce qu'on ne pouvait surveiller d'assez près ces études privées, l'homme du peuple enfin, dont la foi fut toujours robuste dans le comté, mais dont les mœurs n'étaient rien moins que tolérantes. Ajoutons que sa croyance se fortifiait de sa passion généreuse pour l'indépendance, qu'esclave volontaire de la tradition, il repoussait toute nouveauté philosophique comme une invasion étrangère et n'entendait abdiquer son libre arbitre qu'entre les mains qui avaient béni son berceau et qui devaient bénir sa tombe. Défier ce flot, remonter ces rapides eût été plus qu'une témérité, cela aurait paru un attentat à la patrie, une trahison du corps et de la cité. A vrai dire, la tolérance n'est la vertu ni des sciences ni des nations adolescentes ; il faut qu'elles aient vieilli pour cesser de la confondre avec le scepticisme ou la faiblesse.

L'enseignement de la théologie à Dole différait peu de celui que donnaient les facultés de Paris et de Louvain. Des deux professeurs, l'un expliquait l'Ecriture Sainte et l'autre les Sentences de Pierre Lombard ^4). Le premier lisait d'abord chaque matin le Nouveau Testament, puis il consacrait quelques leçons aux psaumes de David ou à un livre

11 Lev.re du *4 janvier adressée à i université. v2 Arrêt dn ô ju-.iiet 1£4S K pCusieur* au:re*.

IXùibëraUvui de* 18 ami et 23 juillet 1635. 4 Ordonnance du 16 mai 1571. aux Puow^rwi»'.. P 122

des prophètes. Il lui était recommandé de les expliquer clairement, de manière à ne permettre aucune fausse interprétation. Il devait éviter les questions superflues, c curieuses » ou c trop philosophiques, » car la philosophie est non la maîtresse, mais la servante de la théologie (1). La foi s'appuie sur le texte des livres saints, sur les témoignages des pères, dit-on ailleurs, et non sur les arguments de la raison humaine. Ce précepte peut paraître une tentative de réaction contre la tyrannie aristotélienne, s'il n'est simplement un acte de défiance contre les nouveautés. Le second professeur s'appelait le scolastique : il exposait les doctrines de Pierre Lombard et relies de saint Thomas, principalement sur la Trinité, la création, les anges, la prédestination, la rédemption, les sacrements, la béatitude éternelle. Aucun texte précis ne nous apprend la durée de ce double cours, quoique les statuts postérieurs à 1490 semblent l'assimiler sur ce point à ceux des deux facultés de droit, que les étudiants devaient suivre pendant trente mois avant de prendre chaque grade. Il y a toutefois lieu de penser que cette assimilation n'est qu'apparente, car elle n'existait pas certainement dans la rédaction primitive, et qu'à Dole les études théologiques, restreintes à deux chaires, se prolongeaient davantage, comme dans la plupart des autres universités. On sait qu'à Paris, depuis 1389, elles duraient quinze années, et onze à Louvain (2). Un écolier ne parvenait guèrn à la licence avant 52 ou 33 ans, ce qui ne nuisait point à son savoir, mais ce qui grevait peut-être sa famille,

(l ! Phibsophia ancillare débet. Ceci M retrouvait textuellement dans l'édit de 1617, relatif a la faculté de théologie de Louvain. (V. Molanus, à l'appendice.)

(2) L'étudiant parisien en théologie devait d'abord suivre les cours comme simple auditeur pendant six années ; puis faire des leçons sur la Bible pendant douze mois, s'il avait atteint 1 âge de 25 ans. Deux années étaient ensuite consacrées à des études qui se terminaient par une thèse, deux autres à des lectures publiques «ut les sentences, quatre enfin à l'argumentation et à la prédication.

quoique Ton fût alors accoutumé à vivre de peu. Quand il entrait dans l'Eglise, ce n'était plus un jouvenceau enthousiaste ou timide, c'était un esprit mûr, refroidi, un homme fait.

