TRANSLATION DE L'(JNIVEH8ITÉ DE DOLE A BESANÇON
On se dégoûterait aisément de la liberté, si on cessait de l'estimer pour elle-même, si on lui demandait des faveurs au lieu d'en attendre des droits, si on la considérait non comme un but, mais comme un moyen. Cette humble histoire en fournit la preuve. Ce que deux siècles d'autonomie n'avaient pu donner à Besançon, le pouvoir absolu le lui accorda presque du premier coup : elle conquit son école quand elle perdit sa liberté.
Il est vrai que celle-ci commençait à s'amoindrir depuis quelque temps et à chanceler sur des bases devenues trop fragiles. Les changements opérés dans la constitution de l'empire germanique l'avaient insensiblement, mais profondément altérée. En absorbant peu à peu la puissance souveraine, en éloignant des diètes les villes libres ou du moins en n'y tolérant leur présence qu'afln de leur imposer une part dans les charges communes, les électeurs impériaux s'étaient aliéné ces petites républiques dont la faiblesse même avait protégé l'indépendance, tant que l'empereur avait été le chef suprême et le maître incontesté de la nation, mais qui éveillaient la convoitise de leurs voisins, depuis qu'elles n'avaient contre eux d'autres garanties que les liens, assez lâches d'ailleurs, d'une confédération où les grands Etats étaient toujours prêts à violer le pacte social pour s'arrondir aux dépens des petits. Aussi lorsqu'à la
suite du traité de Westphalie qui enclavait pour ainsi dire la Franche-Comté dans la France, l'empereur Ferdinand III offrit de céder Besançon à l'Espagne en échange de la ville de Frankendal, dans le Palatinat, ce troc, selon l'expression du traité de 1654, fut accueilli sans répugnance par les citoyens bisontins, moins jaloux de conserver une liberté défaillante que d'en obtenir, outre la sûreté de leur territoire, un prix avantageux (1).
Au nombre des indemnités qu'ils réclamèrent, figurait au premier rang l'université. Ils prétendirent même tout d'abord avoir celle de Dole et ils l'auraient peut-être obtenue, tant la cour de Madrid avait hâte d'entrer en possession de ses nouveaux droits sur la cité, si, pour couper court aux difficultés qu'il prévoyait du côté de leur rivale, le marquis de Castel-Rodrigo n'avait offert aux gouverneurs de consacrer leurs vieilles prétentions dans le traité par lequel Philippe IV s'engageait à créer à Besançon, dans le délai d'un an, une école semblable à celle que le comté possédait depuis plus de deux siècles et à la pourvoir lui-même de professeurs. Dès que la ratification du traité fut revenue d'Espagne, le conseil envoya son secrétaire à Dole pour étudier, de concert avec le marquis d'Yennes, gouverneur de la province, l'organisation de l'université et préparer la rédaction des statuts. Mais on comptait sans un dangereux voisin : la rapide conquête de la Franche-Comté par Louis XIV vint brusquement interrompre les études et ajourner tous les projets.
(1) « Les quatre compagnies assemblées ont résolu sur les propositions faite» par S. Exc. le marquis de Castel-Rodrigo pour parvenir à l'échange de la cité, que pour compensation des droits d'alliance et de protection (que l'on e»t prest a relâcher à S. M.), l'on demandera a m pliai ion du territoire de quatre lieues à la ronde qui demeurera sous l'entière jurisdiction de la cité, révocation des causes des citoyens... l'université et la suppression des justices des régalie, vicomte et mairie et aultres subalternes qui se trouvent rière ladite cité, où il importe S. M. avoir un pouvoir absolu à l'exclusion de tous autres. - (Délibération du 21 septembre 1664.)
Cette campagne de 1668, si brillante pour les armes du grand roi, ne fut heureusement pour le peuple qu'un éclair. Presque aussitôt restituée que conquise, Besançon reprit les couleurs espagnoles sans résistance, mais non sans faire respectueusement ses conditions. Le 11 août 1668, la veille du jour où devait se chanter à l'église des Cordeliers un Te Deum solennel, et où les magistrats devaient renouveler leur serment de fidélité au Roi catholique, quatre commissaires de l'hôtel de ville se transportaient chez le prince d'Aremberg et l'invitaient à exécuter sans retard les engagements contractés par son maître au sujet de l'université dans les lettres patentes de 1664. C'était une sommation courtoise, mais nette et sans ambiguité. Elle laissait entendre que sans école il n'y aurait pas de serment Ainsi pris au dépourvu, le mandataire royal, qui avait mission de temporiser, se rendit sans tenter un refus périlleux et autorisa l'ouverture immédiate d'un concours pour le choix des professeurs. On y mit un tel zèle ou une telle défiance que, séance tenante, le conseil lui lit demander son autorisation par écrit, afin de pouvoir afficher dès le lendemain son appel aux candidats (1).