Très-fréquentée pendant tout le règne de Charles-Quint, la faculté de théologie subit le sort de ses voisines sous Philippe I!; elle s'appauvrit à la fois en maîtres et en élèves. L'insuffisance du traitement finit par rebuter les uns, la désertion des chaires éloigna les autres. L'université tenta d'y remédier en sollicitant de la largesse royale pour les professeurs ordinaires de théologie et de droit canon la concession de quatre prébendes, au lieu d'une seule que Charles-Quint avait accordée en 1551 (1), et l'autorisation de recruter les régents à l'étranger, notamment à Paris, sauf à exiger d'eux une profession de foi solennelle « suyvant la forme du sainct concile de Trante. » Le monarque soupçonneux octroya les prébendes, mais refusa opiniâtrement, malgré l'avis favorable du conseil privé, d'ouvrir la porte à d'autres théologiens qu'à ceux de Douai et de Louvain dont il était sûr 2) ; la Sorbonne elle-même qui allait bientôt faire la Ligue, ne lui paraissait pas assez orthodoxe!

Mieux encore que les concours, dont on fit dès la fin du xvi* siècle quelques essais isolés, ces bénéfices restaurèrent un instant la faculté. A l'avantage d'attirer de bons maîtres, car il faut convenir que, fût-il professeur, l'homme ne vit pas seulement d'érudition, ils joignaient celui de les retenir dans leurs chaires, dont on ne pouvait s'absenter pendant plus de six mois sans perdre sa prébende (5). Ils excitaient en outre l'ardeur des élèves en proposant à leur légitime

(l; Encore cet unique bénéfice se partageait entre les théologiens et les maîtres ès-arts. En 1562, Jean Bartheau. professeur de théologie, obtint à l'église de Dole un canonicat vacant par la démission de Pierre Farod. maître ès-arts, qui en était pourvu depuis 1533.

(2) V. Piiees justifie, p. 123 à 125. — Le conseil privé opinait, au contraire, pour qu'à défaut d'indigènes les professeurs fussent tirés de la Sorbonne.

(3) Lettres patentes de Philippe le Beau, aux PjVW« justifie, p. 23.

ambition des emplois plus favorisés quoiqu'en réalité plus accessibles que les autres, puisque les indigènes pouvaient seuls y prétendre (1). Mais cette résurrection ne fut qu'un éclair : un événement imprévu porta bientôt à la faculté de théologie un coup dont elle ne put se relever.

La compagnie de Jésus fondée pour l'enseignement et la conversion des infidèles s'était développée avec une prodigieuse rapidité. Créée eu 1540, elle comptait dans l'univers, quinze années après, à la mort de son fondateur, douze provinces et plus de cent collèges en pleine floraison. Malgré les censures de la Sorbonne, si ce n'est grâce à elles, l'Italie, l'Espagne, les Pays-Bas, la France, la Lorraine se disputaient ses membres ; toutes les cités lettrées, séduites autant par la nouveauté des méthodes que par l'attrait des leçons gratuites, ouvraient leurs portes à l'institut naissant. Dole voulut avoir son collège d'humanités comme la petite ville de Pontà-Mousson, qui en possédait un complet; elle sollicita le pape, elle députa près du roi, et en obtint sans peine une double autorisation, avec une rente de dix mille livres assise sur le prieuré de Mouthe, dépendant de l'abbaye de Saint- Claude, qui fut uni au futur établissement. Le don n'était pas mince : jamais l'université, depuis longtemps faite à la lésine, n'avait connu pareille munificence, dont le quart eût suffi à sa splendeur. Aussi les jésuites s'empressèrent d'accourir, et le P. Edmond Auger, ancien élève de Saint- Ignace, l'un des organisateurs des collèges de Lyon, de Toulouse, de Bordeaux et de Tournon, qui de garçon de cuisine s'était élevé par l'ardeur de son prosélytisme et sa

Cl) Le ce Ile de Bâle avait ordonné, en 1436, que but trois bénéfices vacants dans chaque cathédrale ou collégiale , il y en ait un réservé aux gradués des facultés de théologie, de droits et des arts. L'université de Paris présentait par ordre de mérite un rôle de candidats au pape qui nommait. A Dole, une déclaration axchiducale de 1615 attribuait par préférence les prébendes vacantes dans les églises du comté aux docteurs de l'université.