Ce concours s'ouvrit en effet le 10 décembre suivant à l'hôtel consistorial, sous la présidence du gouverneur Richard d'Orival. Malgré la publicité retentissante qu'y avait donnée le conseil, il eut d'assez tristes débuts : la chaire de théologie demeura déserte et un seul aspirant se présenta pour celle de droit canon; c'était le docteur Claude Girod qui fut, est-il besoin de le dire? admis sans peine, < après avoir pertinemment répondu à toutes les objections faites par plusieurs personnes qui argumentèrent contre lui. » La dispute de droit civil fut plus brillante : Mw Gabriel
(1) Registres de l'hôtel de ville.
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Boisot et Talbert joutèrent de fort bonne grâce, rapporte le registre, et tous deux, le second surtout dont la savante improvisation provoqua des applaudissements universels, reçurent le titre de professeur. Mais la médecine, sans doute mieux représentée dans la cité, attira plus de concurrents encore : il fallut choisir entre les docteurs Bergerel, Bouchard, Racle, Guillemin et Villeneuve, ce dernier originaire d'Arinthot, et l'embarras des juges fut si grand qu'ils s'abstinrent provisoirement de proclamer les vainqueurs. Enfin, au moment où le concours allait se fermer, un prêtre de Salins, M- Louis Pois, accourut pour tenter l'épreuve de la théologie et compléta ainsi la liste des futurs régents.
Ces choix au surplus n'avaient rien de définitif. Ils devaient être soumis à la ratification du roi qui s'était réservé le droit de nommer les professeurs. Mais la mère de Charles II ne daigna pas même prendre cette peine. Une fois rassurée sur la soumission de la province, elle oublia sans scrupule les promesses de Philippe IV et se contenta d'offrir comme indemnité le parlement aux Bisontins, à la condition qu'ils renonceraient à leurs anciennes franchises et obéiraient aux lois du comté. Vaine espérance bientôt suivie d'une déception nouvelle ! À peine les gouverneurs ont-ils cédé, non sans regret, sur le chapitre de l'université, qu'un ordre ministériel fixe à Dole le siège de la cour souveraine. Cette fois, la mesure est comble ; on s'indigne, on s'insurge, on refuse l'impôt destiné aux fortifications (1), et l'on déclare à Madrid que jamais la ville n'abdiquera sa vieille indépendance, si elle n'obtient satisfaction (2). Ce fut la seconde invasion française qui lui répondit.
Il n'était pas difficile à Louis XIV, qui conquit de nou-
(1) Délibération du 19 mai 1671.
(2) Délibération du 5 juillet. — La ville était tellement irritée de la conduite des ministres à son égard qu'en 1673 elle refusa le parlement.
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veau la Franche-Comté avec la rapidité et l'éclat encore attachés à sa destinée, de se rallier un peuple héréditairement fidèle à la maison d'Autriche, mais désaffection né par une administration aussi insensée et aussi perfide. Son premier soin fut de lui accorder tout ce qu'il lui avait déjà promis en 1668, c'est-à dire le maintien de tous les privilèges qui lui avaient longtemps fait confondre l'amour de ses princes avec celui de ses libertés. Il garantit ainsi l'existence de l'université doloise, tandis qu'il s'engageait à pourvoir les Bisontins de l'école que le traité de 4664 leur avait concédée. Comment concilier ces deux intérêts contraires? On espérait que l'avenir se chargerait de les mettre d'accord. En attendant, le nouveau gouvernement ne changea rien aux institutions qui existaient. Les cinq facultés demeurèrent à Dole, et Besançon dut provisoirement se contenter de ses collèges et de ce qu'elle appelait un peu fastueuscment son académie. Heureusement pour elle, M. de la Fond, intendant de la province, qui avait deviné les besoins d'argent du marquis de Louvois et cherchait les occasions de lui fournir des subsides extraordinaires, vint à son secours. Il fit conseiller aux gouverneurs, qui avaient échangé leur titre contre celui d'échevins, de renouveler les demandes déjà faites sans succès au sujet de l'université (1) et leur promit
(1) On l'avait déjà sollicitée vainement en 1686. (V. la délibération du 1) août de cette année.) Voici quelques passages du placet alors envoyé à Louis XIV : •• Sire, les vicomte-mayeur, échevins et conseillers de votre cité de Besançon exposent très-humblement que V. M. leur a témoigné si souvent par ne» bontés paternelle* qu'elle avoit à cœur l'agrandissement et splendeur de ladite ville, qu'ilz osent se jeter à ses pieds pour... lui demander d'y établir une université... Cette nouvelle grâce contribuera beaucoup à leur donner les moyens de • acquitter des grandes debtes dont ilz sont accablez pour le débit de leurs denrée» et à supporter... les charges journalises des logements des gens de guerre qui y passent et ceux des officiers généraux de la province dont la ville est chargée;... ce qui augmentera le nombre des est rangers qui viennent travailler à l'académie et qui sont obligez de s'en retirer pour aller estudier aux loix dans les universitez qui sont hors du royaume... » Cette supplique fut renouvelée en 1688, après la prise de PhihVbourg.
— ccLxxvni — sous main de leur faire obtenir celle de Dole, s'ils se montraient raisonnables, ou en d'autres termes, s'ils consentaient à la bien payer. Les registres municipaux nous font de cet incident un récit assez curieux :
« M. le Maire, après avoir souhaité le bonjour à la compagnie, a dit qu'il avoit un ad vis tres-important à luy communiquer, dont un ami luy avoit fait part, mais eu mesme temps luy avoit recommandé de tenir la chose fort secrète, qui estoit que dans la conjoncture dos affaires présentes le temps estoit fort favorable pour demander en cour le transport de l'université de Dole en cette ville, et qu'apparemment on y réussiroit si l'on vouloit sans perdre de temps travailler à cette affaire... (1) »
Là dessus, la délibération s'ouvre et les avis, unanimes sur l'avantage qu'en retirerait la cité, se partagent sur le chiffre de la somme à offrir et sur la question d'opportunité. Les prudents magistrats devinent bien qu'il faut délier les cordons de leur bourse, mais leur économie ne se hasarderait à le faire qu'à bon escient et au meilleur marché possible. — « D'où tenez-vous ces renseignements? demandent-ils au maire. — Je ne puis le dire, mais c'est d'un homme fort au courant de ce qui se passe à la cour. — Qu'exigera-t-on de nous? Peut-être 200,000 livres? — Non, réplique le mayeur, mon ami prétend qu'on se contentera de 150,000. » Seulement il recommande la discrétion, et chacun jure de ne révéler le secret à personne. Après quoi le conseil se résout à offrir à S. M., tant pour le transport de l'université que pour celui de la chambre des comptes qui était restée à Dole, une somme de 100,000 livres une fois payée. Puisque le roi mettait ses faveurs à prix,
(1) Délibération du 17 mai 1691. — Les conjonctures favorables étaient la démolition des fortifications de Dole qui indiquaient le projet d'abaisser cette ville au second rang dans la province et la demande faite par Dijon pour obtenir la translalion dans ses murs de l'université franc-comtoise.
peut-être ne coùterait-il pas davantage de lui en acheter en même temps deux au lieu d'une.
Mais M. de la Fond, qui avait conduit cette intrigue avec la souplesse d'un intendant accoutumé à débattre le don gratuit au sein des Etats, n'entendait point qu'on discutât le chiffre auquel il avait d'avance taxé ses administrés. Il n'avait pas surtout prévu cette demande insidieuse de la chambre des comptes, qui diminuait beaucoup la valeur relative du présent et pouvait soulever une opposition désespérée dans la ville de Dole, successivement dépouillée, à l'exception de la plus récente, des juridictions souveraines qui faisaient autrefois sa splendeur (1). Aussi prit-il un visage sévère en entendant la lecture de la requête, et répondit-il sèchement au maire qu'il n'avait pas de conseil à donner à la ville, dont les officiers connaissaient mieux que lui les intérêts , qu'elle était libre de ne pas offrir plus de cent mille livres et même de ne rien offrir du tout , mais qu'en demandant la chambre des comptes ou en faisant une offrande dérisoire, elle s'exposait à un échec assuré dont il voulait bien l'avertir, et dont il déclinerait toutefois, pour lui, la responsabilité, en refusant son apostille à la pétition. Cette froide réponse eut tout l'effet qu'il en attendait : dès le lendemain , les députés de l'échevinage venaient humblement lui proposer \ 50,000 livres payables en trois termes et le prier d'én informer sans délai le marquis de Louvois. Il fut convenu , sur la demande de l'intendant qui ne se payait point de vagues promesses , que le tiers de cette somme serait avancé un mois après l'installation de l'université par les membres du magistrat et les quatre officiers du bureau, dont le patriotisme s'imposait cette lourde charge (2), et que
(1) Le parlement avait été transféré à Besançon par des lettres patentes du 22 août 1676.