dévotion persuasive au poste difficile mais envié de confesseur de Henri III, signa d'un trait de plume le traité qui les liait à la ville, dont ils recevaient en outre les terrains nécessaires pour la construction d'une chapelle et d'un vaste collège, où dix professeurs devaient enseigner la grammaire, la rhétorique, la philosophie, la théologie et la langue grecque (1). Le 9 octobre 1590, la première pierre de l'église était posée, et l'on y célébrait le 24 juin 1601 la première messe. Les legs, les fondations, les riches présents affluaient à la même heure : maire, échevins, Etats, parlements, simples particuliers, chacun se piqua de contribuer à l'œuvre dont on ne se lassait pas de célébrer les louanges ; il y eut un noble combat de largesses comme au temps où le bon duc instituait l'université (2). La seule qui ne dit mot fut celle qui était le plus intéressée à parler fort : humiliée, froissée, presque contrite, car elle sentait son impuissance, l'école se tut jusqu'à ce que la ville lui proposât naïvement de s'agréger le nouveau collège, qui en 1585 comptait déjà cinq à six cents élèves : cette candeur lui parut une trop aigre raillerie : elle refusa net.

Au fond, elle eût fait bon marché de ses leçons de littérature et même de sa faculté des arts qui dépérissait lentement: sur ce terrain, elle avait la sincérité de se reconnaître infé-

(1) Ce traité est du 8 décembre 1582. L'année suivante, la ville acheta un terrain appartenant à M. de Lallemand et plusieurs maisons voisines pour bâtir l'édifice, et fit construire une arcade en bois qui communiquait du jardin des jésuites au collège de grammaire. Le pensionnat ne fut ouvert qu'en 1590.

(2) Voici quelques-unes de ces libéralités. En 1584. la ville donn> aux jésuites 300 fif. pour « les ayder à se bastir. « Le 3 octobre 1592, un particulier fonde avec un capital de 600 fr. 6 bourses à leur collège pour l'éducation de 6 enfants de la ville. En 1606, le P. de la Monnoye leur donne 1.500 livres et en 1610 ils en reçoivent 12,000 des demoiselles Faucbe. De leur colé, dès 1585. les Etats du comté, considérant que les jésuites ont acheté «la maison du sieur deCrissey.oùili résident maintenant, pour la somme de 12,040 écuz d'or en principal, » et qu'ils ne peuvent la payer c pour les grans fraiz qu'il leur a convenu et conviendra faire pour s'accommoder et p.iur leur nourriture... » leur donnent ces 12,040 écus avec les intérêt» à 8 0/0 pendant trois ans, à la condition de faire inscrire sur le portail : Alterna trium ordinum Comitatus Burgundiie liberalitate, et de restituer la maison aux Etats, si les jésuites quittent Dole. (Rech det Etats, 1. 1, p. 202.)

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rieure aux jésuites, mais elle tenait à la théologie qui, disaiton, l'avait rendue « illustre et célèbre non-seulement en ceste province, mais aussi en toutes celles de l'Europe. » C'était précisément la branche de l'enseignement que l'institut convoitait davantage, et le point sur lequel il livra la plus vigoureuse attaque. Dès le 2 juillet 1592, il avait obtenu de la ville une somme de 300 fr. pour soutenir son cours de théologie. Il 1 entretint si bien que trois années après les deux chaires étaient vides à la faculté. Les étudiants ne s'étaient pas bornés à déserter les auditoires ; ils allaient subir leurs examens et leurs thèses chez les jésuites. Tant que vécut Philippe II, l'université contint ses plaintes qui auraient été fort mal reçues à l'Escurial, mais à sa mort elle éclata et commença les hostilités en excluant des grades les écoliers qui n'avaient pas effectivement suivi ses propres cours.