Ç2) Chacun des échevins prétait 2,100 livres au denier vingt, remboursables a sa
le surplus serait versé dans les deux années suivantes , à l'aide d'économies réalisées sur les revenus municipaux , de la vente de quelques terres et d'un impôt sur la mouture, aussitôt remplacé, toujours à l'instigation du prévoyant la Fond, par une taxe sur les maisons. Un arrêt du conseil d'Etat ratifia bientôt ce traité qui reçut son exécution définitive au mois de mai 1691, par des lettres patentes enjoignant aux professeurs et aux suppôts de l'université doloise de se transporter à Besançon (1).
La cité touchait enfin au but de son ambition séculaire, mais à quel prix ï Si durs et si onéreux qu'ils fussent, elle oublia toutefois ses sacrifices le jour où elle reçut le seing royal et, mieux encore, le jour où le recteur magnifique, M. de Desnes, fit son entrée solennelle dans les murs de la nouvelle capitale du comté. Les lettres patentes, imprimées à cinq cents exemplaires , furent répandues dans tous les bailliages de la province , notifiées à l'archevêque , au marquis de Renty , lieutenant général du roi, à M. de Moncrif, commissaire ordonnateur, au premier présidént et au procureur général du parlement, enregistrées à cette cour souveraine, à la chambre des comptes et transcrites dans les actes de l'université. Lorsque les régents , précédés de leur chef, arrivèrent le 11 novembre au pont de Battant, ils y trouvèrent une députation de la bannière Saint-Quentin qui les complimenta au nom des habitants, et le contrôleur de la cité remit au recteur les clefs de l'édifice affecté provisoirement aux cours universitaires. Tous les corps de la ville y seraient venus eux-mêmes, selon le vœu qu'en avait exprimé le conseil, si une question d'étiquette n'avait été soulevée au dernier moment à propos du salut. Mais les échevins Buzon et
famille par son successeur en cas de changement ou de décès. Le9 officiera du bureau fournissaient chacun 2,000 1. aux mêmes conditions. Il) V. Piicet justifie, p. 185.
Tinseau se rendirent sur l'heure au logis du conseiller Boisot où le recteur était descendu , afin de lui souhaiter la bienvenue. Le premier avocat général Doroz profita de la rentrée de la Saint-Martin pour prononcer devant le parlement un pompeux éloge des doctes facultés, de la munificence du prince , du zèle et de la générosité des magistrats municipaux. En un mot, il y eut pendant plusieurs semaines un échange de congratulations réciproques qui dénotent non-seulement les habitudes cérémonieuses du siècle, mais la joie profonde qu'éprouvait la ville de son succès.
Quelques jours après, le 14 novembre, les cours s'ouvraient dans la grande rue, au couvent des Carmes mitigés, par une leçon de Henri de Charnage, premier professeur de droit canon. L'école ne s'était pas procuré cet asile sans difficulté. On avait songé d'abord à l'installer dans la maison de Mme de Lavernay , puis chez les PP. de l'Oratoire. Mais l'insuffisance de ces édifices contraignit la ville à envahir les bâtiments disponibles des Carmes , où se trouvait une salle assez vaste. Ce fut une véritable invasion, presque un siège, car les révérends Pères, mécontents du faible prix qui leur était offert pour la location , résistèrent aux agents municipaux comme à une troupe ennemie. Il fallut que M. de Moncrif leur arrachât les clefs du cloître et fît ouvrir une porte qu'ils avaient malicieusement murée. Pour les apaiser, on leur promit que cette occupation forcée ne serait que passagère; mais le provisoire dura un siècle. Quand la cité vit les cours ouverts et son école logée tant bien que mal , de façon à satisfaire strictement à la lettre de l'édit royal , elle oublia ses promesses et refusa tout nouveau subside (i). On ne put obtenir d'elle , vers 1716 , au
il) En 1697, M. Guérioet, processeur d'anatomie, demande une salle de dis- «ection au conseil de villequi le renvoie aux directeurs de l'hôpital. Cette demande est renouvelée sans succès l'année suivante, puis en 1712.