lies RR. Pères étaient trop adroits pour accepter la lutte sur le terrain juridique; sans perdre de temps, ils recoururent aux archiducs à Bruxelles, en obtinrent la défense de nommer à une chaire de théologie vacante en 1607, et menacèrent l'université de lui enlever la seconde, si elle persistait à leur refuser l'agrégation. De toutes les crises qu'avait jusque là traversées l'école, celle-ci était la plus douloureuse, car au sentiment de son droit se joignait celui de sa faiblesse. Trahie par l'autorité souveraine, délaissée par l'opinion publique qu elle ne put émouvoir, par les universités de Louvain et de Douai qui restèrent sourdes à ses pressants appels, elle tenta sans espoir une résistance passive et à force d'habileté parvint à la prolonger pendant plusieurs années. Il fallut enfin céder : le 30 mars 1618, un règlement des archiducs consomma l'union de l'université et du collège en leur imposant de mutuelles concessions. La première surtout ne fut pas épargnée : elle dut reconnaître l'ensei-

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gneraent théologique donné par les jésuites, et la validité des thèses soutenues chez eux; elle dut autoriser leur régent de philosophie à présider dans son grand auditoire aux actes de ses élèves et admettre ceux-ci au grade de maître èsarts, pourvu qu'ils subissent leur examen devant trois professeurs nommés par elle. De son vieux monopole elle ne retint pour ses deux professeurs que le privilège de diriger les épreuves ou les thèses de théologie et de conférer les degrés en présence d'un docteur désigné par les jésuites (1).

Etait-ce au moins la paix? Non, à peine une courte trêve. Un an ne s'était pas écoulé que le provincial de l'institut, le P. Barthélémy Jacquinot, accusait sur un ton fort poli, mais très-décidé, l'unique théologien de l'université — car la seconde chaire était toujours vacante — de rompre l'accord, de faire obstacle aux disputes publiques de ses collégiens et de ne pas les traiter aux examens avec impartialité, « non minus sed pariformiter et absque ulla penitus differentia quam si in universitatibus studuissenl, comme parloit Pie V en sa bulle du 10* de mars 1571. » Il concluait à la rédaction d'un nouveau traité qui aurait rendu au collège tout le terrain qu'il venait d'abandonner. L'université réunie en assemblée générale répondit par une protestation énergique dans laquelle elle rencontra un auxiliaire inattendu. Les Etats de 1631, saisis du litige par quelques-uns de leurs membres dévoués à l'école, émirent le vœu que les professeurs de l'université pussent seuls présider aux actes scolaires, conférer les grades et délivrer les certificats d'études. On ne pouvait mieux désigner les empiétements des jésuites qui s'attribuaient, au mépris du règlement, la collation des

VT O r^mrat ta c^écè par d«a d-x Urxnooî d« LL A A. de» 17 et 2*

degrés. Mais la Compagnie jouissait d un tel crédit à la cour de Bruxelles que LL AA. firent la sourde oreille et prétendirent que ses rivaux avaient les premiers violé la transaction, en faisant leur cours de scolasf ique à une heure où les Pères faisaient eux-mêmes le leur. On se contenta de choisir au sein du parlement des commissaires pour appointer les parties (1).

Ainsi se prolongea une lutte intestine qu'un peu d'équité eût facilement apaisée. Elle ne se termina qu'à la translation de l'université dans la cité bisontine qui sépara les adversaires et laissa le champ libre à la Société de Jésus. Si les études n'en souffrirent point, car la rivalité des maîtres ne les sert pas moins que l'émulation des élèves, elle affaiblit l'œuvre patriotique de Philippe le Bon en brisant l'harmonie des facultés, elle fomenta de sourdes dissidences dans le clergé de la province, partagé d'opinions sur le nouveau collège; elleatteignit enfin au sein de leur triomphe jusqu'aux jésuites eux-mêmes, dont le solide enseignement eût été plus vigoureux encore, s'il se fût condensé dans les humanités seules, cette pure et brillante auréole qui ceignit pendant trois siècles le front des disciples de saint Ignace.

Facultés de droit canon et de droit civil.

Des théologiens passons aux légistes, ces précieux coopérateurs de l'autorité souveraine au moyen âge. Ici les documents abondent, car l'étude des lois, qui avait été le principal souci de son fondateur, fut aussi l'œuvre capitale de l'université.

La création d'une école de droit en Bourgogne n'était pas

(1) Reci, de* Etait, t. II, p. 295.

seulement, au point de vue du pouvoir, une heureuse inspiration politique; c'était une satisfaclion donnée à un vif besoin social. On ne put le méconnaître dès le lendemain de son ouverture ; les deux facultés étaient à peine constituées que les élèves y affluèrent de toutes parts comme au cours d'un Balde, d'un Cynus, d'un Barthole à Bologne, à Pérouse ou à Pavie. Elles ne comptaient pourtant ensemble que quatre professeurs, médiocres jurisconsultes dont la mémoire n'a pas survécu, mais dont les leçons furent si fréquentées que dans sa protestation contre l'établissement d'une école juridique à Caen, l'université parisienne pouvait s'écrier dix années plus tard : « A nous trois, Louvaiu, Dole et Paris (1), nous remplirons de légistes le royaume! » Les orgueilleux docteurs de la montagne Sainte-Geneviève ne daignaient nommer ni l'université d'Orléans, ni celle d'Avi gnon; bientôt après néanmoins ils se coalisaient avec elles pour intriguer au concile réuni à Ferrare, puis transféré à Florence contre la jeune « étude » doloise qui leur donnait déjà de l'ombrage, et il fallut que Philippe le Bon envoyât à Rome le doyen de Besançon, Jean de Fruyn, muni d'un gros sac d'écus, afin d'arrêter leurs clandestines et envieuses démarches.

C'est qu'en effet la justice, longtemps écrasée sous la force, commençait à renaître et qu'avec" plus d'équité dans les lois, plus de modération èt de régularité dans le gouver. nement, moins de dédain pour la liberté et la vie humaines, le peuple reprenait un sentiment plus énergique de ses droits, et souhaitait plus ardemment d'en mesurer l'étendue. Déjà même il s'introduisait dans le langage judiciaire uue fermeté et une précision que la chicane abstruse des siècles précédents n'avait pas connues, qui rapprochaient les

(1) Diteour» de GuUlium* Evrard tu chancelier, le 12 novembre 1433

classes moyennes du jurisconsulte et les excitaient à lui demander ses secrets. Sans se perdre dans les abstractions, sans se noyer dans les théories, le bourgeois, le noble luimême le sollicitaient de mettre à nu la pratique, de partager avec eux son expérience; ils n'adoraient plus silencieusement ses oracles, mais s'efforçaient de pénétrer les motifs de ses décisions. On comprend que renseignement du droit civil dut être utilitaire à ses débuts surtout, qu'il s'attacha principalement à l'explication des coutumes et que, satisfaisant à beaucoup d'intérêts, il ait en peu de temps attiré de nom breux disciples. On comprend enfin qu'à l'université comme au parlement le rédacteur du coutumier bourguignon ait donné la préférence à ce droit local sur la législation de Théodose et de Justinien.

Mais on tomberait dans une grave erreur si l'on croyait, par une fausse interprétation de Gollut, que cette législation ait été proscrite pour éviter l'apparence d'une sujétion à une loi étrangère, ou avec d'autres écrivains plus hardis encore, que le droit romain ait été complètement exclu de nos facultés jusqu'au xvie siècle. La fondation de la chaire de droit routumier en 4659, et la délibération du 19 mars 1680 qui décide que les lois romaines seront enseignées comme par le passé, suffiraient à démentir cette assertion, si des preuves multipliées ne la reléguaient parmi les fables ridicules. Dès le xve siècle, les professeurs lisaient Odofredus et Azon, dont les sommes faisaient en partie l'objet des examens pour la licence; en 1476, Charles le Téméraire fixait pour l'université de Louvain la durée des cours de Digeste et de Novelles, et bien que sa brusque fin ait laissé ce règlement sans exécution, il n'est pas douteux qu'il n'ait été, dans son ensemble au moins, commun à Dole et à Louvain. Enfin, ni le duc ni ses successeurs n'auraient à grands frais fait venir des docteurs d'Italie, s'ils avaient voulu restreindre

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